L’urgence d’allier dignité au travail, santé publique et résilience économique face au seuil critique de chaleur
Photo de Alicia Christin Geraldsur Unsplash
Résumé
La vague de chaleur qui aura touché l’Europe occidentale en mai 2026 est destinée à devenir la nouvelle norme. Notre quotidien en est maintenant clairement impacté, rendant notamment le travail de plus en plus pénible. Face à cette réalité, les réponses politiques restent réactives. Il devient urgent de passer d’une gestion de crise à une transformation structurelle du temps de travail en instaurant une « protection canicule ».
Au-delà de 35°C, le travail par forte chaleur devient de plus en plus compliqué et difficile. Les métiers qui demandent des efforts particuliers ou qui se réalisent dans des environnements non adaptés à cette hausse de la température présentent des risques accrus. Le stress thermique altère les fonctions cognitives, multiplie les accidents et accroît la mortalité. Ce risque exacerbe les inégalités : tandis que les cadres bénéficient de flexibilité et de bureaux climatisés, les travailleurs de première ligne (bâtiment, transport, soins, enseignement) subissent la chaleur comme une violence physique. Les fortes températures pénalisent aussi les femmes enceintes, les seniors et les bas salaires, logés dans des habitations mal isolées et privés de revenus lors des fermetures d’écoles pour force majeure thermique.
Sur le plan économique, plus le stress thermique devient important, plus il détruit la productivité. Forcer le maintien de l’activité engendre un présentéisme inefficace et une explosion des arrêts maladie. Sans mesures d’adaptation, le réchauffement pourrait faire perdre à la Belgique entre 2,8 % et 5 % de son PIB d’ici 2050. Cette récession alourdirait la dette publique jusqu’à 15 points de pourcentage supplémentaires, imposant des ajustements budgétaires colossaux.
Le Code du bien-être fixe des limites thermiques contraignantes (indice WBGT), mais ses obligations de prévention (boissons, aménagement des horaires) sont insuffisantes face aux canicules. Le chômage temporaire pour intempéries de l’ONEM reste trop restrictif : réservé aux seuls ouvriers, il exige une impossibilité technique totale et impose un arrêt par journées complètes sous peine de laisser le salaire garanti à la charge exclusive de l’employeur.
Pour y remédier, cette analyse propose l’instauration d’une « sécurité sociale écologique » via une protection face aux séquences de canicule, en réorganisant la présence au travail. Le dispositif s’articulerait en trois niveaux : aménagement des horaires au seuil d’alerte, retrait partiel avec bascule en télétravail au seuil critique, et arrêt complet de l’activité au seuil d’urgence pour les secteurs exposés. Ce congé garantirait 100 % du salaire net pour les bas salaires et inclurait un service minimum pour les métiers essentiels. Son financement reposerait sur la mutualisation du risque via des fonds sectoriels, sur le modèle du Maribel social, ouverts également aux indépendants.
Adapter le droit social à l’Anthropocène est un acte de lucidité politique. Cependant, ce congé ne doit pas être un alibi pour masquer l’inaction structurelle. La protection immédiate des travailleurs doit impérativement se combiner avec des investissements massifs dans l’architecture bioclimatique du bâti belge et des mesures de neutralité carbone.
Introduction
Comme ce printemps 2026 le montre, avec une période de chaleur inédite en mai, les records de température ne sont plus des anomalies lointaines mais la trame de nos nouvelles saisons. En Europe, le réchauffement climatique progresse deux fois plus vite que la moyenne mondiale. En mai, les températures exceptionnelles, provoquées par un dôme de chaleur au-dessus de l’Europe de l’Ouest, ont touché une grande partie des pays européens : Au Royaume-Uni, les records de températures pour un mois de mai ont été battus le 26 mai avec 35 °C à Londres[0]. En France, des températures exceptionnelles de 38 °C voire 39 °C ont été recensées. En Belgique, plusieurs stations ont rapporté le dépassement des 30 °C. Ce phénomène, inédit, alimenté par le dérèglement climatique, devrait se multiplier à l’avenir, selon les climatologues.
Face à cette réalité, les réponses politiques et économiques restent largement réactives, au coup par coup. Or, avec l’augmentation de ces phénomènes et de leurs impacts, il est nécessaire de passer d’une gestion de crise thermique à une transformation structurelle du temps de travail. Instaurer une « protection canicule », à savoir un droit à la suspension ou à l’aménagement du travail lors des épisodes climatiques extrêmes, fait partie de ces mesures. Impératif de santé publique, cet instrument de protection est un levier de justice sociale et une stratégie de résilience économique.
Que signifie cette mesure ? Comment la penser ? Quelles autres pistes sont possibles pour soulager nos vies face à la pénibilité de plus en plus certaine des pics de chaleur ? Ce sont ces quelques éléments que cette analyse souhaite mettre en réflexion.
1. Évolution et projections climatiques sur le territoire belge à l’horizon 2050
Tout d’abord, quelles sont les prévisions à court et moyen terme de l’évolution des températures en Belgique ? Les relevés de l’Institut Royal Météorologique (IRM) démontrent que le réchauffement climatique est déjà une réalité tangible sur le territoire belge. Entre 1833 et 2019, la température moyenne annuelle en Belgique a augmenté de près de 2°C[1]. Cette hausse s’est fortement accélérée depuis 1981, affichant une progression de +0,38°C par décennie. Les années 2020 et 2022 se distinguent comme les plus chaudes jamais observées à Uccle, la station de référence nationale, avec une température annuelle moyenne record de 12,2°C[2].
Les effets de cette évolution se font sentir notamment par une modification de la fréquence, de la durée et de l’intensité des événements extrêmes, en particulier des vagues de chaleur. Sur le plan climatologique belge, une vague de chaleur est caractérisée par une période d’au moins cinq jours consécutifs au cours desquels la température maximale atteint ou dépasse 25°C, avec au moins trois jours affichant des valeurs supérieures ou égales à 30°C[3]. Depuis 1981, le nombre de vagues de chaleur a augmenté de +0,3 épisode par décennie. Leur durée s’allonge en moyenne de 2 jours par décennie et leur intensité maximale s’accroît de +1°C par jour et par décennie. Depuis 2015, la Belgique subit de manière systématique au moins une vague de chaleur par an. L’été 2020 a notamment enregistré une vague de chaleur exceptionnelle de douze jours consécutifs, marquée par la semaine la plus chaude jamais mesurée dans le pays.
Les projections climatiques à l’horizon 2050 s’accordent sur la montée en puissance de ce phénomène. Selon le scénario moyen, la température moyenne annuelle en Belgique subira une hausse supplémentaire de +1,3°C à +2,8°C d’ici 2050 par rapport à la période de référence 1961-1990[4]. Parmi les effets affectant le quotidien de la population figurent une intensification des îlots de chaleur urbains. Les températures nocturnes resteront de plus en plus élevées en ville (le nombre de nuits d’été affichant au moins 15°C augmente déjà de +3,9 jours par décennie depuis 1981), exacerbant le stress thermique des espaces de vie. Dans ces conditions, travailler, vivre, se reposer, se déplacer deviennent des contraintes, faute de moyens d’adaptation et d’atténuation.
2. Santé publique : protéger les corps face à la surchauffe
L’augmentation des températures et l’allongement des séquences de fortes chaleurs ont inévitablement des conséquences directes sur notre vie quotidienne et sur nos corps. Le corps humain possède des limites biologiques strictes en matière de thermorégulation. Lorsque la température ambiante dépasse les 35°C, en particulier si le taux d’humidité est élevé, la capacité de l’organisme à évacuer la chaleur par la sudation diminue drastiquement. Travailler dans ces conditions devient un danger. Les publications du Lancet Countdown on Health and Climate Change documentent régulièrement de manière alarmante l’explosion de la mortalité et de la morbidité liées à la chaleur chez les travailleurs[5]. L’impact des températures extrêmes sur l’organisme est scientifiquement documenté[6]. Le stress thermique survient lorsque la charge de chaleur accumulée par le corps excède ses capacités naturelles de thermorégulation et de dissipation thermique[7]. Cette défaillance provoque une cascade d’effets physiologiques, allant de la fatigue générale à la déshydratation sévère, voire à des lésions rénales ou cardiaques irréversibles. De plus, la chaleur humide favorise la vasodilatation et l’augmentation de la perméabilité cutanée, ce qui accroît l’absorption systémique des produits chimiques et des toxiques environnementaux manipulés par les travailleurs. De plus, travailler dans ces conditions augmente également de manière significative le risque d’accidents du travail : la fatigue thermique altère les fonctions cognitives, diminue la vigilance et ralentit les réflexes.
Tous les travailleurs ne sont pas égaux face à ces dangers. D’un côté, il existe une population de cadres et d’employés de bureau capables de télétravailler dans des espaces climatisés ou de moduler leurs horaires. De l’autre se trouvent les travailleurs de première ligne, à savoir les ouvriers du bâtiment et des travaux publics, les agriculteurs, les livreurs, le personnel d’entretien des voiries, mais aussi les soignants ou le personnel enseignant travaillant dans des établissements non adaptés et qui sont bien plus exposés. Pour ces travailleurs, la chaleur n’est pas un inconfort que l’on combat en baissant un store. Il s’agit désormais d’une violence physique. Exiger d’un couvreur qu’il pose des tuiles ou des panneaux photovoltaïques par 40°C sur un toit en plein soleil est une violence du travail. L’augmentation de la température de 1°C au-dessus des seuils de tolérance accroît la mortalité des travailleurs de 2% dans les pays d’Europe du Nord et centrale, où la population est physiologiquement moins habituée au stress thermique[8].
L’impact des fortes chaleurs aggrave également les inégalités sociales ou de genre. Les vagues de chaleur de fin d’année scolaire ou de rentrée transforment les classes en espaces surchauffés, ce qui nuit directement aux capacités d’apprentissage, à la concentration des élèves et à la santé des plus jeunes, une population particulièrement sensible à la déshydratation et aux coups de chaleur. Les femmes enceintes, les travailleuses en période de ménopause et les travailleurs âgés présentent également une sensibilité accrue au coup de chaleur. Les bas salaires de leur côté résident fréquemment dans des habitations mal isolées ou en milieu urbain dense, subissant de plein fouet l’effet d’îlot de chaleur sans possibilité d’accès à des infrastructures de rafraîchissement privées. Cette impossibilité de récupération nocturne génère une fatigue chronique qui démultiplie le risque d’accidents du travail le lendemain par baisse de vigilance[9]. Enfin, une autre inégalité présente lors des vagues de chaleur est celle de la fermeture de classes d’écoles fondamentales ou primaires, ou l’annulation de cours en fin d’année scolaire pour cause de force majeure thermique. Cette situation contraint les parents à solliciter des congés d’urgence parfois non rémunérés, pénalisant directement leurs revenus en l’absence de dispositif d’indemnisation climatique[10].
3. Économie et productivité : le coût caché de l’inaction
À cette mise en danger des corps face aux conditions climatiques dangereuses se joint un enjeu économique avéré. Les pics et vagues de chaleurs ont un impact certain sur nos économies. Dans son rapport de référence sur l’impact du stress thermique au travail, l’Organisation internationale du Travail (OIT) estimait que la perte de productivité mondiale due à la chaleur pourrait équivaloir à la destruction de plus de 80 millions d’emplois à temps plein, représentant des centaines de milliards de dollars de pertes. Pour la Belgique, une étude macroéconomique conjointe du Bureau fédéral du Plan et du Centre d’excellence sur le climat (Cerac) publiée en 2025 révélait que, sans mesures d’adaptation d’envergure, le réchauffement climatique pourrait faire perdre au pays entre 2,8% de son PIB d’ici 2050 (dans un scénario de réchauffement mondial de 2°C à la fin du siècle) et jusqu’à 5% de son PIB (dans un scénario à 3°C)[11].
Cette baisse d’activité économique a évidemment un poids important sur les finances publiques. D’ici 2050, cette diminution pourrait induire une dérive de la trajectoire de la dette publique nationale, pouvant ajouter jusqu’à 15 points de pourcentage de dette publique supplémentaire. Pour absorber cet effet et maintenir la dette sur une trajectoire stable, les gouvernements à venir devront consentir à des efforts d’ajustements budgétaires structurels colossaux, compris entre 0,7% et 1,4% du PIB annuel d’ici 2050.
Ce qui est moins mis en évidence est la part substantielle de cette récession qui est imputable à la baisse de productivité du travail induite par le stress thermique[12]. Il est désormais acquis que la productivité commence à décliner dès que la température dépasse 24°C, et chute drastiquement au-delà de 32°C. Forcer le maintien de l’activité lors des canicules extrêmes engendre un présentéisme de mauvaise qualité : les travailleurs avancent plus lentement, commettent plus d’erreurs et s’épuisent, ce qui se traduit par une explosion des arrêts maladie à court et moyen terme. L’absence d’adaptation structurelle et de protection juridique des conditions de travail pourrait mener à la destruction irrémédiable de près de 410 000 emplois au sein de l’Union européenne d’ici 2050, sous l’effet combiné des restructurations d’entreprises exposées et de la dégradation de la santé des travailleurs.
4. Face à la chaleur, un droit du travail inadapté
Des dispositions existent déjà dans le droit social belge concernant les mesures à prendre face à l’exposition aux températures extrêmes. Deux mécanismes juridiques distincts sont en place : la réglementation relative aux ambiances thermiques au travail et le régime d’indemnisation du chômage temporaire[13].
Pour évaluer le stress thermique au travail, la législation belge utilise l’indice composite WBGT (Wet Bulb Globe Temperature ou température au thermomètre-globe mouillé). Cet indice intègre la température de l’air, l’humidité relative, la vitesse du vent et le rayonnement thermique direct ou indirect. Ainsi, le Code du bien-être fixe des valeurs d’exposition maximales contraignantes basées sur cet indice WBGT, déclinées selon la pénibilité de la tâche[14]. Ces évaluations varient suivant le niveau de charge physique défini, avec une valeur limite de l’indice. Ainsi, pour un niveau de charge physique léger comme celui qui concerne une activité de bureau, la valeur limite de l’indice WBGT est fixée à 29°C. Pour les niveaux très lourds, comme la voirie lourde ou le portage continu, cette valeur est à 18°C. Si ces valeurs limites sont dépassées, l’employeur est légalement tenu de mettre en place des mesures de prévention. Celles-ci comprennent la fourniture de boissons fraîches gratuites (non sucrées et non alcoolisées), l’adaptation des horaires de travail (décalage vers les heures plus fraîches), l’installation d’équipements de ventilation ou d’ombrage et, à défaut d’autres solutions, l’application d’un régime d’alternance strict entre périodes de présence au poste de travail et temps de repos.
En cas de dépassement persistant rendant l’activité impossible, l’employeur peut recourir au mécanisme du chômage temporaire pour cause d’intempéries auprès de l’Office National de l’Emploi (ONEM)[15]. La canicule est explicitement reconnue comme une condition atmosphérique défavorable permettant d’activer ce régime. Cependant, les conditions d’octroi sont particulièrement restrictives. Quatre conditions cumulatives doivent être simultanément satisfaites. Déjà, il doit s’agir de conditions atmosphériques défavorables, telles qu’une chaleur caniculaire extrême. Ensuite, ces conditions doivent rendre l’exécution du travail techniquement et totalement impossible, et non pas simplement plus pénible, plus inconfortable ou moins productive. De plus, il doit exister un lien de causalité direct et immédiat entre la chaleur et les travaux en cours, à l’image du coulage de béton exposé au soleil direct ou de travaux routiers d’asphaltage rendus impossibles par la température de la chaussée. Enfin, l’interruption doit obligatoirement couvrir des journées complètes de travail. Si les travailleurs commencent leur journée et doivent s’arrêter après quelques heures en raison d’un pic de chaleur, l’employeur doit assumer le paiement du salaire journalier garanti, sans indemnisation possible par l’ONEM.
Le principal écueil de ce système réside dans son champ d’application. Les enquêtes de terrain de la FGTB et de la CSC confirment que les cadres supérieurs et les professionnels du secteur tertiaire supérieur bénéficient déjà, de facto, d’un congé climatique déguisé grâce à la flexibilité de leurs horaires, au télétravail depuis des domiciles souvent situés en périphérie verdoyante, ou à l’accès à des bureaux modernes dotés de systèmes de refroidissement performants. De son côté, le chômage temporaire pour intempéries s’applique exclusivement aux ouvriers, excluant de fait les employés de bureau et les autres statuts du secteur tertiaire, au motif supposé qu’ils travaillent majoritairement en intérieur à l’abri des aléas climatiques directs. Cette distinction introduit une inégalité sociale majeure face au réchauffement climatique. À l’inverse, les ouvriers d’usine, les agents de propreté urbaine, les chauffeurs de bus, les enseignants ou encore le personnel soignant en maison de repos ne disposent d’aucune échappatoire. Ils subissent de plein fouet l’effet combiné de la chaleur professionnelle et de la précarité énergétique résidentielle. En l’absence de régulation sectorielle contraignante, l’obligation de travailler par des températures extrêmes s’apparente à une double peine pour les classes populaires et intermédiaires.
5. Quelles mesures pour protéger les corps, l’économie et les travailleurs ?
Parmi les premières mesures à prendre figurent évidemment l’adaptation des lieux de travail pour assurer le confort des personnes qui y passent leur journée. Renforcer l’isolation thermique enveloppante des bâtiments, généraliser l’installation de protections solaires extérieures mobiles et utiliser des vitrages à fort facteur de réflexion pour bloquer le rayonnement du soleil sont des outils utiles tout comme la végétalisation urbaine, afin de diminuer les îlots de chaleur. Mais ces mesures ne répondront pas seules aux enjeux, d’autant plus que tous les secteurs n’ont pas les moyens de procéder à ce type d’investissements lourds. Rien que la rénovation et l’isolation du bâti scolaire en Fédération Wallonie-Bruxelles représente un investissement particulièrement élevé pour les dépenses publiques.
La refonte de l’organisation du travail est dès lors un autre élément indispensable sur lequel il convient d’agir. Des mesures peuvent être adoptées afin d’autoriser le décalage temporaire des heures de prestation vers les périodes matinales plus fraîches, à condition d’obtenir des dérogations sectorielles négociées. Aménager des sas de repos refroidis passivement et former les équipes de secours à l’identification immédiate des signes cliniques d’épuisement thermique sont des autres dispositions pouvant être facilement adoptées. Cependant, elles restent encore limitées et ne répondent pas aux enjeux systémiques que les pics et vagues de chaleur font peser sur le bien-être des travailleurs et sur notre économie.
Il s’agit donc d’aller plus loin. Dans cette optique, le droit à la suspension ou à l’aménagement du travail lors des épisodes climatiques extrêmes agit comme un investissement préventif en limitant les dépenses de santé publique, les coûts liés aux accidents de travail et l’absentéisme de longue durée pour épuisement thermique. En formalisant une protection des travailleurs en période de canicule, l’économie sort de la logique du déni. Les entreprises peuvent planifier la baisse ou le report de l’activité, réorganiser les flux logistiques en amont et s’éviter les coûts exorbitants liés à l’absentéisme désorganisé, aux réparations d’accidents du travail et à la baisse de moral des équipes. À long terme, une main-d’œuvre préservée est une main-d’œuvre plus résiliente.
Divers éléments et critères peuvent nourrir la réflexion de ce projet, dont la négociation dépend de débats menés. Le premier élément est de le penser en phases séquencées. Le dispositif s’articulerait autour de trois niveaux d’action. Le premier niveau est celui de l’aménagement (Seuil d’alerte), à savoir la modification des horaires (travail en horaires décalés, tôt le matin), l’instauration de pauses obligatoires toutes les heures dans des zones fraîches ou encore la réduction de la charge physique. Le deuxième niveau est celui du retrait partiel (Seuil critique). Ce stade consiste, en période de forte chaleur, à la suspension des activités en extérieur ou dans les locaux non thermorégulés, avec une bascule automatique vers des tâches administratives à distance lorsque cela est possible. Enfin, le dernier niveau, dans le cas des périodes de canicules, est celui de la suspension du travail (Seuil d’urgence). Ce niveau vise à l’arrêt complet de l’activité pour les secteurs exposés, financé par un fonds de solidarité national alimenté par l’État et une contribution sectorielle des entreprises, garantissant 100 % du salaire net pour les bas salaires.
Le déclenchement du seuil se doit de reposer sur un indice objectif et publié devant faire consensus. Une proposition pourrait être de baser ces étapes sur le code de vigilance établi par l’Institut Royal Météorologique, couplé à l’évaluation d’un conseiller en prévention interne. Le mécanisme s’apparente dans son fonctionnement à celui des seuils d’exposition au bruit ou à l’amiante. L’objectivité du seuil est une condition de crédibilité juridique de la mesure de protection face aux vagues et aux pics de chaleur. Le séquençage par niveau permet également de ne pas directement passer à un arrêt net et complet du travail. Cette situation ne vaut pas pour tous les métiers. En outre, une continuité de service pourrait être assurée pour certains métiers essentiels. Un « service minimum canicule », défini par convention paritaire, avec des seuils d’activation, d’adaptations et d’obligations compensatoires permet d’assurer cette continuité au service de la société, sans pour autant priver les travailleurs de leurs droits. Le niveau de suspension du travail en période de canicule ne s’appliquerait donc pas de manière uniforme et devrait prévoir des dérogations sectorielles négociées en convention paritaire, avec obligations compensatoires renforcées (pauses allongées, rotation des postes, horaires décalés vers les heures fraîches) voire une réflexion autour de la question du service minimum garanti.
Un autre point névralgique de la réforme concerne la perte de salaire associée aux interruptions de travail. Depuis janvier 2024, le niveau des allocations de chômage temporaire en Belgique a été ramené de 65% à 60% du salaire plafonné, ce qui pénalise fortement les revenus modestes lors des interruptions prolongées. De plus, le plan gouvernemental prévoit la suppression complète des réductions d’impôts sur les allocations de chômage temporaire d’ici le 1er janvier 2029. Cette double limitation fiscale risque de fragiliser le pouvoir d’achat des travailleurs. Pour être socialement équitable, le congé climatique doit s’accompagner d’un mécanisme de compensation salariale (complément patronal ou fonds sectoriel) garantissant le maintien du salaire net. Son financement doit être pensé pour protéger les travailleurs et secteurs concernés. Un modèle à creuser pourrait être celui d’un financement de la mesure via des fonds mutualisés existants, par exemple via l’extension du mécanisme existant à l’heure actuelle en cas d’intempéries ou par la mise en place d’un fonds sectoriel (ou intersectoriel) négocié en convention paritaire, sur le modèle du Fonds Maribel social. Ce fonds sectoriel devrait être aussi accessible aux indépendants, souvent aussi victimes des vagues de chaleur, mais sans filet financier. Un nouveau type de mécanisme d’adaptation de la sécurité sociale face aux dérèglements climatiques pourrait également être une piste à mettre en avant[16].
La proposition d’instaurer un droit à la protection des travailleurs face aux vagues de chaleurs en Belgique vise à répondre aux failles d’adaptation de la législation sociale actuelle. Inspirée de propositions politiques similaires en France et de mécanismes existant en Espagne (bannissement du travail lors d’alertes rouges de canicule), l’introduction de ce congé nécessite de définir ses contours juridiques, ses seuils de déclenchement et son modèle économique. La Confédération Européenne des Syndicats (CES) soutient activement l’adoption d’une directive européenne relative à la prévention des risques liés à la chaleur au travail[17]. Cette directive imposerait aux États membres de fixer des limites de température contraignantes, d’élaborer des plans de gestion thermique sectoriels et de garantir un droit de retrait effectif pour les travailleurs en cas de défaillance des dispositifs de refroidissement.
La conception de cette protection canicule s’inscrit dans cette dynamique et doit composer avec plusieurs exigences réglementaires d’application. Ce droit de suspension du travail doit couvrir l’ensemble des statuts. Il doit également s’appliquer aux travailleurs domestiques, souvent isolés dans des environnements thermiquement inadaptés. Ce droit ne doit pas être un automatisme immédiat, mais intervenir dans le cadre d’un processus avec des stades et des mesures intermédiaires. L’employeur doit d’abord tenter d’éliminer le risque par l’arrêt temporaire ou la substitution de l’activité, appliquer des mesures techniques (climatisation passive, isolation), puis des mesures organisationnelles (adaptation des horaires, aménagement de pauses) avant d’envisager la suspension totale avec octroi du congé.
6. Vers une protection sociale-écologique : redéfinir la question du travail à l’ère de l’Anthropocène
L’adaptation du droit social belge à la réalité climatique à venir nécessite de dépasser les mesures défensives actuelles pour engager une transition structurelle de l’organisation du travail. L’instauration d’un droit de suspension du travail, universel, s’avère faisable et pertinente. Cette mesure est un acte de lucidité politique. Continuer à concevoir le temps de travail comme une variable linéaire, indépendante des conditions biophysiques de la Terre, est une fiction du XIXème siècle qui n’a plus sa place au XXIème siècle. Instaurer ce droit, c’est reconnaître que la protection des travailleurs est la condition sine qua non de la transition écologique. C’est transformer notre modèle social pour qu’il ne soit plus complice de l’épuisement des corps et de la planète, mais le garant de notre dignité collective face au siècle qui vient. La transition ne se fera pas contre le travail, elle se fera en protégeant ceux qui le font.
L’introduction d’une telle protection ne doit cependant en aucun cas servir d’alibi à l’inaction structurelle. Si le monde politique et économique se contente de renvoyer les travailleurs chez eux lors des pics de chaleur sans modifier l’aménagement du territoire et la conception des bâtiments, cette protection face aux vagues de chaleurs deviendra un aveu d’échec face à l’urgence climatique. L’adaptation systémique exige une transition immédiate vers l’architecture bioclimatique. Pour le bâti scolaire et industriel belge, ces objectifs impliquent l’utilisation de matériaux à changement de phase, l’installation de toitures végétalisées permettant l’évapotranspiration, et la mise en œuvre de techniques de ventilation nocturne mécanique intensive. Les investissements requis sont massifs, mais ils s’inscrivent dans une logique de circularité économique : la rénovation des infrastructures crée de l’emploi local non délocalisable et réduit la dépendance énergétique du pays. En parallèle, les mesures d’atténuation doivent viser la neutralité carbone des processus de production pour éviter que le recours temporaire au droit de suspension du travail ne devienne une routine de plus en plus fréquente à mesure que le thermomètre s’affole. C’est à travers cette vision holistique, combinant protection sociale immédiate et transformation écologique à long terme, que la Belgique pourra faire face aux défis des dérèglements climatiques.
Notes de bas de page
[0] Perrine Hubinon, Dôme de chaleur : un phénomène ‘précoce’ qui arrive avec ’25 ans d’avance’ sur les projections climatiques – RTBF Actus, 26 mai 2026.
[1] Évolution du climat : vulnérabilités et adaptations | Citoyen – Bruxelles Environnement, 4 février 2025.
[2] Climat.be, Changements observés en Belgique, 2025.
[3] Vers une société résiliente au changement climatique à l’horizon 2050, Climat.be, 2023.
[4] Marine Lugen, Impacts du changement climatique en Belgique, Formation des CATUs au changement climatique, 2019, [en ligne].
[5] Mustapha Amoadu, Edward Wilson Ansah, Jacob Owusu Sarfo, Thomas Hormenu, « Impact of climate change and heat stress on workers’ health and productivity: A scoping review », in The Journal of Climate Change and Health, Volume 12, Juillet – août 2023, [en ligne], https://doi.org/10.1016/j.joclim.2023.100249; Hedi K. Kriit et alii, « The 2026 Europe report of the Lancet Countdown on health and climate change: narrowing window for decisive health action », in The Lancet Public Health, [en ligne], https://doi.org/10.1016/S2468-2667(26)00025-3.
[6] World Health Organization, Improving public health responses to extreme weather/heat-waves – EuroHEAT, 2009 ; Confédération syndicat européen, ETUC Project “Involving Trade Unions into adaptation policy”, 2019.
[7] Marouane Laabbas-el-Guennouni, Andreas Flouris, Sergio Salas, Sebastian Schneider, Marike Schooneveldt, Ivan Ivanov and Dimitra Theodori, Will the European Union Protect Workers from Deadly Heat? – Social Europe, 30 janvier 2026 ; Organisation Internationale du Travail, Assurer la sécurité et la santé au travail à l’heure du changement climatique, 2024.
[8] Confédération syndicat européen, ETUC Project “Involving Trade Unions into adaptation policy”, op. cit.
[9] Organisation Internationale du Travail, Assurer la sécurité et la santé au travail à l’heure du changement climatique, op. cit.
[10] Le réchauffement climatique pourrait faire perdre à la Belgique jusqu’à 5 % de son PIB d’ici 2050, entraînant une détérioration de ses finances publiques | Bureau fédéral du Plan, 24 septembre 2025.
[11] Impacts physiques du changement climatique : évaluation provisoire des coûts macro-budgétaires pour la Belgique | Bureau fédéral du Plan, 24 septembre 2025.
[12] Canicule et climatisation : risques pour la santé | ELSAN, 18 août 2025, [en ligne] ; Que dit la législation concernant la chaleur au travail ? – CESI, 30 juillet 2024.
[13] Le Livre V, Titre 1er du Code du bien-être au travail régit l’exposition des travailleurs aux températures excessives.
[14] Quels droits pour les travailleurs en cas de chaleur excessive ? | www.references.be, 28 juillet 2014.
[15] Impossibilité de travailler en raison de la chaleur ?| Office national de l’emploi, 24 juillet 2019.
[16] Pascale Vielle, Aurore Fransolet, Éloi Laurent et alii, Construire une protection sociale-écologique pour la Belgique. Rapport pour le Service public fédéral (SPF) Sécurité sociale, Bruxelles, ULB, UCL, février 2025.
[17] Marouane Laabbas-el-Guennouni, Andreas Flouris, Sergio Salas, Sebastian Schneider, Marike Schooneveldt, Ivan Ivanov and Dimitra Theodori, Will the EU Protect Workers from Deadly Heat?, op. cit.