Introduction : triptyque, technique et contrat naturel

 

Cet article fait partie de ce que j’ai conçu comme un triptyque. Triptyque qui continue mes anciennes propositions d’un matérialisme géographique, d’inspiration marxienne, et d’une écologie géopolitique. Cet article va donc concerner la Technique, le suivant, le problème d’un contrat social ou naturel et le dernier, la pensée politique fédéraliste qui donne toute sa valeur à la société civile, et qui était la pensée d’une partie importante des précurseurs du parti ÉCOLO. Ce fédéralisme constitue donc l’horizon de ce premier article, bien que l’idée d’un contrat social revisité soit sur quoi il devra aboutir, en prenant la Technique pour point de départ.

Si nous suivons Jacques Ellul, la Technique est l’enjeu du siècle. Cette conception de la Technique comme enjeu du siècle précédent peut se répéter par rapport à notre siècle actuel. À moins que nous reprenions le terme « siècle » comme synonyme d’une époque qui serait toujours la nôtre. Le mouvement écologiste s’est ainsi opposé à l’aménagement des villes au profit de l’automobile, mais aussi à l’adoption de l’énergie nucléaire. De tels combats gardent leur pertinence, mais doivent être enrichis par une réflexion sur les hautes technologies. Ces dernières posent des questions sur la modification de notre rapport à la politique, mais aussi de nos modes de vie, travail inclus. Sans compter leur dimension extractive présente avec ces technologies qui, à elle seule, met en péril notre existence sur notre planète. La Technique est en ce sens bien un problème politique, et même géopolitique auquel les écologistes doivent continuer à se confronter.

Quatre parties formeront ainsi mon propos : 1. Le cas particulier de la haute technologie avec ses enjeux géopolitiques ; 2. La définition de la Technique dans ses rapports avec la politique ; 3. Ce en quoi l’écologie politique peut constituer la pensée politique la plus fertile pour appréhender la Technique ; 4. La manière dont la Technique montre la pertinence de ma proposition de l’écologie politique, tels un matérialisme géographique et une écologie géopolitique.

 

1. La géopolitique de la Tech ou l’impérialisme contemporain

 

Je commence par ce problème de la Tech, ou plutôt de la « haute technologie » pour ancrer mon propos, sinon dans l’actualité, du moins dans le cours des évènements, du siècle. L’article précédent était revenu sur la géopolitique et ses liens avec l’impérialisme. Le présent texte peut être considéré comme une actualisation, une mise à jour, ou plutôt, une illustration et une explicitation de cet impérialisme continué par la haute technologie. Celle-ci modifie notre rapport au monde, mais aussi à la politique et à l’État. Elle pose donc d’emblée la question du contrat social, qui me concernera surtout dans mes écrits ultérieurs.

Nous pouvons aussi dire que la haute technologie prolonge l’impérialisme, en tant que les entreprises qu’elle implique étendent la puissance de leurs États (surtout les États-Unis et la Chine). Cependant, nous pouvons aussi dire qu’elle poursuit le capitalisme avec sa dimension extractive. Enfin, nous ne pouvons non plus être aveugles au fait que la Tech s’en prend à nos facultés cognitives. Je me base ici sur trois autrices, deux françaises et une états-unienne, qui interrogent, chacune à sa manière, la géopolitique de la Tech : Asma Mhalla[1], Ophélie Coelho et Kate Crawford. Que puis-je écrire, pour commencer, à partir d’elles sur cette géopolitique ?

Pour commencer à propos de l’État, vais-je ici prendre au sérieux la proposition de Mhalla d’un Léviathan à deux têtes, un Diléviathan[2], pour une référence actualisée à Thomas Hobbes. Les États-Unis et la Chine, avec les grandes entreprises du numérique, la Big Tech, se seraient changés en Big States avec un pouvoir jusqu’alors inédit[3]. Aussi, propose-t-elle au niveau européen du moins, et même au niveau national français, un nouveau contrat social, mais aussi international, entre Big States européens et états-uniens, mais aussi entre Big States et Big Tech. Mhalla propose de même de faire de la Big Tech des entreprises d’utilité publique et d’impliquer les citoyens (Big Citizens), la société civile[4].

Bien qu’il soit possible (mais très peu probable) que ces sociétés modifient leur statut, il me semble préférable de ne pas les considérer comme des acteurs politiques. Même si elles sont peut-être de tels acteurs en fait, elles ne devraient pas l’être en droit. Ou, quitte à les concevoir entreprise de la Big Tech en tant qu’acteurs politiques, elles ne devraient pas (ni aucune entreprise, aussi grande soit-elle) être considérées comme au moins égales aux citoyens qu’elles influencent comme je pourrais d’autant mieux l’expliciter.

Pour l’heure, je ne peux que soutenir le fait que la Big Tech prolonge la puissance des États. Elle est l’héritière de la Big Science, c’est-à-dire l’alliance entre l’État (et surtout l’armée) avec les scientifiques et les industries (ce qui fut nommé un complexe militaro-industriel, en somme). C’est dans ce cadre que, pendant la seconde guerre mondiale, le projet Manhattan, qui a donné naissance à la bombe atomique, a eu lieu[5]. La Big Science est aussi le contexte de création de la cybernétique, science de la communication et du contrôle, laquelle fournit le paradigme ou le modèle de pensée de notre temps. En effet, son fondateur, Norbert Wiener a élaboré sa pensée lors de ses travaux sur les dispositifs de défense anti-aériens.

La Big Science, surtout par le biais de la (D)ARPA (Defense) Advanced Research Projects Agency), l’agence du département étatsunien de la Défense chargée de la recherche et développement, a ainsi financé les recherches en intelligence artificielle[6] et dans les réseaux informatiques (avec leur prototype, ARPANET)[7]. La logique militaire est ainsi au cœur des hautes technologies et de la Big Tech, ce qui rend d’autant plus dangereux leur traitement au moins égalitaire par rapport aux citoyens. Il n’est ainsi pas étonnant, que changée en un ensemble d’entreprises privées, qu’elle soutienne l’armée états-unienne et même, pour reprendre Mhalla, un projet de Technologie (de contrôle) total[8]. Il s’agirait de contrer ce projet, que l’on pourrait qualifier de Cyber-Léviathan, par un autre projet révolutionnaire, comme l’avait proposé Cornélius Castoriadis[9]. Projet révolutionnaire, ou nouvelle constitution ou contrat social, qui me concerneront dans le prochain article.

Puisque la haute technologie est dans sa logique primordiale militaire, elle ne peut, et en cela je suis bien d’accord avec Crawford, qu’être au service des puissants[10]. Puissants politiques ou économiques. Elle continue en bref le capitalisme par d’autres moyens. Ici je peux avec Coelho rappeler que la Big Tech, outre son origine dans la Big Science, font partie du mouvement général des Big Compagnies, des grandes entreprises ou multinationales, dans les services bancaires ou les industries pharmaceutiques, pétrolières, automobiles[11]. En effet, à partir de l’entre-deux guerres semblent être apparues des entreprises d’une ampleur inédite, similaire dans leur taille à des armées[12].

Or, les Big Compagnies ne se contentent pas de faire des affaires. Elles projettent, comme le souligne Coelho, la puissance de leurs États[13]. Le partenariat entre le privé et le public qui concerne la Big Tech est donc surtout le dernier avatar de ces Big Compagnies. Elle peut avoir cependant pour particularité d’englober les autres et ainsi de fournir une infrastructure à l’économie politique[14] contemporaine. Toutefois, il ne s’agit pas comme Mhalla de se contenter de faire référence à Karl Marx en évacuant sa pensée révolutionnaire ou d’une lutte des classes[15]. Au contraire, comme le montrent à la fois Coelho et Crawford, la Big Tech continue les rapports de domination, d’extraction et d’exploitation capitalistes. Ainsi, pour que l’infrastructure de la Big Tech fonctionne, il s’agit d’utiliser des ressources importantes en eau et en minerais[16]. Utilisation qui n’est pas sans conséquence en matière de pollution et de destruction des sols.

En plus de l’exploitation des mineurs dans les mines qu’elle demande, la Big Tech continue celle des travailleurs en leur ensemble. Je peux ici mentionner le sociologue clinicien Vincent de Gaulejac pour qui la lutte de classe s’est changée en lutte des places. Les classes n’auraient pas été dissoutes, mais plutôt fragmentées[17]. De Gaulejac lie ce changement avec celui entre pouvoir disciplinaire (qui s’occupe de la place des corps dans l’espace et le temps) à celui d’un pouvoir managérial. Il reprend ainsi comme Gilles Deleuze le passage entre société disciplinaire et société de contrôle[18], lequel prenait pour base Michel Foucault[19]. Avec la high tech, les dérives du productivisme, d’une économie politique tournée vers la seule productivité, ne seraient pas annulées selon Coelho, mais déplacées[20].

Avec l’intelligence artificielle, comme le souligne Crawford, il y a certes l’extraction de données, mais surtout l’exploitation d’une main-d’œuvre sous-payée[21]. Elle souligne aussi que la question du rythme est l’élément sur lequel la Big Tech ne peut transiger[22]. Coelho va dans son sens par son rappel de l’instauration de l’horloge mécanique dans les usines, et avec elle du rôle du contremaître qui veille sur le temps de travail et la discipline. Ce contrôle du temps[23], et donc des travailleurs, aurait été étendu avec le chemin de fer. Il aurait continué avec l’informatique dont elle serait partie intégrante[24]. Coelho, en bref, montre ici le lien entre les deux révolutions industrielles, selon Wiener. La première ne serait pas venue avec la machine à vapeur, mais plutôt avec l’horlogerie et le perfectionnement des outils de navigation maritime. La seconde serait surtout due aux tubes à vide sans lesquels l’informatique n’aurait pas pu advenir[25].

En bref, nous pouvons dire que l’informatique est ce par quoi le capitalisme ou le libéralisme avec leur extraction et leur exploitation continuent. Je ne ferais pas de distinction entre le capitalisme et le libéralisme, car, à l’instar de Foucault, je conçois ce dernier non comme une idéologie, mais comme un mécanisme de pouvoir, une biopolitique ou une gouvernementalité. Ici, telle Mhalla, je peux mentionner mon ancien superviseur de thèse, Thomas Berns, et Antoinette Rouvroy, lesquels ont proposé en 2013 le concept de gouvernementalité algorithmique.

Cette gouvernementalité, pour faire référence au texte d’origine, est en trois étapes : 1. La récolte massive de données ; 2. Le traitement des données (et la production de connaissance) ; et 3. L’action sur les comportements au moyen des profils constitués par les deux premiers temps[26]. Par cette gouvernementalité, nous pouvons comprendre, comme Mhalla le souligne à partir d’Hannah Arendt, le lien entre individualisme et masse. Les sociétés individualistes et de masse seraient identiques. Les profils constitués au fil des trois étapes de cette gouvernementalité permettent ce que Mhalla nomme une hyperpersonnalisation[27]. Chacun d’entre nous se trouve prisonnier d’un univers numérique conçu spécialement pour nous, même pour notre plaisir et notre divertissement. Dès lors, le domaine de l’intime, et même des émotions, devient une cible politique manipulable[28].

Cette gouvernementalité ainsi continue l’ancienne propagande. Un tel ciblage qui est reconnu par Crawford elle-même : ainsi, du point de vue militaire, mais aussi par la suite par d’autres services publics et entreprises qui s’emparent des mêmes mécanismes, un individu se résume à ses métadonnées et des décisions qui le concernent (comme abattre une cible à partir du simple signal d’un téléphone portable ou la priver de ses droits sociaux) sont par ce biais automatisées[29].

Pour résumer mon propos, pour le moment, je rappelle le fil de mon raisonnement : les hautes technologies modifient notre rapport au monde et à l’État, elles continuent l’impérialisme, et, par extension, le capitalisme par d’autres moyens, par le pillage des ressources et l’exploitation des travailleurs qu’elle requiert. Elle serait un nouvel avatar du libéralisme en tant que gouvernementalité algorithmique. En bien plus bref, je dirais que, si la haute technologie modifie le contrat social entre le citoyen et l’État, il convient de proposer un nouveau contrat ou projet politique. Mais pour l’heure, avant de penser de tels contrat et projet, il me faut penser la question plus générale du rapport entre politique et technique à travers une technologie politique.

 

2. Technologie politique

 

Nous pouvons dire que la haute technologie de nos sociétés de contrôle est un ensemble de techniques de domination. Il est donc nécessaire de penser ces techniques libérales, voire néolibérales, de biopolitique comme des mécanismes de pouvoir. Pour ce faire, je propose, dans la lignée de Foucault, une technologie politique, en reprenant le sens d’origine du terme « technologie », celle d’une étude des techniques, ici politiques.

Je commencerai par Lewis Mumford et sa réflexion sur la mégamachine qui montre, avec André Leroi-Gourhan, de même les liens entre la Technique et la civilisation. Ensuite, je pourrai avec Ellul interroger les rapports entre cette technique et l’État. Je poursuivrai avec Simondon à propos de l’encyclopédie pour poursuivre la réflexion de Leroi-Gourhan et la critique de Bernard Stiegler d’une misère symbolique. Je pourrais enfin conclure avec le concept de convivialité d’Ivan Illich pour repenser notre rapport à la Technique.

Mumford est l’un des principaux penseurs des rapports entre technique et politique. Nous pouvons le comprendre de deux manières : d’une part, avec sa pensée du lien entre techniques et civilisation, de l’autre avec celle de la mégamachine. Avec Mumford, mais aussi Leroi-Gourhan, nous avons une critique de la civilisation, peut-être proche de celle de Jean-Jacques Rousseau[30]. La civilisation, loin d’être un idéal, est une configuration politique, laquelle repose sur la domination de la ville. Or, avec la ville, viennent les artisans et la mine, avec son lot de pollution. Leroi-Gourhan souligne en ce sens que notre monde n’est en soi pas si différent des premières civilisations néolithiques[31].

Ici, nous pouvons comprendre la pensée de la mégamachine. Au contraire de ce que dira Ellul, il ne s’agit pas pour Mumford d’envisager la société telle une machine[32]. En effet, selon Mumford, la mégamachine, ou la machine archétypale, première, est une entité collective[33]. Il n’est ainsi pas étonnant qu’il trouve l’origine de notre civilisation machinique dans les monastères, avec leur règle et leur contrôle du temps[34]. Marx, mais déjà Adam Smith, ne dit pas tant autre chose, puisque le machinisme dans une manufacture présuppose la division du travail[35]. La mégamachine de Mumford, nommée « État », est la fusion de deux machines sociales : administrative et militaire.

La mégamachine pour Mumford est d’origine ancienne. Néolithique même. Elle s’organiserait selon lui autour du culte solaire, où les prêtres étaient aussi des experts en astronomie et météorologie[36]. La première machine sociale suit en ce sens le modèle du cours des astres[37]. C’est ainsi que, pour décrire la mégamachine contemporaine, Mumford souligne l’importance de Galilée, par lequel une représentation mathématique, et donc mécanique du monde serait devenue possible. Cette proposition ou ce « crime » de Galilée[38] aurait en ce sens ouvert la voie au rationalisme de René Descartes[39] et à la pensée de l’État, tel un automate ou un Léviathan par Thomas Hobbes[40].

Ici, je peux évoquer Ellul, théologien protestant et penseur des techniques, peut-être l’un des plus influents en ce qui concerne la pensée de l’écologie politique. Pour lui, les concepts de machine et de technique ne sont pas synonymes[41], et si les techniques se combinent les unes avec les autres en un système technicien, ce système est en lui-même si hétérogène ou peu unifié qu’il ne saurait être question de concevoir la société humaine comme une immense machine. La Technique serait moins un dispositif particulier qu’un système technicien dont le principe serait la recherche du meilleur moyen possible[42], quelle que soit la fin visée.

C’est aussi pour cette non-synonymie de la technique et de la machine qu’Ellul envisageait en 1959 le rôle des sciences humaines : rendre les techniques plus supportables pour la société, adapter les hommes à la Technique, à l’environnement que celle-ci crée[43] (surtout au moyen de la propagande ou de ce qu’il nommera le « bluff technologique » qui consiste à penser le progrès technique comme inarrêtable[44]).

Ce qui m’intéresse surtout avec Ellul, ici, c’est le rapport qu’il pense entre la Technique et l’État. L’État, en tant qu’entité politique, est le moyen par lequel la Technique, ou le système technicien se déploie. Ellul reconnaît que les techniques ou moyens privés, pour les individus qui les utilisent dans leur activité personnelle ou en vue de s’enrichir, sont plus susceptibles d’amélioration. Néanmoins, l’État serait nécessaire en vue de leur déploiement à grande échelle. C’est ici qu’il prend l’exemple de la propagande, laquelle prend son assise sur les pratiques anciennes de l’Église, puis des commerçants[45]. La synergie des techniques et de l’État se comprend d’autant mieux que ce dernier, par les premières, gagne en puissance. En ce sens, puisque, pour Ellul, la Technique ne tolère pas d’autres logiques que techniciennes (et surtout pas éthique ou morale), elle ne peut conduire qu’à un État totalitaire[46]. Si Ellul doute du concept de mégamachine de Mumford, il semble le rejoindre dans cette pensée d’une alliance entre la Technique et l’État.

Une telle conception des rapports entre Technique et État peut se voir dans ceux entre les techniques et les sciences. Lesquelles sont indissociables, comme le soulignait déjà Ellul : les sciences ne progressent que par l’aide de dispositifs techniques, lesquels ne peuvent, en se sens, être de simples applications des sciences. Cette inséparabilité des sciences et des techniques va jusqu’à ce que certaines sciences soient elles-mêmes des techniques, comme les sciences économiques[47], voire les sciences humaines. Ellul ici rejoint Foucault et son concept de biopolitique : les sciences économiques, l’économie politique, forment un mécanisme de pouvoir.

Cette inséparabilité des sciences et des techniques est de même visible chez Simondon. Lequel différencie deux modes d’incorporation des techniques dans la culture : celui mineur de l’apprenti ou de l’artisan et celui majeur de l’ingénieur. Le lien entre sciences et techniques est corrélé au mode majeur. En effet, si le savoir de l’artisan est implicite, intrinsèque à sa pratique, celui de l’ingénieur demande une connaissance rationnelle, théorique, universelle, scientifique[48]. Simondon ainsi lie l’ingénierie avec la pensée encyclopédique qui aurait vu son point de départ à la Renaissance. La pensée encyclopédique – qui est à la source des Lumières et de la création des Grandes Écoles – est pour Simondon un humanisme. Elle trouverait un nouveau déploiement grâce à l’informatique[49].

Simondon ne fait pas ici de réflexion sur les liens entre techniques, sciences et politique. Cependant, s’il donne à la pensée encyclopédique pour point de départ la Renaissance, nous pouvons lier sa pensée à celle de Foucault pour qui (comme avec le philosophe Francis Bacon) le savoir est lié au pouvoir. Ainsi, le pouvoir disciplinaire chez Foucault est lié aux disciplines comme savoirs théoriques[50].

Plus largement, Leroi-Gourhan continue sa critique de la civilisation avec celle de l’écriture. Celle-ci serait née d’abord pour des soucis de comptabilité, en vue de dénombrer des objets. Ainsi, nous aurions le passage d’une pensée mythologique à une pensée rationnelle parallèle à l’évolution des villes et de la métallurgie. Leroi-Gourhan parle d’un resserrement de la pensée ou plutôt d’un appauvrissement de la pensée irrationnelle, même s’il reconnaît l’extension de la mémoire permise par l’écriture et la conservation d’une certaine marge d’interprétation. Cependant, une telle marge serait perdue avec l’audiovisuel et surtout avec la télévision et le cinéma[51].

Avec l’audiovisuel, nous aurions d’autant plus une technicisation de la culture ou de l’imaginaire collectif. Même si nous pouvons estimer que la culture soit toujours dépendante de dispositifs techniques, comme le disait Mathieu Triclot sur les jeux-vidéos[52], nous pouvons considérer que la culture devient d’autant plus une affaire de techniciens[53], de ceux que requiert ici l’audiovisuel. Nous pouvons en ce sens suivre Bernard Stiegler qui écrivait à propos d’une misère symbolique : cette misère ne proviendrait pas du fait que nous n’ayons plus d’artefacts culturels, de connaissances culturelles, mais que nous soyons de moins en moins nombreux à pouvoir en produire[54]. Stiegler reprend le concept marxien de prolétariat, ou plutôt de prolétarisation. Cependant, si le prolétariat concernait pour Marx surtout le travail manuel, la prolétarisation s’étendrait maintenant à d’autres domaines, comme ceux de la sensibilité et même de la cognition[55].

Je peux terminer cette partie en faisant référence à l’une des inspirations majeures de l’écologie politique : le théologien Illich. Ce dernier explique la perte de contrôle des humains de leurs dispositifs techniques par deux seuils : le premier est la constitution d’un savoir, surtout sur base quantitative, d’une discipline en somme, le second est la création, en rapport à cette discipline, d’une élite[56], d’une technocratie en somme. Il est possible aujourd’hui de concevoir un troisième seuil, directement lié à l’informatique, notamment son dernier avatar, l’intelligence artificielle générative. À ce stade, il semblerait même que cette élite puisse devenir obsolète. Ceci irait d’autant mieux dans le sens de la prolétarisation cognitive pensée par Stiegler.

Il s’agissait ici de penser les rapports entre technique et politique. Pour ce faire, je suis parti du concept de mégamachine de Mumford. Mumford, par ce concept, permet une pensée critique de la civilisation, qui n’est pas un idéal, mais une structure politique centrée sur la ville avec ses nuisances. Par Ellul, il était aussi possible de penser l’alliance entre l’État et la technique en vue d’amplifier la puissance du premier. Une telle amplification rend compréhensible de même le rapport entre sciences et techniques, et même entre l’État et l’écriture, qui permet la constitution du savoir d’une élite. Élite qui est menacée d’obsolescence. Puisque les techniques et la politique sont liées, il s’agit de voir comment l’écologie politique peut se positionner par rapport aux premières.

 

3. Technique et écologie politique

 

La Technique, comme enjeu du siècle, enjeu de notre temps, et même enjeu politique, doit être prise en compte par l’écologie politique. D’une part en raison de l’impact géopolitique de la Big Tech, surtout si nous devons penser l’écologie politique comme géopolitique, d’une autre part en raison des rapports entre l’État et la technique. La question se pose dès lors de voir la pertinence de l’écologie politique en vue d’appréhender cet enjeu et de proposer à son sujet des alternatives. Pour ce faire, je m’inspirerai encore de Simondon, mais aussi du discours de rentrée de septembre 2025 des coprésidents sortants, Samuel Cogolati et Marie Lecoq. Comment l’écologie politique peut-elle appréhender les techniques ? À partir de quelles valeurs en tant que principes d’action ?

Simondon est considéré pour avoir une approche mesurée des techniques. De n’être ni du côté de leurs adorateurs, qui pensent en un perpétuel progrès, ni du côté des technophobes qui voient dans ces techniques la source de tous les maux. Cependant, il pense que les objets techniques sont dépendants d’un ensemble technique, d’un milieu[57], et que certaines doctrines politiques de son temps (au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) sont plus adaptées aux enjeux techniques de notre temps. Ces dernières sont : le libéralisme étatsunien, le communisme soviétique et… Le national-socialisme[58]. À ces doctrines, j’associerai les valeurs proposées par Marie et Samuel d’autonomie, de solidarité et de responsabilité, avec pour principe cardinal la convivialité que je rapprocherai ici au concept d’utilité.

Puisque ma proposition d’un matérialisme géographique tente déjà de montrer les liens possibles entre les pensées écologiste et marxienne, la dernière partie de cet article, et les textes qui suivront, je serais bien plus bref en ce qui concerne le communisme. Si le communisme soviétique apparaît adéquat à Simondon, c’est parce qu’il ne pouvait pas, en pratique, différer du libéralisme dans son rapport à la Technique. C’est ce que soulignait Ellul, mais aussi Foucault. Les États, dans leur quête de puissance, sont appelés à se ressembler. Cependant, dans la pensée d’une lutte des classes, et donc d’une critique de la division du travail et du machinisme, la pensée marxienne, avec le principe de solidarité, d’état d’assistance mutuelle, peut servir de base, comme l’écologie politique, à une pensée de l’émancipation.

André Gorz reconnaît en ce sens deux visions possibles de l’écologie politique : l’une qui soit en faveur du règne des experts, des techniciens, de la technocratie, et une autre, qui soit celle des communautés autonomes[59]. Je ne peux cependant aller ici plus avant, puisqu’il s’agira, pour moi, dans les articles qui vont suivre de montrer d’autant mieux la parenté de l’écologie politique avec le fédéralisme. Pensée fédéraliste qui permet de repenser les institutions politiques, et la souveraineté, l’autonomie d’une communauté politique, par le bas.

En ce qui concerne le libéralisme étatsunien, je serais encore bref, puisqu’il renvoie déjà au thème du biopouvoir que j’ai mentionné en première partie. Le libéralisme, au sens économique, consiste en un laisser-faire, avec la promesse d’une régulation par l’échange surtout monétaire. Nous pouvons considérer qu’il s’agit d’une conception négative de la liberté[60] telle une absence d’entrave. Cependant, cette conception négative n’est pas sans un caractère de domination, une domination d’ordre bureaucratique comme je pourrais y revenir au point suivant. Pour l’heure, je dirais qu’il s’agit avec le libéralisme d’une hétéronomie, de l’imposition d’une loi externe aux individus et collectifs, du marché[61]. Hétéronomie dénoncée par André Gorz, l’une des premières figures intellectuelles de proue du mouvement écologiste. Il s’agirait ainsi de préserver l’autonomie, le fait de se donner ses propres lois tant pour l’individu que pour le collectif. Ce que Castoriadis confirmait dans son débat avec Daniel Cohn-Bendit en 1981 à Louvain-la-neuve[62].

C’est ici qu’une étrange connivence entre l’écologie politique et le national-socialisme, et même les mouvements réactionnaires et conservateurs en général, peut se faire : il y a un étrange accord autour de l’ennemi commun du libéralisme. Même si le fait que les libéraux deviennent de plus en plus réactionnaires justifie le rapprochement des conservateurs avec ceux-ci. En accord avec Simondon, je vais examiner l’aspect technicien de la politique nationale-socialiste, ou du fascisme en général (je ne distinguerai pas trop entre les deux, bien que l’une favorise davantage le mouvement politique et le parti, tandis que l’autre se concentre sur l’État). Il est crucial de noter l’attrait pour la technique qui caractérise cette politique. Il n’y a ainsi rien d’étonnant à ce que certains représentants de la Big Tech aient des affinités avec des courants très réactionnaires, surtout si les outils proposés par les hautes technologies sont d’excellents moyens de contrôle ou de propagande.

Cependant, je montrais déjà cette connivence entre écologistes et conservateurs dans mon article précédent, avec la critique du capital circulant et de la valeur d’échange de l’économie politique nationaliste et protectionniste de Friedrich List. Il est donc possible d’accuser le libéralisme politique d’être une politique prédatrice par définition irresponsable, puisqu’il ne se préoccupe que de l’accroissement du capital circulant[63].

C’est ici que je justifie le rapprochement du national-socialisme, ou en tout cas des conservateurs, avec le concept de responsabilité. C’est-à-dire de la réponse d’un individu ou d’une collectivité à ses actes. Une des figures intellectuelles les plus conservatrices du mouvement écologiste m’apparaît en ce sens être Hans Jonas, penseur de la Technique et d’un « Principe responsabilité[64] », qui peut être considéré comme précurseur du fameux principe de précaution.

Il s’agit, par ce qu’il nomme une heuristique de la peur (puisqu’il serait selon lui plus facile de se mettre d’accord sur les maux que sur les biens), de prendre en compte les dangers que les techniques recèlent et de s’en prémunir[65]. Pour illustrer ce principe, voire cette éthique ou politique de la responsabilité, Jonas prend les exemples du parent pour sa progéniture, et de l’homme d’État[66]. Il s’agit en bref par la responsabilité de se préoccuper de l’avenir et de la continuité de ce qui est à notre charge, sous notre responsabilité.

Le principe de responsabilité peut être à mon sens réactionnaire, par le rapprochement de l’homme d’État avec le parent. Toutefois, il est possible de concevoir une vision émancipatrice de la responsabilité et des figures du politicien ou du parent. Ainsi, Castoriadis s’inspire de Sigmund Freud pour penser la conduite du médecin (ou du psychanalyste), du pédagogue et du politicien vers l’autonomie du patient, de l’enfant ou de la collectivité. Il est quelque peu dommage qu’il n’y ait pas eu de rencontre directe de Castoriadis et de Gorz, penseurs de l’autonomie et des affinités de cette autonomie avec Marx.

La solidarité comme principe d’assistance mutuelle peut rejoindre les pensées marxiennes et fédéralistes. Il convient de penser l’autonomie contre l’hétéronomie du marché et ainsi une responsabilité émancipatrice. Ces trois principes me semblent se rencontrer avec la pensée de convivialité d’Illich, c’est-à-dire en deçà des seuils qui font que nous ne sommes plus au niveau qui nous permet de maîtriser notre système technicien. Or, la pensée des seuils et de la convivialité n’est pas sans accointances, je pense, avec l’utilitarisme.

Cette doctrine anglo-saxonne, souvent décriée et mal comprise, fondée par Jeremy Bentham, et continuée par John Stuart Mill, met, comme son nom l’indique, l’accent sur l’utilité, ou l’agrément. Or l’utilité, ou valeur d’usage, va à l’encontre de la valeur d’échange, ou valeur au sens strict qui n’existe que dans l’échange [67]. Une telle valeur (d’échange) semble être au cœur du capitalisme qui repose sur la monnaie qui peut constituer un capital, et donc sur une telle valeur. Et, selon Mill, le contraire de l’utilité serait non l’inutilité, ou la futilité, mais la nocivité, ce qui nuit, porte atteinte[68]. L’utilitarisme, Mill le reconnaît, est ainsi dans la lignée de l’épicurisme[68] qui consistait à rechercher le plaisir, mais à l’exclusion de la douleur (dès lors, pour un épicurien, il vaut mieux boire de l’eau que de boire une bière, manger du pain et des légumes que de la viande…).

L’écologie politique peut donc être considérée dans la continuité de l’utilitarisme, et par extension de l’épicurisme. C’est d’ailleurs ce que nous pouvons voir si nous nous référons à l’économiste et prospectiviste Bertrand de Jouvenel, en tant qu’un des premiers penseurs de l’écologie politique, ou utilisateur du concept dans les années 1950. Il en proposait le concept en vue d’élargir la perspective de l’économie politique (et l’économie tel que nous l’entendons est toujours politique), laquelle ne comptabiliserait que les seuls biens ou marchandises. L’écologie politique, selon lui, devait ne pas se contenter, comme l’économie politique, de ne comptabiliser que les seuls biens, ou marchandises, mais aussi les maux dont il s’agirait de se prémunir[69]. Ce que nous appellerions de nos jours une externalité négative.

La pensée des seuils, jointe à l’utilitarisme, permet de penser tel Gorz les deux écologies possibles. Celle en faveur d’une technocratie, qui serait une affaire de techniciens, et une autre plus proche du fédéralisme. Si l’écologie politique contemporaine apparaît en général surtout en faveur de cette voie, nous pouvons d’autant mieux comprendre sa connivence avec la pensée marxienne. Ainsi, l’écologie politique pourrait, comme Simondon le pensait du libéralisme étatsunien, du communisme soviétique et du national-socialisme, être une réponse à la Technique comme enjeu du siècle. Il convient en ce sens de revenir à ma proposition antérieure d’un matérialisme géographique et d’une écologie géopolitique.

 

4. Matérialisme géographique et écologie géopolitique

 

La critique de la géopolitique de la Tech, la réflexion sur les liens entre l’État et les techniques et la position possible de l’écologie politique me conduisent à renouer avec mon projet théorique. Elles rendent compréhensible ma double définition de l’écologie politique en tant que matérialisme géographique et écologie géopolitique. En quoi consiste-t-elle ? Pour asseoir la première, j’avais surtout proposé de poursuivre le geste de Marx de remettre la pensée idéaliste de Georg Wilhelm Friedrich Hegel sur ses pieds en référence à la géographie. Pour la seconde, j’approfondissais la lecture de Bruno Latour de Carl Schmitt. Les deux approches se rencontrent dans la critique conjointe de l’impérialisme. Je pourrais même dire qu’elles peuvent se rencontrer en tant que critique de la domination, au sens proposé par Max Weber.

En ce qui concerne le matérialisme géographique, je rappelle que je soutiens la pertinence de la position anti-capitaliste et révolutionnaire de Marx. La demande de la haute technologie en ressources et main-d’œuvre et sa pression sur les travailleurs montre que la lutte des classes persiste. Nous pouvons en ce sens dire que les propositions de Coelho et Crawford (davantage que Mhalla), mais aussi avant elles de Wiener sur les révolutions industrielles peuvent s’inscrire dans la démarche du matérialisme historique marxien.

Cependant, outre ma proposition de plus prendre en compte la dimension spatiale comme ancrage commun à l’Histoire et à l’État (puisque c’est lui qui écrit l’Histoire pour Hegel), une raison me vient d’une nécessité de nuancer le propos marxien avec Castoriadis. Selon lui, Marx, à l’instar de Hegel, propose une philosophie rationaliste objectiviste de l’Histoire, ou un positivisme scientifique. L’Histoire est présentée comme démontrable à partir de causes précises, rationnelles. Elle est supposée se dérouler selon un plan connu d’avance. Au fond, le matérialisme historique est un déterminisme économique, ce sont les forces de production qui déterminent le reste. Certes, Castoriadis souligne l’importance du projet révolutionnaire chez Marx, mais il s’agirait donc de le séparer d’un déterminisme qui constitue l’autre face de sa pensée d’un matérialisme historique[70].

C’est ici que l’approche géographique m’apparaît avoir son intérêt. Celui de penser par le milieu (pour reprendre mon ancienne professeure, Isabelle Stengers, et Deleuze[71]), le contexte. Je reprendrai ici la proposition d’un atlas par Crawford. À la suivre, l’atlas est un recueil de parties disparates où les échelles varient de la planète en son ensemble à une simple région. En ceci, les atlas, et avec eux les cartes sont des actes de créativité, esthétiques, qui peuvent mettre en cause la dichotomie entre arts et sciences. Les cartes comblent de même les distances entre connu et inconnu, montrent des voies possibles. Je pourrais dire que l’approche géographique a aussi l’intérêt épistémologique de pouvoir faire se rejoindre sciences naturelles et sciences humaines, et entre théorie et pratique.

Cependant, Crawford reconnaît que les atlas et cartes peuvent être de domination, de domination nationale ou coloniale, servir, comme le fait la haute technologie, à capturer le monde en son ensemble[72]. L’approche géographique peut ainsi servir à soutenir cette domination, mais aussi à la critiquer. La géographie est dès lors de manière éminente politique. Comme l’écrivait Yves Lacoste, « La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », et par extension, la politique. En bref, puis-je revenir à l’idée qu’il s’agit de repenser, même pour les écologistes, la géopolitique.

Dans mon précédent article, j’avais pris pour base la lecture de Schmitt par Latour. Pour rappel, le nomos, chez Schmitt, est une prise de terre. Une entité politique se constitue (au sens même juridique) par son ancrage territorial ou milieu. Avec ce concept, il conçoit l’avènement de la modernité, des Temps nouveaux par la découverte du Nouveau Monde. Avec une telle découverte, aurait pu s’établir la conception de la Terre comme un globe, de même qu’un nouveau droit international. Par un tel droit, en guerre, l’ennemi devait être conçu comme légitime, ou juste, non un criminel. Du moins, sur le sol européen. Hors de l’Europe, dans les colonies ou sur mer, une telle conception de l’ennemi comme juste ou légitime ne devait pas avoir cours[73]. Les choses auraient changé vers le terme du 19e siècle et la fin de la colonisation. Ce qui rendrait compréhensible la conception du Kaiser Wilhelm II comme un criminel lors de la Première Guerre mondiale[74].

Ce qui m’importe ici n’est toutefois pas l’historiographie, l’Histoire que rédige Schmitt, que sa pensée d’un rapport entre politique et technique. Le premier nomos de la Terre aurait été permis par le perfectionnement des moyens de navigation[75]. Le second, qui s’élabore au terme des conquêtes coloniales, s’accompagne des véhicules qui permettent la conquête de la troisième dimension : le sous-marin et surtout l’avion[76]. Véhicules qui permettent d’ignorer la division entre civil et militaire, puisqu’il s’agit par eux d’attaquer l’industrie adverse à la source de sa puissance militaire au front.

Mais une telle ignorance de la division entre civils et militaires peut rendre compréhensible l’avènement, surtout au lendemain du second conflit mondial, des guerres révolutionnaires de la guerre froide. Ce que tente de penser Schmitt avec sa théorie du partisan.

De son point de vue géopolitique, Schmitt m’apparaît décrire, ou penser d’autant mieux, les deux révolutions industrielles de Wiener. Surtout si nous pensons que le second nomos s’accompagne d’une collaboration étroite entre sciences, industrie et État. L’arme aérienne, qui est sans doute la plus technique (par rapport à l’armée de terre et à la marine) des forces armées, se combine le mieux avec les hautes technologies que mobilisent la Big Science, puis la Big Tech. Si nous reprenons le concept moins usité de nos jours de guerre asymétrique, qui montrait pourtant la dimension impérialiste des guerres révolutionnaires de la guerre froide[77], cette asymétrie pourrait être en partie vue comme celle entre hautes et basses technologies[78].

Ce qui distingue ces deux types de technologies, prises au sens d’ensembles techniques, c’est que les hautes technologies sont des techniques de contrôle. C’est ce que confirme le concept militaire de Command and Control qui concerne un tel contrôle par l’intégration des forces militaires (terrestres, maritimes et aériennes) en un seul système par leurs moyens de communication. La première guerre de Golfe avait témoigné d’une victoire écrasante de l’armée étatsunienne sur les forces irakiennes à l’aide de ces hautes technologies. Toutefois, une telle victoire avait servi de base aux chercheurs de la RAND Corporation pour penser l’avenir des menaces possibles pour les États-Unis d’Amérique : l’évitement et le détournement de ces hautes technologies. Les guerres qui devaient suivre ne pourraient que ressembler à la guerre du Vietnam[79].

Si la Tech continue l’impérialisme, et que l’écologie politique s’y oppose, je ne peux ici que confirmer le caractère antilibéral (antilibéral au sens économique) de l’écologie politique. Le fait qu’il s’agisse pour l’écologie politique de proposer une autre politique qui soit une alternative à l’impérialisme libéral et même de la domination en général. En vue de définir la politique libérale, je reprends ici Weber et sa pensée de la domination bureaucratique. La pensée du libéralisme politique montre ainsi d’une part celle d’un mécanisme de pouvoir, et de l’autre le caractère politique des techniques qui prolongent ce mécanisme.

Or, Schmitt déjà pensait le lien entre le libéralisme et une pensée technicienne de la politique. Bien avant ses réflexions géopolitiques. Nous le voyons avec sa pensée d’une neutralisation politique, le mouvement d’une conception technique de l’État à laquelle aurait participé pour lui le libéralisme.

La question du libéralisme entre dans la théorie de la constitution de Schmitt. Celui-ci conçoit deux types de légitimité, celle dynastique, par laquelle ce qui fonde la loi d’un État, c’est le monarque et sa famille, et celle démocratique, où ce fondement est le peuple.

Pour Schmitt, la légitimité est donc politique, elle concerne le caractère politique d’une entité politique. Ce qui ne serait pas le cas du libéralisme, par rapport auquel le droit ne serait qu’un ensemble de normes[80]. Ici, Schmitt continue de même ses réflexions sur une théologie politique où il concevait l’opposition de deux décisions politiques : l’une monarchiste en faveur de l’État, l’autre anarchiste en sa défaveur[81]. Je peux en ce sens montrer qu’il est possible de penser avec et contre Schmitt pour privilégier un point de vue plus libertaire. Ce que je ferai lors de mon prochain article.

Si Schmitt distingue la légitimité de la légalité, l’influence de Weber dont il fut l’élève est notable. Mais, au contraire de Schmitt, Weber ne faisait pas une telle distinction. La légalité serait une conception de cette légitimité. Or, pour Weber, la légitimité était liée à la domination (Herrschaft), comme celle du rapport entre domination et servitude (ou maître et esclave) chez Hegel. Domination qui est la chance qu’un groupe de personnes a à obéir à un ordre de contenu déterminé[82]. Pour qu’il y ait obéissance, l’élément déterminant serait la croyance en la légitimité, dans le bien-fondé de cette domination[83].

Weber distingue trois formes de légitimité ou de domination légitime. Les dominations légale, à caractère rationnel ou suivant des règles, traditionnelle, qui se base sur la présomption de sainteté des traditions, et charismatique, selon la vertu d’un chef exceptionnel, exemplaire, saint ou héroïque[84]. Je rappelle ici que pour Weber, ces dominations sont des idéaux types, c’est-à-dire des abstractions méthodologiques en vue de rendre compte de certains phénomènes, ici de domination. Celle qui m’intéresse ici est la domination légale, dont le type pur pour Weber est la direction administrative bureaucratique[85]. Schmitt nie le caractère légitime de cette légalité, toutefois, si nous reprenons Weber, il est possible de penser même au travers de ses réflexions constitutionnelles, une telle légalité comme une décision politique. Et légitime en ce sens.

Nous pouvons donc concevoir la biopolitique, synonyme de libéralisme, et continuée par la haute technologie, comme une telle décision politique aux conséquences politiques, sociales et environnementales réelles. Il est dès lors nécessaire à l’écologie politique de se positionner face à cette légalité et à la Technique qui n’est pas sans rapport avec la politique. Je suis cependant ici obligé de m’arrêter. Ces réflexions sur la constitution, qui ont été continuées par Schmitt avec sa pensée géopolitique du nomos, devront être continuées par celles au sujet d’un contrat social, voire naturel pour reprendre Michel Serres.

Si l’écologie politique prend le parti d’une critique de la domination sous toutes ses formes, je ne peux que souligner par ma proposition d’une écologie géopolitique ou d’un matérialisme géographique, son caractère antilibéral. Il s’agit en ce sens de continuer la pensée marxienne, laquelle s’opposait à la philosophie hégélienne, et de poursuivre la critique de l’impérialisme libéral que les hautes technologies continuent. Ces hautes technologies continuent ainsi une économie politique libérale, laquelle prolonge une décision politique qu’il s’agirait de contrebalancer par la pensée d’une nouvelle constitution ou d’un nouveau contrat social.

 

Conclusion : vers une nouvelle constitution

 

Cet article – assez long, je le reconnais – voulait surtout renouer avec une dimension importante de la pensée de l’écologie politique : la Technique. Je voulais ainsi poursuivre mes précédentes investigations sur un matérialisme géographique ou une écologie géopolitique. Renouer avec cette dimension est primordial en raison du caractère de plus en plus prépondérant de la Big Tech dans la politique, et même géopolitique actuelle. Il s’agissait donc pour moi de penser les enjeux de la haute technologie, d’analyser le problème plus général de la Technique, de concevoir les réponses possibles de l’écologie politique, et enfin de revenir à mes anciennes réflexions en vue de poser les bases d’une critique de la domination.

Cet article rencontre ainsi l’urgence que posent les hautes technologies. Ces dernières transforment notre rapport au monde et à la politique et poursuivent le capitalisme, et avec lui l’impérialisme, et leur voracité en ressources et pression sur les citoyens et travailleurs. Elles constituent en ce sens bien une biopolitique, une domination, une mégamachine. La critique de cette domination permet de mettre en lumière les aspects délétères de la civilisation, mais aussi la tendance de l’appareil d’État à chercher à amplifier toujours davantage sa puissance.

L’État, avec sa domination bureaucratique, pouvons-nous dire, s’accompagne d’une technocratie, d’un pouvoir des techniciens. Il apparaît en ce sens nécessaire à l’écologie politique de proposer une alternative, une nouvelle constitution plus conviviale et proche du fédéralisme des débuts du mouvement écologiste, en Belgique francophone du moins. Il est ainsi nécessaire de penser les proximités de l’écologie politique avec la pensée marxienne, mais aussi comme une réponse plus générale à l’enjeu politique de la Technique.

L’écologie politique, en ce sens, serait bien une critique de la domination. C’est tout ce que je voulais proposer avec mes réflexions sur une écologie géopolitique et un matérialisme géographique. Or, il s’agit de les continuer par une réflexion plus générale, mais aussi fondamentale pour la pensée politique moderne, du contrat social. Ce n’est que de cette façon que l’écologie politique pourrait répondre à la Technique en tant qu’enjeu du siècle par une nouvelle constitution ou un nouveau projet révolutionnaire.

 


Notes et références

 

    1. A. MHALLA, Technopolitique ; comment la technologie fait de nous des soldats, ed. Seuil, Paris, 2024. (Note : L’auteur exprime des réserves sur l’approche de Mhalla).
    2. A. MHALLA, Cyberpunk ; le nouvel esprit totalitaire, ed. Seuil, Paris, 2025, p. 128.
    3. A. MHALLA, Technopolitique, op. cit., p. 163.
    4. Ibid., pp. 232-234.
    5. O. COELHO, Géopolitique du numérique ; l’impérialisme à pas de géant, 2e éd. Augmentée, ed. de l’Atelier, Paris, 2025, p. 24.
    6. A. MHALLA, Technopolitique, op. cit., p. 89.
    7. O. COELHO, Géopolitique du numérique, op. cit., p. 51.
    8. A. MHALLA, Technopolitique, op. cit., p. 30.
    9. C. CASTORIADIS, L’institution imaginaire de la société, ed. Seuil, Paris, 1975, pp. 113-116.
    10. K. CRAWFORD, Contre-atlas de l’intelligence artificielle ; les coûts politiques, sociaux et environnementaux de l’IA, trad. de l’anglais (Australie) par L. BURY, ed. Zulma, Paris, 2023 [2021], p. 19.
    11. O. COELHO, Géopolitique du numérique, op. cit., p. 16.
    12. Note de l’auteur : « Ce n’est donc pas étonnant que le vocable “stratégie”, qui signifie par son étymologie “conduite des armées” soit apparu dans les années 1960 dans les entreprises. »
    13. O. COELHO, Géopolitique du numérique, op. cit., p. 82.
    14. Note de l’auteur : « L’économie désigne à la base la gestion d’une propriété agricole. Elle devient cependant politique quand elle en vient à concerner l’ensemble d’un État ou royaume. L’économie, telle que nous l’entendons, est donc toujours politique. »
    15. A. MHALLA, Technopolitique, op. cit. (Référence incomplète dans le texte source).
    16. K. CRAWFORD, Contre-atlas de l’intelligence artificielle, op. cit. (Page non spécifiée dans le texte source).
    17. V. DE GAULEJAC, La société malade de la gestion ; Idéologie gestionnaire, pouvoir managériale et harcèlement social, ed. Seuil, Paris, 2009, p. 54.
    18. Ibid. (Page non spécifiée).
    19. G. DELEUZE, Pourparlers, 1972-1990, ed. de Minuit, Paris, 2003 [1990], pp. 240-242.
    20. O. COELHO, Géopolitique du numérique, op. cit., p. 342.
    21. K. CRAWFORD, Contre-atlas de l’intelligence artificielle, op. cit., p. 342.
    22. Ibid., pp. 100-103.
    23. Note de l’auteur : « “Le temps, c’est de l’argent” comme disait Benjamin Franklin. Tel pourrait être l’esprit du capitalisme, pour m’inspirer de Max Weber. »
    24. O. COELHO, Géopolitique du numérique, op. cit., p. 24.
    25. N. WIENER, Cybernétique et société, de l’usage humain des êtres humains, trad. de l’anglais par P-Y. MISTOULON, ed. Seuil, Paris, 2014, pp. 163-188.
    26. T. BERNS, A. ROUVROY, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », Réseaux, n°177, 2013, pp. 168-173.
    27. Note de l’auteur : « Hyperpersonnalisation, hypervitesse, hyperguerre… Mhalla aime beaucoup l’emphase. »
    28. A. MHALLA, Technopolitique, op. cit., pp. 45-53.
    29. K. CRAWFORD, Contre-atlas de l’intelligence artificielle, op. cit., p. 235.
    30. Note de l’auteur : « Rousseau m’intéressera pour trois raisons lors d’un prochain article : penseur de contrat social, de l’origine des inégalités, mais aussi de la différence entre économies domestique et politique. »
    31. A. LEROI-GOURHAN, Le geste et la parole ; tome 1 : technique et langage, ed. Albin Michel, Paris, 2022 [1964], p. 303.
    32. J. ELLUL, Le système technicien, ed. Le Cherche Midi, Paris, 2012 [1977], p. 195.
    33. M. MUMFORD, Technics and human development ; the Myth of the Machine, vol. one, ed. Harcourt Brace Jovanovich, New-York, 1966, p. 11.
    34. M. MUMFORD, Technique et civilisation, trad. de l’anglais par N. CAUVIN et A-L. THOMASSON, ed. Parenthèses, Marseille, 2016 [1934]. (Page non spécifiée).
    35. K. MARX, Le Capital, Livre 1, trad. de l’allemand par M. RUBEL, ed. Gallimard, coll. Folio, Paris, 1968 [1867], p. 349.
    36. M. MUMFORD, Technics and human development, op. cit. (Page non spécifiée).
    37. Note de l’auteur : « Ce que les philosophes nomment, d’après Aristote, le monde supralunaire, par opposition au monde d’ici bas, sublunaire. Le premier est éternel, le second plus sujet à la contingence. »
    38. M. MUMFORD, The Pentagon of power ; the Myth of the Machine, vol. two, ed. Harcourt Brace Jovanovich, New-York, 1970, p. 57.
    39. Ibid., p. 79.
    40. Ibid., p. 99.
    41. J. ELLUL, La technique ; ou l’enjeu du siècle, ed. Economica, Paris, 2008 [1960], p. 11.
    42. Ibid., p. 18.
    43. Ibid., p. 304.
    44. J. ELLUL, Le bluff technologique, ed. Fayard, Paris, 2010 [1988], pp. 25-26.
    45. J. ELLUL, La technique, op. cit., pp. 218-221.
    46. Ibid., pp. 258-259.
    47. Ibid., pp. 5-7.
    48. G. SIMONDON, Du mode d’existence des objets techniques, ed. Aubier, Paris, 2012 [1958], pp. 123-124.
    49. Ibid., pp. 144-146.
    50. F. FOUCAULT, Surveiller et punir ; Naissance de la prison, éd. Gallimard, Paris, 1975, p. 139.
    51. A. LEROI-GOURHAN, Le geste et la parole, tome 1, op. cit. (Page non spécifiée).
    52. M. TRICLOT, Philosophie des jeux vidéos, ed. La Découverte, Paris, 2011. (Page non spécifiée).
    53. Référence implicite à la technicisation de la culture.
    54. B. STIEGLER, La société automatique ; 1. L’Avenir du travail, ed. Fayard, Paris, 2015, pp. 43-44.
    55. Ibid.
    56. I. ILLICH, La convivialité, trad. de l’anglais par V. BARDET, L. GIARD et I. ILLICH, ed. Seuil, Paris, 1973, pp 22-23.
    57. G. SIMONDON, Du mode d’existence des objets techniques, op. cit., pp. 63-69.
    58. Ibid., pp. 304-305.
    59. A. GORZ, Ecologie et politique, ed. Seuil, Paris, 1978, pp. 23-24.
    60. Note de l’auteur : « Je reprends la distinction entre libertés négative et positive à Isaiah Berlin. »
    61. A. GORZ, Ecologie et politique, op. cit., p. 20.
    62. C. CASTORIADIS, D. COHN-BENDIT, De l’écologie à l’autonomie, ed. Seuil, Paris, 1981, pp. 38-39.
    63. Note de l’auteur : « C’est d’ailleurs un point sur lequel le libéralisme et la pensée réactionnaire peuvent se rejoindre : il s’agit d’augmenter le plus possible la puissance des entreprises, et par extension de l’État. »
    64. Note de l’auteur : « Je ne peux le développer ici, cependant Jonas propose un tel principe à l’encontre du “principe d’espérance” et à l’utopisme d’Ernst Bloch. Or, il s’avère que l’écologie politique peut autant ce nourrir de ce dernier que de Jonas. Gorz apparaît blochien quand il écrit à propos d’utopies concrètes. »
    65. H. JONAS, Le Principe responsabilité ; une éthique pour la civilisation technologique, trad. de l’allemand par J. GREICH, ed. Flammarion, 1990 [1979], Paris, pp. 65-67.
    66. Ibid., pp. 200-210.
    67. J. S. MILL, Principes d’économie politique, trad. de l’anglais par L. ROQUET, ed. Guillaumin & Cie, Paris, 1894 [1848], p. 485.
    68. J-S. MILL, L’utilitarisme, trad. de l’anglais par C. AUDARD et P. THIERRY, ed. PUF, Paris, 2009 [1863], p. 30.
    69. B. DE JOUVENEL, « L’économie politique de la gratuité » (1957), in B. DE JOUVENEL, Arcadie ; essais sur le mieux vivre, ed. Gallimard, Paris, 2004, p. 17.
    70. C. CASTORIADIS, L’institution imaginaire de la société, op. cit., pp. 60-63.
    71. Note de l’auteur : « C’est dans Différence et répétition que Deleuze pense le milieu. Même si j’ai surtout été influencé par sa proposition d’une géophilosophie de Mille plateaux et de Qu’est-ce que la philosophie ?, co-signés avec Félix Guattari. »
    72. K. CRAWFORD, Le contre-atlas de l’intelligence artificielle, op. cit., pp. 20-21.
    73. C. SCHMITT, Le nomos de la Terre ; dans le droit des gens du « Jus Publicum Europaeum », trad. de l’allemand par L. DEROCHE-GURCEL, ed. Presses Univ, coll. Quadrige, Paris, 2008 [1950], p. 259.
    74. Ibid., pp. 149-150.
    75. C. SCHMITT, Le nomos de la Terre, op. cit., p. 133.
    76. Ibid., p. 314.
    77. Note de l’auteur : « C’était le thème de ma thèse de doctorat. »
    78. B. W. BENNETT, S. GARDINER, D. B. FOX, « Chapter 15 : Not Merely Planning For The Last War », in P. K. DAVIS (ed.), New Challenges for Defense Planning : Rethinking How Much Is Enough, éd. RAND Corporation, Santa Monica, 1994, pp. 499-500.
    79. Ibid., p. 498.
    80. C. SCHMITT, Théorie de la constitution, trad. de l’allemand par L. DEROCHE, ed. Presses Universitaires de France, Paris, 2013, pp. 136-137.
    81. C. SCHMITT, Théologie politique, trad. de l’allemand par J-L. SCHLEGEL, ed. Gallimard, coll. NRF, Paris, 1988, pp. 74-75.
    82. M. WEBER, Économie et société, tome 1 : les catégories de la sociologie, trad. de l’allemand par J. CHAVY, E. DE DAMPIERE (dir.), ed. Plon, coll. Agora, Paris, 1995 (1971), p. 95.
    83. Ibid., p. 286.
    84. Ibid., p. 289.
    85. Ibid., p. 294.

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