(CC) Caroline Léna Becker

Cette étude examine la crise existentielle du pacifisme classique, jugé inadapté face aux menaces géopolitiques contemporaines, notamment l’agression russe en Ukraine, les menaces américaines et la montée de l’autoritarisme mondial. L’objectif est de plaider pour une lecture lucide des conflits contemporains et des menaces, en intégrant la nécessité de se défendre sans céder à la militarisation de nos sociétés. Afin de se renouveler, l’approche écologiste des conflits et des menaces doit s’articuler autour des concepts d’autonomie — qu’elle soit politique, énergétique ou alimentaire — et de sécurité. Cette approche vise à organiser une capacité de résistance collective et démocratique, autour d’une défense légitime tout en protégeant face à la militarisation aveugle.

 

I. Introduction : le désarmement de la pensée pacifiste

Le constat est glaçant : dans son rapport annuel publié en avril 2024, Amnesty International pointait le fait que l’ordre mondial fondé sur le droit était menacé d’extinction[1]. Les régressions des droits humains sont nombreuses et dans des domaines variés comme la protection des minorités, la lutte contre les effets des dérèglements climatiques ou encore l’accès aux droits sociaux de base. Ce que l’ONG pointe cependant plus particulièrement est l’échec des institutions internationales à s’accorder sur la défense du système de droit international en place. Les coups portés par une série d’acteurs et les défaillances des institutions chargées de répondre aux conflits fragilisent particulièrement l’ordre mondial.

Face à l’agression russe contre l’Ukraine, aux menaces ouvertes et aux comportements agressifs des États-Unis, à la résurgence des conflits armés, au désengagement relatif des États-Unis d’Europe, et à la montée des logiques autoritaires, les mouvements et pensées qui se sont organisés autour de la promotion de la paix et du désarmement semblent, précisément, désarmés. La pensée pacifiste traverse une crise existentielle. Son cadre classique — reposant sur le refus de la guerre, le désarmement et la foi dans le droit international — semble impuissant à répondre aux menaces actuelles. L’écologie politique elle-même, longtemps associée à l’antimilitarisme, peine à définir une ligne claire. Les propositions de désarmement, de multilatéralisme, de soutien à la diplomatie, etc., trouvent un sens dans un système international marqué par la défense des règles et valeurs qui le soutiennent. Mais quid à partir du moment où un acteur cherche précisément la déstabilisation ? Pour la Russie, la Chine et les États-Unis, la guerre redevient un outil légitime de régulation des relations internationales. Le conflit direct et indirect permanent est un élément de maintien au pouvoir. L’exemple de la Russie de Poutine montre comment certains acteurs étatiques cherchent à entretenir l’instabilité via des conflits permanents, créant des États de faible souveraineté, incapables de mener une politique indépendante. De l’autre côté, l’exemple de l’administration Trump révèle que la contrainte violente et les coups de force deviennent une nouvelle réalité concrète, destinés à servir des intérêts unilatéraux. Cette nouvelle forme d’impérialisme « empêche » plutôt que « soumet[2] » et entraîne une normalisation de la violence.

Au sein de la gauche du spectre politique, l’idéal pacifiste se retrouve confronté à des critiques féroces, certes renforcées depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie mais dont les racines se trouvent déjà dans les conflits du Moyen-Orient à la suite des révolutions arabes. Les réflexions sur la défense, la sécurité et la fabrique de la paix deviennent des champs de luttes. Or, face au retour de la militarisation des sociétés occidentales, une lecture critique des conflits est nécessaire. Celle-ci doit cependant se renouveler en intégrant les transformations du monde et les spécificités des nouvelles menaces qui nous guettent. L’objectif de cette étude est de questionner ces enjeux, à travers une lecture critique du pacifisme et une interrogation sur les conflits contemporains.

 

II. Le(s) pacifisme(s) : aperçu historique

Une question qui revient régulièrement à l’intérieur des mouvements pour la paix d’Europe occidentale est le besoin de réaffirmer l’objectif du pacifisme face aux conflits actuels. Il est régulièrement mis en avant comme un idéal à défendre à nouveau, après avoir été  oublié à la suite des interventions internationales dans les conflits armés récents. Mais que signifie précisément l’idéal pacifiste dans les années 2020 ? De prime abord, constatons que le terme « pacifisme » est devenu un concept polysémique, souvent utilisé de manière floue. Il tend à désigner tout à la fois une aspiration morale à la paix, des mouvements sociaux, des doctrines philosophiques ou des programmes politiques. Cette diversité d’usages conduit à des confusions. La littérature contemporaine souligne combien le pacifisme est devenu un terme fourre-tout, exposé aux amalgames et aux malentendus. Cette polysémie brouille son sens premier et les enjeux qu’il recouvre. Le Routledge Handbook of Pacifism and Nonviolence note que le terme de « pacifisme » est généralement utilisé dans un sens étroit pour désigner l’opposition à la guerre[3]. Mais, dans son sens élargi, ce concept se voit accoler diverses lectures politiques qui finissent par diluer sa portée théorique, et rend certaines positions difficilement comparables.

Si l’idée qu’il existe des limites morales et politiques à la guerre remonte à l’Antiquité — en Europe comme dans d’autres traditions civilisationnelles — le terme spécifique de « pacifisme » n’apparaît qu’au XIXème siècle, dans le contexte de l’industrialisation des conflits. C’est l’expérience de guerres de plus en plus destructrices, impersonnelles et totales qui rend nécessaire l’apparition d’une idée nouvelle, permettant d’articuler critique de la guerre, réflexion sur le droit international, et interrogation morale sur la violence légitime.

Le pacifisme n’est pas une doctrine unique mais un ensemble hétérogène de positions, de traditions morales et d’analyses politiques ayant pour horizon la paix entre les peuples.  Si l’objectif qui rassemble les pacifistes est celui de la paix universelle, des différences peuvent être importantes dans la mise en place des éléments qui y sont nécessaires. Il ne s’agit pas uniquement de s’opposer à la guerre, mais aussi d’imaginer les conditions d’un ordre international fondé sur le droit, la justice, l’équité et la non-violence. Or, sur ces derniers points, des divergences voire des oppositions profondes peuvent exister au sein des courants pacifistes  que ce soit sur les moyens d’atteindre la paix (réformes juridiques, désarmement, transformation sociale, lutte politique, non-violence active, etc.) ; sur la légitimité éventuelle d’un conflit armé ; et sur le rapport à l’État, à l’armée, au nationalisme ou à l’internationalisme.

Le pacifisme se nourrit ainsi de sources multiples : religieuses (quakers, anabaptistes…), morales ou humanitaires, socialistes, anarchistes, juridiques (essor du droit international), ou philosophiques (humanisme, rationalisme). Cette diversité est constitutive de son histoire, traversée de débats, de tensions, mais aussi d’innovations politiques. Le pacifiste radical, antimilitariste, s’oppose aux pacifistes bourgeois qui ne remettent pas en cause l’idée de défense nationale, en cas d’agression. En outre, l’idéal « pacifiste » peut rassembler diverses postures quant à la lecture des conflits et des positions à adopter dans le cadre des rapports de forces qui régissent les relations internationales. Certains pacifistes rejettent toute guerre, convaincus que tuer est toujours mal, tandis que d’autres rejettent la guerre en se fondant, par exemple, sur l’idée que le jugement humain est toujours faillible, ou que la technologie moderne a rendu impossible la conduite de guerres uniquement entre combattants, ou simplement que la guerre n’est jamais efficace pour obtenir les résultats escomptés. Certains pacifistes peuvent concevoir que des « guerres justes » sont théoriquement légitimes, dans des circonstances très spécifiques et limitées[4]. Mais d’autres affirment que les critères de ces « guerres justes » sont rarement remplis dans la réalité. Certains pacifistes sont enfin plutôt ancrés dans une lecture anti-militariste, tandis que d’autres privilégient une posture anti-impérialiste, parfois à sens unique. Il n’existe donc pas un mais des pacifismes. Il s’agit donc tout d’abord  de tenir compte des inspirations autant que des orientations du pacifisme au cours de l’histoire[5]. Depuis deux siècles, les pacifismes se sont développés à partir de sources diverses : religieuses, morales, juridiques ou philosophiques. Cette diversité explique les tensions internes, les débats constants, mais aussi la richesse des réflexions qui nourrissent les mouvements pour la paix. Revenir brièvement sur ces diverses évolutions permet donc de mieux comprendre les réalités des mouvements se revendiquant actuellement du pacifisme et les questionnements qui se posent.

2.1. Les évolutions historiques du pacifisme

Le pacifisme est une idée politique qui trouve certaines de ses racines au XVIIIème siècle et se développe particulièrement au XIXème siècle. Provenant du monde anglo-saxon, un « mouvement de la paix » se déploie à la suite des guerres napoléoniennes en se basant notamment sur les écrits de Kant. Pour ce dernier, dans son ouvrage « Vers la paix perpétuelle » publié en 1795, « L’état de paix doit être institué[6] ». Le postulat de Kant est que tous les hommes qui peuvent agir les uns sur les autres doivent s’engager pour une paix perpétuelle. L’état de guerre est à mettre de côté. La paix se construit par le régime politique des États qui s’associent, via une approche dite républicaine c’est-à-dire un système représentatif avec séparation des pouvoirs. D’abord naissant aux États-Unis, cette organisation collective d’un mouvement réclamant la fin de la guerre est également porté par des mouvements religieux tels que les Quakers, prônant un rejet absolu de la guerre et affirmant qu’aucune cause, aussi juste soit-elle, ne saurait légitimer la violence armée. Par la suite, ce mouvement pour la paix se porte en Grande-Bretagne avant d’arriver en France, vers 1860. Des Société des Amis de la Paix se constituent et soutiennent un aspect juridique, positif de la paix et non plus religieux[7].

Le terme pacifiste apparaît pour la première fois lors du 10ème Congrès universel de la paix à Glasgow, en 1901. Proposé par le Français Émile Arnaud (1864-1921), alors président de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, il se voit formellement adopté lors du 16ème Congrès pour la paix à Munich en 1907 pour définir le « groupement des hommes et des femmes de toute nationalité qui recherchent les moyens de supprimer la guerre, d’établir une ère sans violence et de résoudre par le droit les différends internationaux[8] ». Cette genèse sémantique, qui coïncide avec l’adoption d’une Convention pour le règlement pacifique des conflits par l’arbitrage et la création de la Cour permanente d’arbitrage à La Haye en 1899, révèle l’importance du pacifisme par le droit. Ce courant place sa confiance dans l’organisation juridique des États et l’élaboration d’un code international pour la prévention des conflits. Comme l’indique Léon Bourgeois devant le Congrès national de la paix de 1909, « il n’y a de paix véritable que sous le règne du droit[9] ». C’est bien une nouvelle conception des relations internationales qu’il s’agit de faire triompher : pour résoudre les différends internationaux, il faut « choisir entre le droit ou la force[10] ».

Un autre mouvement porte aussi en son sein un idéal pacifiste. Le socialisme international s’approprie également la cause de la paix mais rejette initialement l’appellation de « pacifisme ». Pour les socialistes, la guerre n’était pas une simple défaillance morale ou légale, mais un produit intrinsèque du système capitaliste (par la concurrence économique internationale) et du militarisme (considéré comme instrument de domination bourgeoise). La lutte pour la paix portée par les socialistes et le mouvement ouvrier est donc indissociable d’une lutte plus vaste contre le système capitaliste lui-même, visant potentiellement la révolution prolétarienne. Jean Jaurès en France, Émile Vandervelde en Belgique, ou Rosa Luxemburg en Allemagne critiquent les alliances militaires comme des instruments de domination des classes dirigeantes. En Belgique, le Parti ouvrier belge (POB) développe au tournant du XXème siècle une ligne pacifiste articulée à l’internationalisme prolétarien. Des syndicats et des coopératives soutiennent des campagnes pour la paix.  Les moyens d’action diffèrent donc radicalement entre les deux tendances du mouvement de la paix: tandis que les pacifistes juridiques prônent l’arbitrage international, les socialistes débattent de la participation au gouvernement, de la grève générale pour paralyser la mobilisation, ou même de l’exploitation du conflit pour provoquer la révolution sociale[11]. Certains socialistes, comme Jean Jaurès, proposeront des alternatives militaires, notamment l’abolition de l’armée permanente au profit d’armées de citoyens destinées uniquement à la défense du pays[12].

La Belgique occupe une place historique et symbolique dans le développement du pacifisme classique. En tant que nation neutre et foyer d’internationalisme, elle a vu émerger des figures majeures qui ont façonné l’architecture institutionnelle de la paix. Henri La Fontaine (1854-1943) y joue un rôle de premier plan, ce qui lui vaudra de recevoir le Prix Nobel de la Paix en 1913. Avocat et sénateur socialiste de Bruxelles, La Fontaine se spécialise dans le droit international et devient fondateur et président (de 1913 à 1943) du Bureau International de la Paix (BIP). L’assertion fondamentale de La Fontaine était qu’il fallait chercher à supprimer la guerre « par la création entre les États de liens de droit assurant le règlement pacifique des conflits internationaux ». Internationaliste convaincu, croyant en une « organisation mondiale basée sur une charte universelle, une administration internationale, une exploitation collective des ressources », La Fontaine recommandait idéalement un gouvernement mondial, disposant d’une armée internationale, et avait fortement préconisé l’établissement d’un droit d’intervention, qu’il destinait à la future Société des Nations (SDN). D’autres personnalités belges font aussi avancer les débats comme Paul Otlet, juriste, pacifiste et cofondateur du Palais de la Paix à La Haye, qui porte un espoir encyclopédique et universaliste.

En France, c’est une figure comme celle de Jean Jaurès qui joue un grand rôle dans la promotion des idées pacifistes. L’internationalisme jaurésien n’est d’ailleurs nullement un pacifisme absolu qui fermerait les yeux sur les différences politiques distinguant les nations entre elles[13]. Jaurès soutient d’ailleurs l’idée de défense nationale dans une situation de légitime défense : « Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ? ».  Le Jaurès pacifiste ne rejette pas ainsi la défense nationale. Jaurès fera la synthèse avec le mouvement pour la paix qui défend des propositions juridiques. Il défendra ainsi l’idée de l’arbitrage international qui permet de mieux désigner l’État agresseur auquel les ouvriers peuvent s’opposer.

Les premiers militants européens pour la paix, qui furent qualifiés de « pacifistes », comprenaient donc des personnes dont les préoccupations dépassaient les seules tensions militaires internationales. Leurs arguments s’étendaient souvent de la sphère de la violence internationale (et de la violence directe) à la sphère de la violence intérieure. Certains, par exemple, cherchaient à abolir la peine de mort. D’autres voyaient des liens entre la guerre et les injustices socio-économiques nationales. Cependant, le pacifisme se déploie selon deux axes idéologiques majeurs, trop souvent en opposition théorique :  l’antagonisme des moyens et des objectifs (réforme légale contre révolution structurelle). C’est ce qui explique en partie son manque d’unité face à la crise de 1914, qui a gravement entravé la constitution d’un mouvement de paix politiquement puissant à cette époque. Le fait que les socialistes aient majoritairement choisi, au moment critique, d’exploiter la crise pour la révolution plutôt que de se concentrer uniquement sur la prévention immédiate de la guerre, révèle que la paix n’était pas l’objectif unique, mais un sous-produit potentiel d’un changement de régime politique. Par conséquent, lorsque la crise de 1914 éclate, le droit international se révèle impuissant face à la force militaire, et la majorité du mouvement socialiste se rallie à la défense nationale. Cette segmentation idéologique explique pourquoi, malgré la puissance intellectuelle et organisationnelle du pacifisme, il fut incapable de prévenir la catastrophe de la Première Guerre mondiale.

Malgré l’influence des figures citées plus haut, le mouvement pacifiste demeure une minorité idéologique face à l’impératif national en 1914. Henri La Fontaine lui-même illustre cette tension : bien qu’il condamne absolument les guerres de conquête, il accepte la guerre d’indépendance et de défense. Avec la mort de Jaurès et le début du conflit mondial, la position majoritaire du mouvement socialiste est de rallier la cause nationale. La direction socialiste considérait « toute agitation en faveur d’une paix prématurée comme dangereuse » car elle était engagée dans la défense de la « démocratie occidentale contre l’impérialisme allemand ». Ce contexte met en lumière le « combat éternel entre pacifisme et l’esprit de défense ». Les pacifistes “purs” étaient souvent méprisés par leurs contemporains, considérés comme de « doux rêveurs, des utopistes, si ce n’est des apatrides ». Néanmoins, une frange internationaliste socialiste continue la lutte contre la guerre, active dans les trois conférences organisées par les militants internationalistes s’opposant à la guerre : Zimmerwald (Suisse, 1915), Kienthal (Suisse, 1916), et Stockholm (Suède, 1917).

L’invasion de la Belgique en 1914 et la violation de sa neutralité constituent un échec retentissant pour le pacifisme par le droit. Pourtant, cet événement valide les thèses fondamentales de La Fontaine. L’absence de mécanisme de coercition collective a rendu les traités existants inopérants. L’incapacité du droit à prévenir la guerre renforce la conviction qu’une organisation supranationale dotée d’un droit d’intervention est absolument nécessaire. La « guerre pour la paix », terme utilisé dans la propagande officielle de plusieurs États en guerre, fait écho. Il s’agit ainsi pour les Alliés de mener la guerre pour abattre une fois pour toutes le militarisme allemand, qui empêche l’Europe de se mettre d’accord pour établir une paix durable. Cette thèse est largement partagée dans l’opinion française, comme chez Aristide Briand en 1915 pour qui le conflit mondial en cours est la dernière guerre, à la suite de laquelle il ne pourra advenir qu’un siècle de paix. La conviction est également forte que seule la mise en place des outils d’arbitrage peut aider, par la suite, à empêcher le recours aux conflits armés, à une époque où le droit à la guerre reste considéré comme légitime. La guerre peut donc être juste, d’autant plus face à des acteurs comme l’Allemagne qui ne respecte pas les conventions internationales comme la neutralité belge[14].

Après la guerre, un renouveau du pacifisme se développe, porté par des vétérans et des personnalités politiques qui ne veulent pas le retour de la guerre. Aristide Briand en France, Gustav Stresemann en Allemagne ou encore le Belge Paul Hymans, ministre des Affaires étrangères, défendent l’idée d’un ordre fondé sur la coopération multilatérale. Des personnalités et des associations pacifistes militent pour la mise en place et la défense d’institutions internationales comme la SDN, chargées de veiller au maintien de la paix, ce qu’ils obtiennent en 1919. Mais l’institution reste jeune, fragile et ne répond pas à l’idéal forgé durant la guerre, voulant une SDN musclée, imposant le droit par la force, via une communauté internationale et une sécurité collective soudée. De plus, l’absence des États-Unis puis de l’URSS créent un déséquilibre structurel qui freine le plein déploiement de l’institution. Au-delà de la SDN, des mouvements se reconstituent et souhaitent jouer un rôle dans le travail de mémoire et l’éducation à la paix. En Belgique, des initiatives de paix populaire, comme les Comités de la paix par le droit, souvent liés à la Ligue des Droits de l’Homme ou à l’Internationale de l’Éducation, voient le jour. L’école devient un vecteur de transmission de l’idéal pacifiste, avec un enseignement de la mémoire des conflits tourné vers le « plus jamais ça ». Ailleurs, des personnalités comme Freud et Einstein font part de leurs réflexions quant à la Grande Guerre, présentée comme la catastrophe originelle du XXème siècle. Elle fut, pour l’un, la preuve du combat éternel entre Éros et Thanatos, pour l’autre, une épreuve humaine qui ne devait plus se reproduire. Au cœur du pacifisme de l’époque réside la conviction que la guerre n’est pas une fatalité et qu’il est possible, moralement et rationnellement, d’y mettre fin ou, à défaut, d’en atténuer la fréquence et les néfastes conséquences[15].

Mais la montée des fascismes va crisper les débats. À partir des années 1930, le pacifisme est pris dans un dilemme cruel : maintenir une paix fragile à tout prix ou résister à la menace des régimes autoritaires ? Les débats belges reflètent ces tensions. D’un côté, des pacifistes radicaux comme Fernand Desonay, militant wallon, dénoncent la militarisation croissante de la société. De l’autre, des figures comme Henri Rolin (socialiste et juriste) défendent un ordre international fondé sur le droit, sans pour autant tomber dans l’angélisme. Certains cercles plus modérés, enfin, appellent à une politique de défense « préventive » contre le nazisme. La guerre d’Espagne renforce encore ces lignes de fracture entre défense de l’idéal de la paix et lutte contre les régimes fascistes. Le rôle particulier joué par les partis communistes fait aussi émerger des blocages. En France, durant l’Entre-deux-guerres, la présence du parti communiste représente un obstacle à l’émergence d’un mouvement de la paix. Ce poids politique pèse aussi sur le débat à propos de la guerre et de la paix, les communistes faisant dépendre la paix de l’impératif de l’avènement d’une révolution sociale. Le mouvement pacifiste se trouve dès lors de plus en plus tiraillé entre une volonté de promouvoir la mise en œuvre des dispositifs prévus par le pacte de la SDN – au risque d’une confrontation armée avec les dictateurs – et un désir de sauvegarder la paix à tout prix, quitte à entrer dans une politique de concessions avec les régimes fascistes. Dans une conférence donnée à Lorient en 1939, le Français Paul Ricœur plaide ainsi pour le dialogue : il faut négocier avec Hitler pour garantir la paix[16]. Ailleurs, des milieux pacifistes radicaux se refusent à considérer la spécificité des régimes fascistes et leurs dangers. Soulignant les responsabilités partagées de la France et de la Grande-Bretagne dans le déclenchement de la Grande Guerre et dénonçant le Traité de Versailles qui a humilié inutilement et injustement l’Allemagne, les pacifistes ultras en viennent à relativiser leur critique des fascismes allemand et italien. Ces derniers sont notamment considérés comme des impérialismes exacerbés face aux impérialismes « repus » – la France et la Grande-Bretagne – qui devraient leur faire des concessions[17]. Dans un pamphlet publié en 1936, le philosophe marxiste René Maublanc dénoncera ceux qui « antifascistes en politique intérieure… en arrivent à paraître profascistes en politique extérieure[18] ». Ceux qui mettent en avant un « pacifisme intégral » refusent un antifascisme qui revêt alors une dimension combative effective. Que ce soit au nom d’un pacifisme opposé à toute guerre ou au nom de convictions révolutionnaires refusant de distinguer parmi les États capitalistes, les pacifistes intégraux se retrouvent avec ceux qui minorent la gravité de la menace hitlérienne[19]. À l’inverse, émerge une gauche antifasciste qui met en avant la défense de la démocratie et la nécessité du combat y compris militaire contre le fascisme sous ses différentes formes.

La Seconde Guerre mondiale et l’avènement de l’arme nucléaire modifient profondément le paysage idéologique du pacifisme en Europe occidentale. Après 1945, le nouveau contexte de l’affrontement Est-Ouest et la problématique du contrôle des armements engagent un renouveau des mouvements de la paix. Dans ce contexte, le pacifisme cesse d’être uniquement une lutte contre le militarisme national ou contre le capitalisme (selon la thèse socialiste classique). Le mouvement évolue vers un mouvement d’opposition à l’intégration militaire transnationale (l’OTAN) et à la dissuasion nucléaire américaine. L’arme atomique, par son caractère existentiel, déplace le conflit idéologique vers l’urgence du désarmement. Ce changement thématique permet l’élargissement des coalitions pacifistes. La menace universelle de l’annihilation nucléaire conduit à l’inclusion de nouvelles composantes : des mouvements religieux (Églises), des syndicats, et des associations civiques qui s’étaient mobilisés contre des conflits périphériques comme la Guerre du Vietnam. Le pacifisme post-1945 s’est ainsi transformé en une idéologie d’opposition aux impérialismes des blocs, s’alignant sur un agenda de désarmement plutôt que sur la réforme du droit ou la révolution sociale. Il profite, en outre, de l’apparition des Nouveaux Mouvements Sociaux, qui organisent de nouvelles luttes collectives sortant du rapport hiérarchique tel qu’il est porté par des partis politiques pour lui préférer des modes d’organisations plus horizontaux.

En Belgique, la Ligue belge pour la paix, les comités Pax Christi, et des organisations comme Forces Vives pour la Paix défendent une vision humaniste, chrétienne ou laïque de la paix. Dans les années 1980,  un moment majeur de la mobilisation pacifiste se cristallise autour des manifestations contre les euromissiles de l’OTAN. En 1983, une manifestation réunit plus de 400 000 personnes à Bruxelles, dans un des plus grands rassemblements pacifistes d’Europe. De ce moment naît la Coordination Nationale d’Action pour la Paix et la Démocratie (CNAPD) qui devient une des principales plate-formes rassemblant les mouvements se retrouvant dans la cause pacifiste au sens large. Cette plateforme réussit à coordonner un vaste mouvement incluant associations, syndicats (l’inquiétude du monde syndical était forte face à la terreur nucléaire), églises, et partis politiques.

Du côté politique, précisément, un élément nouveau et crucial est l’engagement politique des partis écologistes. En Allemagne, en France et en Belgique ceux-ci s’engagèrent immédiatement dans l’opposition au militarisme et à la course aux armements, avec pour cible principale les armes nucléaires. En Belgique, cette lutte se traduit par une présence dans les manifestations de masse (comme celle d’avril 1983 à Florennes) et, de manière plus institutionnelle, par une activité législative. Les écologistes cherchant en effet à ce que la décision relative aux euromissiles fasse l’objet d’une loi, et non d’un simple arrêté gouvernemental.

Cette stratégie consistant à mobiliser l’outil législatif afin d’influer sur les décisions supranationales de l’OTAN est emblématique de l’évolution du pacifisme. Le mouvement de 1980 marque l’abandon de l’utopie marginale pour une démarche d’institutionnalisation et de professionnalisation, où les réseaux de la société civile sont capables d’influencer directement l’agenda parlementaire.

La fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin et la désintégration du bloc soviétique semblent valider une certaine vision pacifiste : l’avenir serait à la coopération, à l’interdépendance, à la paix par le multilatéralisme et les institutions internationales. Mais cette victoire apparente cache un appauvrissement doctrinal. Les grandes figures du pacifisme historique vieillissent ou disparaissent, les mouvements se bureaucratisent ou se marginalisent. En Belgique, plusieurs structures fusionnent, réduisent leur activité ou peinent à renouveler leurs bases. La paix devient un horizon implicite du monde libéral, mais sans projet politique propre.

Le 11 septembre 2001 marque un tournant brutal. Les attentats, puis les guerres en Afghanistan et en Irak, réinstallent l’idée d’un monde divisé, instable, traversé par des conflits asymétriques et des logiques sécuritaires. Les révolutions arabes, l’intervention en Libye, la guerre civile en Syrie et l’avènement de l’État islamique transforment les engagements internationaux. L’intervention en Libye et la non-intervention en Syrie fracturent le camp pacifiste. La rhétorique de la « guerre juste » revient en force, sous couvert de lutte contre le terrorisme ou de la responsabilité de protéger. Le campisme, qui voit dans tout adversaire de l’Occident un allié potentiel, monte également en puissance, amenant des mouvements de gauche progressistes à dénoncer le double-standard appliqué aux conflits en cours.

En Belgique, le débat est vif autour de la participation à certaines missions de l’OTAN ou de l’UE. La société civile reste mobilisée, mais de façon moins massive. Des ONG comme VREDE et la CNAPD poursuivent le travail de fond, mais peinent à réactiver une mobilisation populaire large. Derrière, la montée en puissance d’un parti comme le PTB  (Parti du Travail de Belgique) – ou, en France, La France Insoumise –  réactive une lecture “campiste” des relations internationales, qui déteint sur les mouvements pacifistes.

L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 provoque, là encore, une onde de choc. L’illusion d’une paix perpétuelle en Europe vole en éclats. Le droit international est ouvertement bafoué, la guerre conventionnelle revient en force, et la solidarité avec l’Ukraine devient un impératif moral et politique pour une grande partie de l’opinion publique. Face à cette situation, les mouvements pacifistes sont divisés. Une minorité défend un pacifisme intégral, refusant tout soutien militaire. D’autres acceptent l’envoi d’armes comme moindre mal pour empêcher la victoire d’un régime autoritaire et impérialiste. Un “virage post-pacifiste” se réalise au sein de certains courants progressistes. En Belgique, le clivage est net : Ecolo défend un soutien coordonné à l’Ukraine dans le cadre européen, tandis que le PTB, dans une logique campiste, concentre ses critiques sur l’OTAN et relativise l’agression russe.

Le pacifisme moderne s’est toujours développé dans un rapport ambivalent à l’histoire : porté par des idéaux universels, il s’est heurté à la réalité tragique des guerres et des rapports de force qui bouleversent l’ordre international particulièrement depuis le début des années 2020. Chaque grande rupture historique – 1914, 1939, 1945, 1989, 2001, 2022 – a provoqué une redéfinition du pacifisme, entre radicalisation et adaptation, espoir et désillusion. Mais il s’est aussi fragmenté, tiraillé entre idéalisme moral, pragmatisme stratégique, et impuissance croissante face à l’effondrement du droit international. De plus, les évolutions récentes – guerre en Ukraine, montée de l’autoritarisme global, militarisation des sociétés – remettent frontalement en cause ses fondements. Ce clivage illustre la crise de la pensée pacifiste à gauche : faut-il défendre la paix ou la justice ? Faut-il accepter la guerre si elle sert les droits humains ? Et quelle politique proposer dans un monde où les valeurs ne s’imposent plus d’elles-mêmes ?

 

III. Les nouvelles menaces perturbant le système international

Le retour de la guerre sur le continent européen, avec l’agression russe en Ukraine, a profondément bouleversé les repères des mouvements de gauche et progressistes se retrouvant notamment dans l’idéal pacifiste. Pendant des décennies, le pacifisme a constitué l’un de ses piliers moraux et stratégiques : refus de la violence armée, désarmement nucléaire, critique de l’OTAN et des logiques impérialistes. Mais désormais, ce pacifisme paraît décalé, voire inadapté face à la brutalité géopolitique du présent. Comment refuser la guerre tout en acceptant la nécessité de résister à une invasion ? Peut-on encore défendre la paix sans céder à la naïveté, ni à l’impuissance stratégique ?

Avant de tenter de formuler de nouvelles propositions autour des enjeux liés à la paix et à sa promotion, il convient d’identifier les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la stabilité et le système international. Quelles sont ces menaces ? Sommes-nous ciblés ? Et qui est ce « nous » ?

3.1. La transformation des bases du système international

Les discussions sur le terrorisme depuis les attentats du 11 septembre s’inscrivent dans un débat plus large sur l’évolution de la nature de la guerre, dont une préoccupation centrale est la définition même du terme « guerre ». De nombreux mots sont apparus autour d’un interstice entre paix assurée et guerre permanente, tels que « guerre hybride », « guerre contre la terreur », etc. À l’alternance réglée de la guerre et de la paix, qui permettait autrefois de donner forme à la vie collective des sociétés, succéderait aujourd’hui un processus flou mêlant la guerre et la paix, une sorte de chaos global : ce que Frédéric Gros nomme des « états de violence[20]». Les mécanismes internationaux post-1945 espéraient créer un système de sécurité collective reposant sur le Conseil de Sécurité de l’ONU pour sa défense, au sein duquel le recours à la guerre n’était plus considéré comme légitime que sous trois critères stricts. En 2025, ce mécanisme semble devenir inopérant, de par la volonté désormais affichée de plusieurs de ses membres de ne plus respecter le droit international. L’affaiblissement de la norme internationale se manifeste ouvertement dans de nombreuses crises, du conflit civil en Syrie en passant par l’agression russe en Ukraine, ainsi que sous les coups de butoir de l’administration Trump. En outre, l’évolution du système international se réalise autour d’une vision purement transactionnelle et horizontale. Une diplomatie de connivence se remet en place, mettant de côté les institutions multilatérales[21]. Dans ce cadre, tout doit être défendu. Rien n’est acquis. Les compétitions sur les ressources bouleversent les compromis issus des mécanismes du système post-1945. L’organisation du développement via le recours à des règles permettant de résoudre les tensions s’effrite. Les crises de l’État social en ordre interne et du système multilatéral de régulation des conflits en ordre externe contribuent à ces transformations. Dans ces conditions, les grandes puissances tendent à renouer avec une logique impériale, caractérisée par un centre cherchant à contrôler sa périphérie, à décourager ses rivaux et à maintenir ses alliés en laisse courte. Le passage d’un ordre international fondé sur des règles à un nouvel ordre mondial est semble-t-il en cours.[22]. La montée en puissance de la Chine met ces tensions en relief. Alors qu’elle participe à de nombreuses institutions qui sous-tendent l’ordre international fondé sur des règles, elle cherche également à les remodeler. Ces initiatives remettent en question les normes existantes en offrant de nouvelles voies institutionnelles pour l’influence économique et politique. De son côté, la Russie s’inscrit dans un syndrome post-impérialiste revanchard, remettant en question les principes fondamentaux de souveraineté et d’intégrité territoriale de l’ordre international. Les doubles standards occidentaux ont, de leur côté, sapé la crédibilité de l’ordre fondé sur des règles. Enfin, la National Security Strategy (Stratégie de sécurité nationale ou NSS), publiée le 5 décembre 2025 par l’administration Trump encense la souveraineté tout en prônant l’ingérence en Europe, un néo-impérialisme envers l’Amérique latine et une vision affairiste de la place des États-Unis en Asie. Pour le philosophe français Michel Feher, si l’internationale réactionnaire ne va pas précipiter le monde dans un conflit des nationalismes, « les potentats régionaux ambitionnent de se répartir leurs zones d’influence. Ils annexeront les territoires convoités, de préférence au moyen de sanctions et, si nécessaire, par des invasions[23] ». Les blocs géopolitiques ne sont plus clairement opposés les uns aux autres, comme ce fut le cas pendant la guerre froide. Ils incarnent désormais un projet autoritaire commun, représentant une menace pour l’espace démocratique européen.

3.2. L’Europe, cible des pouvoirs autoritaires

En quoi ces menaces nous concernent-elles ? La question porte aussi sur la définition de ce recouvre ce « nous ».

Le premier facteur constant et décisif pour la sécurité européenne est l’hostilité enracinée de la Russie envers l’Union européenne (UE) et ses principaux partenaires. Il est maintenant clair que, dans un avenir prévisible, la Russie constitue la principale menace pour la sécurité européenne, tant sur le plan des intentions que des capacités.

La position de la Russie est devenue de plus en plus hostile, une trajectoire concrétisée par le discours de Vladimir Poutine en 2007 à la Conférence de Munich sur la sécurité, l’invasion russe de la Géorgie en 2008 et la première invasion du Kremlin Ukraine en 2014. Dans les années 2010, Moscou a intensifié ses activités de propagande et de sabotage – y compris des relations « spéciales » avec des personnalités politiques occidentales, le déploiement international du média de propagande soutenu par le Kremlin RT, et des assassinats d’opposants Le passage d’un ordre international fondé sur des règles à un nouvel ordre mondial est désormais en cours.politiques sur le sol européen – et des efforts diplomatiques montés visant à renverser les règles du multilatéralisme

Sous le terme de « guerre hybride », la Russie mène une campagne de sabotage et de subversion croissante et violente contre des cibles européennes. Les opérations de déstabilisation menées dans divers pays comme la France[24], les survols de sites civils et militaires par des drones identifiés comme venant de Russie[25], les assassinats et tentatives d’assassinats ainsi que les autres opérations menées sur le continent sont en constante augmentation[26]. Comme l’a montré Dimitric Minic dans son ouvrage Pensée et culture stratégiques russes, la guerre regroupe aussi un large champ de « contournements de la lutte armée » pour les élites militaires russes. L’objectif est d’affaiblir l’adversaire et son régime démocratique en polarisant sa société ou en l’effrayant[27]. La Russie n’a pas besoin d’envahir toute l’Europe pour atteindre ses objectifs – la probabilité de voir des chars russes rouler sur la petite ceinture de Bruxelles est inexistante. Cependant, la perspective que la Russie saisisse le territoire d’un État membre de l’Alliance du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’exploite comme monnaie d’échange – pour tester les liens de solidarité au sein de l’Alliance et la crédibilité de l’article 5 – est une véritable source de préoccupation. Une telle manœuvre pourrait révéler une faiblesse potentielle et finalement précipiter l’effondrement politique européen, ce qui en fait une stratégie tentante pour le Kremlin. Sergueï Karaganov le dit, d’ailleurs, assez clairement  « Cette guerre a déjà commencé. Simplement, nous ne l’appelons pas encore ainsi. Notre véritable adversaire est bien l’Europe, et non la malheureuse Ukraine, misérable et manipulée. N’étant pas président, je peux dire franchement que cette guerre ne prendra fin que lorsque nous aurons infligé à l’Europe une défaite morale et politique[28] ». La Fédération de Russie est en guerre contre l’Europe, comme elle l’était hier contre l’OTAN ou l’Occident. Elle est en guerre contre notre modèle démocratique et libéral, contre l’ordre européen né de 1991 et de l’effondrement de l’URSS. Il est essentiel de rappeler que ce terme de « guerre », dans la pensée des stratèges russes, ne se résume pas uniquement à la confrontation militaire directe.

Au comportement hostile de la Russie il convient désormais d’ajouter celui des États-Unis de l’administration Trump. La NSS publiée en décembre 2025 indique clairement que l’Europe est moins une priorité de défense pour les États-Unis, malgré la menace posée par la Russie. Le document indique clairement que Washington souhaite désormais et s’attend à ce que l’Europe prenne soin de sa propre défense. Le texte, d’autre part, ne fait aucune mention de l’autoritarisme draconien de la Chine, de la Russie, de l’Iran, de la Corée du Nord, de l’Arabie saoudite, ni d’aucun autre pays. La seule région que la stratégie accuse de politiques « antidémocratiques » est l’Europe. Travaillant à partir de la prémisse que l’Europe est confrontée à « l’effacement civilisationnel » en raison de ses politiques d’immigration et de sa « censure de la liberté d’expression », le NSS propose de concentrer les relations américaines avec les seuls pays européens partageant des exécutifs et des mouvements politiques et idéologiques similaires, de droite identitaire. L’Autriche, la Hongrie, l’Italie et la Pologne sont répertoriés comme des pays avec lesquels les États-Unis devraient « travailler davantage avec… dans le but de les retirer de l’Union européenne[29] ».

3.3. La guerre, nouveau moyen légitime de résolution des conflits ?

 

Dans ce champ des relations internationales en cours de transformation, la force semble toujours plus l’emporter sur le droit. L’évolution de régimes politiques moins disposés à la « retenue stratégique », le déclin du « gendarme du monde » états-unien, et la fin des illusions de la mondialisation libérale. La guerre est à nouveau perçue comme un moyen légitime de résoudre les conflits. Le système actuel semble êre marqué par un avènement d’un imaginaire belliqueux, autour d’une représentation du monde en purs termes de rapports de force. Dans ce cadre, le régime de sécurité collective se trouve organisé suivant le bon vouloir d’États dont les actions agressives manifestent la volonté de ne tenir aucun compte de remontrances qui ne sont pas imposées par la force. Depuis 1945, avec l’arrivée de l’arme nucléaire, la stabilité stratégique s’organisait autour de la volonté de décourager la recherche du conflit direct entre grandes puissances : la guerre avait un coût trop élevé et le soutien aux échanges commerciaux et économiques permettaient de temporiser les comportements agressifs. Ce postulat a désormais changé, fragilisant la lecture libérale des relations internationales. Il est ainsi possible, dans l’analyse à porter sur la Russie, de parler de « stratocratie » (du grec stratos, armée et kratos, pouvoir) comme le proposait Cornélius Castoriadis dans Devant la guerre : « l’Armée comme corps social assumant, par le truchement de ses échelons supérieurs, la direction et l’orientation de fait de la société[30]».

Concernant les menaces qui pèsent sur l’Europe, le principal scénario est la prise de territoires limités, dans les pays baltes ou en Moldavie. La dimension n’est pas celle d’un gain territorial mais bien celui de l’affaiblissement, la division voire l’effondrement d’organisations comme l’Union Européenne ou l’OTAN, considérées comme les principales cibles à abattre pour la Russie de Poutine. La dimension idéologique de cette perception du monde du côté du régime russe est puissante. Pour le régime actuel, le système international doit être modifié à leur avantage, ce qui passe par la tentative de destruction des structures occidentales. L’enjeu porte, dès lors, sur la réponse à cette invasion limitée corrélée à des actions d’ingérence, de subversion et de propagande de plus en plus nombreuses dans le territoire de l’Union Européenne. Sans soutien américain et sans volonté politique européenne forte de s’opposer à l’intervention, la dislocation de l’Union Européenne, vœux de Poutine, commence à apparaître comme possible, voire probable.

À ces menaces sur les frontières s’ajoute un danger nouveau lié aux transformations technologiques, créant une nouvelle forme de violence structurelle et politique : l’instabilité informationnelle. Le taux de propagation de la désinformation, de la mésinformation et des discours de haine a connu une forte accélération au cours de la dernière décennie. La désinformation, définie comme des déclarations sciemment fausses ou diffusées sans égard vérifiable pour les faits, est utilisée par des acteurs étatiques dans le cadre de la guerre de l’information. Cette érosion du socle épistémique commun menace directement la résilience démocratique, l’économie, la santé publique et la sécurité. Pour une doctrine pacifiste dont les principes fondamentaux incluent la recherche de la paix, la compréhension de l’opposant et la résolution des conflits par le dialogue et le compromis raisonné, l’effondrement de la vérité vérifiable rend ces outils inopérants. Le Secrétaire général des Nations Unies souligne que contrecarrer la désinformation exige un « investissement durable dans le renforcement de la résilience sociétale et de l’éducation aux médias et à l’information[31] ». Le pacifisme doit donc intégrer la défense de la réalité informationnelle et de la  l’aptitude à comprendre et à utiliser correctement l’information médiatique comme une composante essentielle de la défense civile non-violente.

Les menaces sont donc réelles. Il existe désormais une possibilité d’une Europe orientale sous domination russe et d’une Europe centrale et occidentale dirigée par des gouvernements d’extrême droite et soumis tantôt à la Russie, tantôt aux États-Unis. La perspective internationale est celle d’un monde divisé en zones d’influence autoritaires. La défense a donc une autre signification : lutter contre la désinformation, protéger les infrastructures, bloquer l’argent étranger dans la politique, se défendre contre les cyberattaques, le sabotage et le chantage énergétique. Et aider ceux qui ont immédiatement besoin d’armes pour survivre.

 

IV. Le pacifisme en crise : critiques contemporaines

Le pacifisme qui a structuré les mouvements écologistes et progressistes d’après-guerre reposait sur plusieurs piliers. Le pacifisme moral, issu des traditions chrétiennes et humanistes, affirmait le caractère inacceptable de toute violence armée. Le pacifisme juridique fondait son action sur le droit international et la non-ingérence. Le pacifisme politique enfin, souvent proche de la gauche radicale, dénonçait les logiques impérialistes, principalement occidentales. Ce cadre s’est effondré face aux réalités du XXIème siècle. Le pacifisme moral s’est retrouvé bloqué dans son ignorance de la spécificités des nouvelles situations internationales où le refus de se défendre revient à abandonner les plus vulnérables aux dictatures. De son côté, le pacifisme juridique peine à peser dans un monde où le droit est de plus en plus instrumentalisé ou bafoué. Le double-standard occidental, l’agression russe en Syrie et en Ukraine, l’autoritarisme chinois et les déstabilisations menées par l’administration Trump, en outre, ont rendu inopérants les réflexes binaires. Le campisme, enfin, s’est révélé incapable de soutenir les luttes démocratiques réelles.

Cette impasse appelle une refonte. Si le pacifisme veut rester une force politique, il doit être capable de penser la guerre sans en épouser les logiques, et de soutenir la paix sans se désarmer face aux violences. Dans ce contexte, une redéfinition du pacifisme s’impose – non pour l’abandonner, mais pour le transformer. Il ne peut plus être seulement un principe moral ou un idéal universel, détaché des rapports de force. Il doit devenir une pratique politique située, articulée à une critique de l’impérialisme, à une compréhension des enjeux de pouvoir, et à une réflexion sur les moyens de se défendre sans se compromettre dans les logiques de domination.

Le problème fondamental du pacifisme contemporain, tel qu’il est exercé en Europe occidentale, est qu’il repose principalement sur une posture essentialiste qui ignore la complexité multiples des conflits actuels, et abandonne le peuple — révolté ou opprimé — au profit de la souveraineté d’État seulement. Comme le mentionne le chercheur français Olivier Schmitt, cette lecture a privilégié l’idée de la « puissance ». Ce pacifisme considère par exemple que l’équilibre des puissances et les garanties de sécurité sont suffisantes pour stabiliser les relations internationales. Les rapports de force à l’œuvre seraient motivés par une volonté de rééquilibrage, permettant l’émergence d’un monde multipolaire empêchant quasiment les pouvoirs hégémoniques. Cette approche sous-estime largement le rôle des facteurs non-matériels et le fait que les individus comme les régimes puissent être motivés par des idées dangereuses. Il est nécessaire d’admettre que les entités politiques ont des choix et des valeurs différentes, qui conduisent parfois à des conflits. On retrouve ainsi dans les débats des années 2020 des similitudes aux oppositions ayant existé dans les années 1930, entre antifascistes et pacifistes. Les pacifistes des années 1930 ont vivement stigmatisé l’antifascisme, qu’ils désignaient par le terme de bellicisme. Cette posture, active à l’heure actuelle, empêche de clairement définir la menace, notamment russe, et de comprendre la nature même de l’ennemi et du danger majeur qu’il représente pour nos espaces. Il s’agit de comprendre les spécificités des nouveaux rapports de force.

Une autre nécessité est de sortir des mécanismes auto-centrés quant à la compréhension et à l’analyse des conflits et des rapports de force. Cette attitude a été récemment caractérisée par le terme de westplaining, à savoir la tendance occidentale à imposer sa vision du monde, notamment à tout ce qui se passe à l’Est de l’Allemagne, en ignorant les points de vue locaux. Décoloniser la pensée pacifiste occidentale est un objectif central. Dans cette perspective, se décentrer, écouter et respecter les points de vue et les vécus des populations concernées est primordial. Franz Fanon parlait ainsi du « syndrome nord-africain » dans son essai éponyme, en tant que manifestation de préjugés coloniaux racistes que les psychiatres français avaient contre les Nord-Africains. Sans que cette démarche soit une intention malveillante des médecins, elle représentait toutefois une conséquence des stéréotypes des Africains comme moins capables mentalement et incapables de maîtriser leurs émotions : des idées qui ont été façonnées par des attitudes coloniales. Ce mécanisme se retrouve, d’une certaine manière, dans l’approche que certains mouvements pacifistes ont à l’égard des populations ukrainiennes. Comme de nombreux mouvements de gauche et pacifistes en Europe orientale et en Ukraine l’affirment depuis 2022 (voire avant), leur réalité est celle d’une menace existentielle pure à leur égard, physique et identitaire. L’incapacité des mouvements pacifistes d’Europe occidentale de reconnaître ces vécus et ce qu’ils représentent finit par se rapprocher de ce que Fanon décrivait[32]. Cette posture autocentrée s’est d’ailleurs déjà retrouvée par le passé au sein des mouvements pacifistes. Une croyance en ses propres certitudes, qui confine parfois à un sentiment de supériorité, s’installe. Bien que souvent présentés comme radicaux, leur opposition à la guerre peut aussi être perçue comme une défense des valeurs, des structures et des organisations existantes. Un « pacifisme impérialiste » s’est déjà développé dans le passé. Par exemple, après l’humiliation de la crise de Suez en 1956, des mouvements de la gauche travailliste britannique pensaient qu’en prenant l’initiative du désarmement nucléaire unilatéral, la Grande-Bretagne pourrait regagner en prestige et en influence mondiale. Cette croyance dans le potentiel de leadership mondial du Royaume-Uni se retrouve dans la Nouvelle Gauche des années 1960, qui cherchait à promouvoir l’unilatéralisme britannique aux côtés des nations postcoloniales non alignées, partant du principe que la Grande-Bretagne pouvait jouer un rôle moteur dans le désarmement mondial. L’engagement en faveur de la paix mondiale révélait un « chauvinisme de grande puissance » sous-jacent[33]. Ce westplaining se retrouve encore aujourd’hui dans des attitudes à l’égard de l’Ukraine, ce qui entraîne une fracture entre l’Europe centrale/orientale et l’Europe occidentale, les pacifistes ukrainiens critiquant voire condamnant le manque de lucidité venant de mouvements pacifistes de l’Ouest de l’Europe[34].

Un des problèmes réside en ce que l’analyse approfondie des mécanismes, institutions et méthodes politiques de résolution des conflits – tant ceux qui génèrent la violence que ceux qui peuvent contribuer à la réduire et, partant, à éloigner la société de la violence –  sont aujourd’hui négligés au profit d’une approche dogmatique du refus de la force. Il y a dans cette forme de pacifisme une naïveté tragique, qui consiste à croire qu’il « suffit » de vouloir la paix pour l’obtenir, qu’il « suffit » de refuser le combat pour conjurer toute les tragédies. Pour Norman Ingram, historien ayant étudié le pacifisme en France dans les années 1920 et 1930, « les pacifistes sont ceux qui ont fait de la paix une préoccupation primordiale[35] ». Or, la question de la paix s’appuie, dans son effectivité, et pour le dire en termes hégéliens, sur la « disposition d’esprit » (Gesinnung) des peuples, sur l’« esprit du temps » (Zeitgeist). La montée des autoritarismes et des fascismes tant du côté russe qu’américain, ainsi qu’à l’intérieur des frontières de l’Union Européenne, impose de comprendre ces mutations  à l’œuvre de l’esprit du temps. La cohérence interne du projet pacifiste se heurte à son infaisabilité politique dans l’espace international actuel, de part les conséquences internationales de l’idéologie russe et trumpienne. Le débat pacifiste reste aujourd’hui encore trop souvent bloqué sur un objectif à la fois inaccessible et inadapté à la situation d’aujourd’hui (« avons-nous davantage la capacité d’abolir la guerre et les armes sur toute la planète ?). Les slogans sur l’abolition de la guerre ne relèvent plus de la politique. Ils s’apparentent davantage à une posture quasi-religieuse, déconnectée des réalités. Lorsque des revendications prétendument radicales sont formulées sans aucun moyen de les atteindre et sans perspective de mobilisation des masses, le résultat est simple : le terrain est abandonné à ceux qui sont déjà au pouvoir. La défense est alors entièrement organisée selon leurs propres règles et intérêts, favorisant la militarisation de la société et ses dérives. Cette posture repose aussi sur la conviction qu’une révolte populaire est possible, notamment dans des États confrontés aux conflits comme la Russie. La population pourrait être un jour amenée à se soulever, dans un nouvel élan révolutionnaire rassemblant les peuples, naturellement opposés à la guerre. Or, cette posture ignore les réalités politiques des États militarisés, d’extrême droite et illibéraux, où la surveillance de masse est omniprésente de même que les dispositions d’esprit d’une partie des populations qui peuvent adhérer au discours politique revanchard en place. Ces éléments facilitent le travail de délégitimation du pacifisme par la pensée dominante, qui en ridiculise et en déforme le message. Le pacifisme peut dès lors être perçu comme laissant les populations sans défense.

Dans le cas d’espèce, l’enjeu d’une nouvelle lecture des tensions et conflits internationaux au sein des mouvements progressistes est de trouver le point d’équilibre produisant des résultats (un changement de comportement des menaces comme la Russie) sans renoncer à nos valeurs (défense de la démocratie politique et sociale). Il s’agit d’analyser les rapports de forces et de faire progresser ses objectifs au sein de ceux-ci. La question qui se pose est donc simple : quelle est la position réaliste de la gauche européenne dans les conditions actuelles ? Plusieurs conditions simultanées émergent : garantir la survie structurelle d’un espace démocratique et lutter de l’intérieur pour redéfinir son contenu politique et social ; sortir du regard encore trop centré sur les seuls États, et qui rejoint sinon la posture défendue par la droite et l’extrême-droite souverainiste, pour agir au niveau européen ; comprendre les spécificités des menaces actuelles et soutenir les luttes ; développer l’autonomie comme condition défensive.

 

V. L’autonomie comme condition défensive

L’analyse du système de la guerre distingue la guerre elle-même de la construction de la guerre. En conséquence, l’opposition pratique aux conflits armés se pense à deux niveaux : la fabrique de la paix et la construction de la paix. Jusqu’à présent, ces deux aspects ont été appréhendés à travers le prisme des modèles traditionnels de guerre d’État-nation. La fabrique de la paix visait à mettre fin à la guerre en cours ou à empêcher son déclenchement. La construction de la paix, quant à elle, s’efforçait de démanteler les institutions de la guerre et d’en construire de nouvelles œuvrant pour la paix. Par le passé, la signification de la fabrique de la paix, c’est-à-dire œuvrer à la fin ou empêcher l’émergence d’un conflit particulier, était toujours plus claire que celle de la construction de la paix. Or, à l’heure actuelle, il est devenu plus difficile de savoir comment mettre fin à la ou aux guerres menées sans définir précisément leur nature.

Qu’en est-il de l’approche de la paix selon l’écologie politique ? Dans sa conception des relations internationales et des rapports de forces, l’écologie politique naît dans une dynamique antimilitariste : refus de l’arme nucléaire, dénonciation de la course aux armements, appel à la démilitarisation des sociétés industrielles. De Gorz à Illich, en passant par les mouvements pacifistes d’Europe occidentale où les écologistes s’insèrent, la critique de la guerre allait de pair avec celle du productivisme et de l’État centralisateur. Une critique centrale porte sur l’importance majeure du complexe militaro-industriel dans la promotion des logiques guerrières ainsi que sur la militarisation des sociétés, c’est-à-dire la sortie de la décision militaire du champ démocratique. Depuis l’invasion de l’Ukraine et le retour au pouvoir de Trump aux États-Unis, de nouvelles menaces apparaissent et s’amplifient. La Russie, les États-Unis et la Chine ne cachent plus leur volonté impériale. Une approche dite « Schmittienne[36] » ressurgit, autour d’une organisation du monde suivant des zones d’influences soumises à un acteur hégémonique. La bascule est en train de se réaliser d’un système unipolaire homogène où une même norme internationale était partagée par les différentes puissances et où la violence armée s’organisait principalement autour d’opérations de police légitimée par les instances internationales, à un système multipolaire hétérogène où plusieurs grandes puissances s’affrontent, où les normes ne sont plus partagées et où la guerre redevient un instrument de la politique. La notion de puissance et du rapport de force nécessaire pour faire face à ces contraintes est à nouveau centrale. Alors que le compromis post-1945 avait vu une lecture commune des normes internationales et une sanctuarisation de l’Europe, le contexte des années 2020 bouleverse l’ordre international basé sur le respect des règles. Dans ce contexte, refuser de se défendre peut paraître irresponsable. Mais le réarmement généralisé, le retour de la dissuasion nucléaire et les discours virilistes ne peuvent être la réponse.

Il s’agit donc de penser une défense autonome, démocratique et écologique, non comme un appendice militaire mais comme une composante de la souveraineté politique partagée. Face à des régimes autoritaires armés, à des logiques extractivistes violentes, à des menaces hybrides, l’autonomie ne peut être désarmée. Il faut donc sortir du faux dilemme entre pacifisme désarmé et militarisation aveugle.

Il s’agit de tenir ensemble deux vérités : si la guerre détruit les écosystèmes, les sociétés et les libertés, l’impuissance face à une agression autoritaire peut tout autant les détruire. Ce constat se manifeste concrètement avec les agressions et intrusions venant des autres acteurs internationaux à l’égard de nos systèmes démocratiques[37]. Pas à pas, la Russie teste les réactions européennes, pour mieux en comprendre les limites, en identifier les brèches et en entamer la dissuasion[38]. La Russie souhaite une redéfinition complète de l’architecture de sécurité et de coopération en Europe à son profit. L’effondrement de l’OTAN et de l’Union Européenne sont des objectifs russes[39]. Pour y parvenir, Moscou cherche donc à subvertir à la fois les normes et les institutions en Europe occidentale et à assurer sa domination sur l’Europe orientale à travers une nouvelle sphère d’influence[40]. La menace qui pèse sur nos têtes, en Europe occidentale, n’est donc pas de voir débarquer les chars russes dans les rues de nos capitales mais de voir s’effondrer nos régimes démocratiques, sous les coups directs et indirects portés par ceux qui souhaitent notre perte.

Cette menace s’intensifie avec la dérive autoritaire des États-Unis de Trump. La vision du monde portée par l’administration américaine, basée sur la soumission à un modèle réactionnaire voire fascisant est l’autre volet de la menace qui pèse sur l’Europe. Un retrait américain ou une conditionnalité de soutien américain révèle les grandes faiblesses des Européens dans leurs capacités de se défendre seuls. Le fonctionnement des armées européennes dépend presque entièrement des États-Unis : transport aérien, renseignement par satellite, missiles balistiques, défense aérienne, etc.

La question de la défense ne se limite donc pas seulement à l’enjeu militaire mais à la capacité de se protéger suivant un large spectre. L’analyse lucide des menaces est nécessaire. Cette analyse nécessite de sortir du seul carcan national pour adopter une lecture européenne, à l’image précisément du projet porté par la gauche progressiste et écologique.

L’écologie politique a longtemps critiqué l’État, la frontière, la souveraineté. Elle doit aujourd’hui repenser ces concepts à nouveaux frais, dans un monde où l’interdépendance est traversée par la violence. Il ne s’agit pas de ressusciter l’État-nation guerrier, mais de défendre l’idée que des communautés politiques autonomes ont besoin de capacités de protection. Sans cela, elles sont soumises à ceux qui, eux, disposent de ces capacités – souvent pour des fins prédatrices. Dans cette logique de défense et de protection face aux menaces, l’autonomie devient un concept central. Historiquement, l’écologie politique vise l’autonomie — individuelle et collective, locale, énergétique, alimentaire. Mais aucune autonomie ne peut exister durablement sans capacité de protection. Dans la tradition de Cornelius Castoriadis, une telle posture privilégiant l’autonomie implique de tenir ensemble la conflictualité et l’institution : la paix ne peut être un donné, mais un processus politique à entretenir dans le conflit. La démocratie elle-même est un régime instable, qui suppose la confrontation permanente avec la violence réelle ou potentielle, y compris celle des institutions. Du point de vue de l’autonomie individuelle et collective (Gorz, Castoriadis), la question est moins de « refuser la guerre » que de savoir qui décide du recours à la force, pourquoi, dans quelles conditions, et pour quels effets. La critique du militarisme ne peut se limiter à un pacifisme moral ; elle doit s’articuler à une critique du capitalisme de guerre, du complexe militaro-industriel, et de la délégation opaque des choix stratégiques à des experts non élus. À ces éléments doivent s’ajouter la compréhension des évolutions du monde et des menaces. La lucidité des écologistes sur les menaces que représentent les dérèglements climatiques doit se porter également sur les menaces internationales. L’autonomie telle que définie par l’écologie politique a été pensée hors du cadre conflictuel mondial. Or, dans un monde marqué par la montée des puissances autoritaires voire fascisantes, le dérèglement climatique, la militarisation des ressources, etc., l’autonomie ne peut être considérée comme acquise ou protégée par le droit. Elle doit être défendue – non pas dans une logique agressive ou expansionniste, mais dans une perspective de souveraineté politique partagée, fondée sur la justice sociale et écologique et la démocratie.

Dès lors, refuser la guerre ne signifie pas refuser toute forme de défense. Se défendre, ce n’est pas militariser. C’est organiser collectivement la résilience, la protection, la capacité de dire « non » à la domination. Cette défense devient ainsi la condition de l’autonomie. Et cette autonomie – politique, énergétique, économique – n’est réelle que si elle peut être défendue. Une autonomie vulnérable n’est qu’une illusion temporaire.

Quelles sont dès lors les conditions de l’autonomie ? Premièrement, garantir la survie structurelle d’un espace démocratique. Deuxièmement, lutter à l’intérieur de cet espace pour redéfinir son contenu politique et social. Troisièmement, apporter une aide efficace aux acteurs confrontés à leur annihilation. Un engagement autonome suppose donc un contrôle démocratique renforcé sur les choix militaires, une autonomie énergétique et alimentaire pour ne pas dépendre de puissances armées et une perspective européenne pour éviter le piège de l’isolement et des replis nationalistes.

La guerre contemporaine ne concerne plus seulement les territoires, mais les flux, les infrastructures, les milieux. Elle est technologique, climatique, énergétique. Une doctrine écologique de la sécurité repose dès lors sur la résilience des territoires (infrastructures décentralisées, sobriété, autonomie logistique) ; la protection des conditions de vie (eau, sols, biodiversité, soins, numériques) ; une diplomatie active pour réduire les conflits liés au climat, aux migrations, à l’accès aux ressources ; le contrôle démocratique des enjeux liés à la défense et l’allocation de ses moyens suivant les besoins proches et lointains. Une telle approche articule la prévention (énergie locale, sobriété, neutralité stratégique), la protection (capacité de résistance territoriale, notamment civile ainsi que face aux ingérences et à la désinformation) et la coopération (alliances politiques démocratiques et écologiques, soutien aux acteurs menacés). Cette posture implique de distinguer trois niveaux de sécurité : la sécurité physique (protection face à l’agression directe – ex. invasion, sabotage, menaces nucléaires), la sécurité systémique (capacité à fonctionner en autonomie dans la durée – énergie, nourriture, logistique, cyber), la sécurité existentielle (ne pas dépendre politiquement, économiquement ou symboliquement d’un empire extérieur). Cette autonomie, enfin, ne peut plus s’incarner seulement dans une logique nationale mais bien dans une dimension européenne. De manière concrète, cette autonomie peut se réaliser dans le domaine énergétique via une sortie de la dépendance aux matériaux stratégiques extérieurs. Emmanuel Hache parle ainsi d’une géopolitique de la sobriété qui permet d’envisager cette dernière comme un potentiel vecteur de puissance dans les décennies à venir[41]. Du côté de la protection, le concept finlandais de défense totale, qui implique des efforts nationaux globaux, y compris une coopération civile et militaire, développe plusieurs éléments intéressants. Le système de sécurité complet de la Finlande constitue le fondement de la résilience de l’État face aux menaces extérieures. Elle repose sur les actions intégrées du gouvernement, du secteur privé, des ONG et des citoyens eux-mêmes. Son objectif principal est de renforcer la préparation aux crises en renforçant la résilience du pays en temps de paix, les crises et la guerre[42]. L’approche n’est pas militariste mais organisationnelle et culturelle, où toute la société est partie prenante de la défense, avec ce que cela implique de débat public et de résilience à divers niveaux. Cette articulation avec la société civile fait que les entreprises stratégiques ont des plans de continuité, que les municipalités ont des plans de crise, que les citoyens sont formés (au minimum) à la protection civile, et qu’il existe des stocks stratégiques (énergie, nourriture, médicaments). Le tout organise une sécurité systémique intégrée et soumise au contrôle démocratique.

 

VI. Conclusion : se défendre pour rester libres

Le pacifisme étant un phénomène historique – un phénomène ancré dans un contexte historique changeant et plus ou moins sensible à celui-ci –, on peut s’attendre à autant de changements que de continuités. Une différence cruciale existe entre le pacifisme de ce siècle et celui du siècle précédent. Le pacifisme du XXème siècle s’intéressait à la réforme des institutions et des pratiques des relations internationales afin de réduire les risques de guerre et, à terme, de la rendre impossible. Ces propositions pacifistes étaient généralement présentées avec une grande assurance. Elles identifiaient une cause profonde et n’hésitaient pas à proposer une solution. Au XXIème siècle, ce positionnement, qui traduit un fort sentiment de confiance en soi, ne tient pas compte des limites possibles à la démarche ; il n’examine pas non plus « dans quelles conditions » les gouvernements et pouvoirs en place sont belliqueux, pacifistes, ou ouverts au maintien d’un ordre international basé sur le respect des règles communes[43]. Le pacifisme du XXIème siècle est confronté à une perte de confiance idéologique. Le mouvement pacifiste était riche de réflexion profonde sur la non-violence, l’objection de conscience, les processus alternatifs de résolution de conflit, la désescalade militaire… de Don Helder Camara à l’Université de Paix, en passant par le MIR, Pax Christi, Bertrand Russell, l’opposition à la guerre du Vietnam, la contestation du complexe militaro-industriel, etc.  C’est peut-être cette dimension qui a le plus disparu depuis les années 90 : une vision de la construction de la paix qui soit plus profonde qu’une réaction au cas par cas aux conflits… De nombreuses campagnes pour la paix se sont, depuis, concentrées plus étroitement sur des armes particulières et sur des interventions militaires particulières plutôt que sur de grands projets d’abolition de la guerre ou d’adaptation des clefs de lecture face à un monde mouvant[44] . Ce qu’il reste du pacifisme reste peut-être bloqué dans une conception du monde où l’Occident dominerait toujours le discours des relations internationales et peut donc y influer. Or, nous sommes entrés dans une phase de « désoccidentalisation » du monde.

Une nouvelle approche doit donc se fonder autour d’un regard lucide sur l’évolution des relations internationales contemporaines. Il s’agit de réfléchir aux outils servant à la compréhension et à la critique du « système de guerre » et d’organiser l’autonomie collective, en assumant le conflit sans le fétichiser. L’enjeu est d’organiser sa défense non pour vaincre, mais pour rester libres, autonomes, vivants. L’autonomie est une forme spécifique de puissance, autour de la nécessité de se donner la capacité à ne pas être contraint. Dans un monde conflictuel, la critique gorzienne de la dépendance productive devient une critique stratégique de la vulnérabilité géopolitique. Une société dépendante énergétiquement, industriellement, technologiquement n’est pas autonome politiquement. C’est en ce sens que l’écologie est une condition de la souveraineté. De son côté, l’autonomie castoriadienne, transposée au champ international, implique une capacité matérielle de résistance, sinon, ce n’est qu’un discours. Une écologie politique qui refuse de penser la défense territoriale laisse l’autonomie aux empires. Le pacifisme sans capacité de protection est une délégation de violence.

Dans ce cadre, l’opposition à la militarisation reste essentielle. Le problème n’est pas la production en elle-même mais de laisser hors du champ démocratique la décision autour de ce qui est produit, pour qui et selon quelles règles. Voilà le véritable champ de bataille : qui décide ? Dans quel but ? À quelles conditions ? Le militarisme, c’est placer la guerre au centre et subordonner la société entière à elle. La défense, c’est la capacité d’une société démocratique à se protéger d’une agression et donc à comprendre et à identifier les menaces et leurs spécificités.

[1]      Amnesty International, La situation des droits humains dans le monde, 2024, [en ligne], https://www.amnesty.fr/dossiers/rapport-annuel-2023-bilan-situation-des-droits-humains-dans-le-monde.

[2]      Yves Bourdillon, Christine Kerdellant, « Poutine veut la guerre permanente. Grand entretien avec Marie Mendras », in Les Echos, 22-23 mars 2024, p. 14.

[3]      Andrew Fiala, The Routledge handbook of pacifism and nonviolence, New York, Routledge, 2018.

[4]      Alexandre Christoyannopoulos, « Pacifism and Nonviolence: Discerning the Contours of an Emerging Multidisciplinary Research Agenda », in Journal of Pacifism and Nonviolence, n°1, 2023, p. 3-4.

[5]      Norman Ingram, « Les retombées de la Grande Guerre et la création du pacifisme européen », in Cahiers de la Méditerranée, n° 91, 2015, [en ligne], https://journals.openedition.org/cdlm/8049.

[6]      Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, Paris, Vrin, 2000.

[7]      En 1821, une Société de morale chrétienne est créée en France, regroupant des personnalités comme Guizot, Lamartine ou Constant. Si ces membres réfléchissent à l’idée de la paix, ils ne sont cependant pas considérés à ce stade comme des pacifistes en tant que tels.

[8]      Elisa Marcobelli, Razmig Keucheyan, Jean-Numa Ducange, Stéphanie Roza, « Pacifisme » in Histoire globale des socialismes XIXe-XXIe siècle. Paris, Presses Universitaires de France. Hors collection, 2021, [en ligne], https://shs.cairn.info/histoire-globale-des-socialismes-xixe-xxie-siecle–9782130822103-page-403?lang=fr.

[9]      Léon Bourgeois, Discours prononcé lors du VIe Congrès national des Sociétés françaises de la paix, Reims, 30 mai – 2 juin 1909, in Compte rendu des séances et documents annexes, Reims, 1909, p. 43.

[10]    Jean-Michel Guieu, « De la « paix armée » à la paix « tout court », la contribution des pacifistes français à une réforme du système international, 1871-1914 », in Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n ° 32, 2010, [en ligne] https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin1-2010-2-page-81.htm.

[11]    Cette question fera l’objet de nombreux débats menés durant le Congrès internationaliste socialiste qui se tient à Stuttgart en 1907. À partir de ce congrès, l’Internationale socialiste discutera de façon systématique des questions de la paix et de la guerre (Internationaler Sozialisten-Kongress zu Stuttgart, 18. bis 24. August 1907, Berlin, Buchhandlung Vorwrts, 1907, [en ligne], https://archive.org/details/internationale00inte).

[12]    Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, Paris, L’Organisation socialiste de la France, 1911, [en ligne], https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k932623s.texteImage.

[13]    Christophe Prochasson, « Jaurès ou le pacifisme de la raison », in AOC, 4 avril 2024, [en ligne], https://aoc.media/opinion/2024/04/03/jaures-ou-le-pacifisme-de-la-raison/.

[14]    Carl Bouchard et Jean-Michel Guieu, « Pacifisme et mouvements pour la paix (xixe-xxe siècles) », in Questions internationales, n°99-100, 2019, [en ligne], https://shs.cairn.info/magazine-questions-internationales-2019-4-page-21?lang=fr.

[15]    Ibid.

[16]    Où va le pacifisme?, conférence de Paul Ricoeur, 10 mars 1939, Lorient.

[17]    Michel Dreyfus, « Ambiguïtés du pacifisme et controverses sur le sionisme (1931-1945) », in L’antisémitisme à gauche Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, Paris, La Découverte, [en ligne], https://shs.cairn.info/l-antisemitisme-a-gauche-9782707169983-page-155?lang=fr.

[18]    René Maublanc, Le Pacifisme et les intellectuels, s. l., Publications du Comité mondial contre la guerre et le fascisme, 1936.

[19]    Serge Wolikow, « Les gauches, l’antifascisme et le pacifisme pendant les années 1930 », in Histoire des gauches en France, Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (dir.), volume 2, Paris, La Découverte, 2005, [en ligne], https://shs.cairn.info/histoire-des-gauches-en-france-9782707147370-page-357?lang=fr.

[20]    Frédéric Gros, États de violence, Paris, Gallimard, NRF-Essais, 2006.

[21]    Bertrand Badie, La diplomatie de connivence, Paris, La Découverte, 2011.

[22]   Andrew Latham, « What is the rules-based order? How this global system has shifted from ‘liberal’ origins − and where it could be heading next », in The Conversation, 17 mars 2025, [en ligne], https://theconversation.com/what-is-the-rules-based-order-how-this-global-system-has-shifted-from-liberal-origins-and-where-it-could-be-heading-next-250978; John Rennie Short, « A new world order isn’t coming, it’s already here − and this is what it looks like », in The Conversation, 11 septembre 2025, [en ligne], https://theconversation.com/a-new-world-order-isnt-coming-its-already-here-and-this-is-what-it-looks-like-264622.

[23]    Nicolas Truong, « L’internationale réactionnaire, ou comment trois familles de pensée se retrouvent dans leur détestation du progressisme », in Le Monde, 29 mars 2025, [en ligne], https://www.lemonde.fr/article-offert/0b9be622d99a-6587631/l-internationale-reactionnaire-ou-comment-trois-familles-de-pensee-se-retrouvent-dans-leur-detestation-du-progressisme, Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Paris, La Découverte, 2024.

[24]    « Mains rouges taguées sur le Mémorial de la Shoah : quatre Bulgares seront jugés à l’automne », in Le Monde, 26 juillet 2025, [en ligne], https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/07/26/mains-rouges-taguees-sur-le-memorial-de-la-shoah-quatre-bulgares-seront-juges-a-l-automne_6624377_3224.html.

[25]    En décembre 2025, Sept étudiants allemands en journalisme ont suivi à la trace des cargos russes qui rôdaient au large des côtes néerlandaises, françaises et allemandes, et les ont reliés à des essaims de drones survolant des bases militaires (Henk Van Ess, « They Droned Back. Young journalists expose Russian-linked vessels circling off the Dutch and German coast, in Digital Digging, 11 décembre 2025, [en ligne], https://www.digitaldigging.org/p/they-droned-back).

[26]    Un rapport du réputé institut slovaque Globsec décrit aussi précisément que possible les méthodes des services russes dans leur campagne de déstabilisation de l’Europe. Publié à l’automne 2025, ce rapport de 44 pages, intitulé « Criminalité et terrorisme russe », analyse 131 attaques conduites depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, en février 2022. Recensant notamment les tentatives d’assassinat et les attaques à l’explosif, il met en lumière le recrutement par les services russes d’agents au sein du monde criminel russophone chargés de mener des actions de sabotage (Kacper Rekawec et alii, «Russia’s Crime-Terror Nexus: Criminality as a Tool of Hybrid Warfare in Europe », in Globsec, 30 septembre 2025, [en ligne],  https://www.globsec.org/what-we-do/publications/russias-crime-terror-nexus-criminality-tool-hybrid-warfare-europe).

[27]    Dimitri Minic, Pensée et culture stratégiques russes. Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2024.

[28]    Guillaume Lancereau, « Selon le proche de Poutine Karaganov, la Russie est en guerre contre l’Europe », in Le Grand Continent, 9 décembre 2025, [en ligne], https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/09/selon-le-proche-de-poutine-karaganov-la-russie-est-en-guerre-contre-leurope/.

[29]    National Security Strategy of the United States of America, Washington, The White House, novembre 2025, [en ligne], https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf.

[30]    Cornelius Castoriadis, Devant la guerre, Paris, Fayard, 1981.

[31]    Nations Unies, Combattre la désinformation, 7 décembre 2021, [en ligne], https://www.un.org/fr/countering-disinformation.

[32]    Olena Komar, « An Angry Ukrainian Syndrome: Stereotypes About War and Peace, and Injustice », in TRAFO – Blog for Transregional Research, 9 septembre 2024, [en ligne], https://trafo.hypotheses.org/52545.

[33]    Martin Ceadel, Thinking about peace and war,  Oxford, Oxford University Press, 1987.

[34]    Les déclarations et prises de position des mouvements anti-impérialistes et pacifistes venant des pays d’Europe centrale et orientale sont nombreuses. En voici quelques exemples: War and Anarchists: Anti-Authoritarian Perspectives in Ukraine, 15 février 2022, [en ligne], https://fr.crimethinc.com/2022/02/15/war-and-anarchists-anti-authoritarian-perspectives-in-ukraine; Daria Saburova, « La guerre en Ukraine et les dilemmes de la gauche occidentale », in Contretemps, 14 mars 2022, [en ligne], https://www.contretemps.eu/guerre-ukraine-dilemmes-gauche-occidentale/; Florent Georgesco, « « Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes », d’Artem Chapeye : comment la guerre vous transforme », in Le Monde, 7 février 2024, [en ligne], https://www.lemonde.fr/livres/article/2024/02/07/les-gens-ordinaires-ne-portent-pas-de-mitraillettes-d-artem-chapeye-comment-la-guerre-vous-transforme_6215260_3260.html; Hanna Sokolova, « “Patsyfizm – tse pryviley”. Ukrayinsʹki livi na viyni », in Deutsche Welle, 17 août 2023, [en ligne], https://www.dw.com/uk/pacifizm-ce-privilej-ukrainski-livi-na-vijni/a-66558048, Taras Bilous, « A letter to the Western Left from Kyiv », in OpenDemocracy, 25 février 2022, [en ligne], https://www.opendemocracy.net/en/odr/a-letter-to-the-western-left-from-kyiv/.

[35]    Norman Ingram, « Les retombées de la Grande Guerre et la création du pacifisme européen », op. cit.

[36]    Carl Schmitt justifie l’hypothèse d’un ordre mondial fondé sur une nouvelle multiplicité de puissances exerçant leur domination sur leur espace régional proche, dans un monde marqué par l’obscurcissement du concept de guerre et la multiplication des états intermédiaires entre guerre et paix résultant d’un changement profond de l’ordre mondial (Marius Bickhardt, Pierre Charbonnier, « L’unité du monde. Carl Schmitt inédit », in Le Grand Continent, 6 avril 2025, [en ligne], https://legrandcontinent.eu/fr/2025/04/06/lunite-du-monde-carl-schmitt-inedit/).

[37]    L’année 2024 a marqué une inflexion majeure dans la stratégie russe avec une intensification des opérations contre les infrastructures critiques européennes ainsi que des incursions aériennes ou navales (Bart Schuurman, Russian Operations Against Europe Dataset, Harvard Dataverse, V3, 30 décembre 2024, [en ligne],  https://doi.org/10.7910/DVN/TQ0FMQ; Charlie Edwards, Nate Seidenstein, The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure, The International Institute for Strategic Studies, août 2025, [en ligne], https://www.iiss.org/globalassets/media-library—content–migration/files/research-papers/2025/08/pub25-095-the-scale-of-russian-sabotage-operations.pdf).

[38]    De la Tchétchénie à la Syrie en passant par la Géorgie et l’Ukraine, la Russie a été impliquée dans plusieurs guerres    depuis la chute de l’Union soviétique en 1991.

[39]  Dimitri Minic montre que dès les années 1990, les discours anti-occidentaux de l’armée russe restent présents et structurent la pensée stratégique du Kremlin depuis l’avènement au pouvoir de Vladimir Poutine. Pour le pouvoir russe, l’idée d’Europe unie s’inscrit dans une tradition historique napoléonienne et hitlérienne, dont le but était et demeure « la guerre contre la Russie » (Dimitri Minic, Pensée et culture stratégiques russes. op. cit.).

[40]    Gilles Gressani, Olivier Schmitt, « L’Europe contre les Tyrans : un plan », in Le Grand Continent, 19 août 2025, [en ligne], https://legrandcontinent.eu/fr/2025/08/19/europe-contre-les-tyrans-un-plan/.

[41] Emmanuel Hache, « La sobriété, vecteur de puissance ? », in Revue internationale et stratégique, n° 128, 2022, [en ligne], https://shs.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2022-4-page-77?lang=fr.

[42] Gjermund Forfang Rongved, European Total Defence. Past, Present and Future, Londres, Routledge, 2025.

[43]   Andrew Latham, « What is the rules-based order? How this global system has shifted from ‘liberal’ origins − and where it could be heading next », in The Conversation, 17 mars 2025, [en ligne], https://theconversation.com/what-is-the-rules-based-order-how-this-global-system-has-shifted-from-liberal-origins-and-where-it-could-be-heading-next-250978.

[44]    Jorg Kustermans, Tom Sauer, Barbara Segaert, « Conclusion : on the appeal of pacifism », in Pacifism’s Appeal Ethos, History, Politics, Palgrave McMillan, 2019, p. 235.

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