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En juillet 2021, 209 des 261 communes wallonnes ont été touchées par des inondations dévastatrices. Les conséquences sont gigantesques: près de 100 000 personnes sinistrées, 39 décès,  45 000 logements atteints dont 642 détruits ou à détruire, 155 000 tonnes de déchets (Commission d’enquête parlementaire, 2022). Jamais la Wallonie, dans l’histoire récente, n’avait connu une telle catastrophe.

Les causes de ces inondations ont été étudiées par de nombreux·ses expert·es : imperméabilisation et saturation en eau des sols, bâti inadapté et constructions en zones inondables, cartes d’aléa d’inondation[1] non actualisées ou encore la gestion des barrages sont autant de causes des effets dévastateurs des inondations de 2021. À ces facteurs s’ajoutent des précipitations  hors normes : 290 mm en 3 jours au niveau de la Vesdre (Teller & Lebrun, 2021 ; Commission d’enquête parlementaire, 2022).

Une question qui s’est posée est celle de l’impact des changements climatiques sur cet évènement. Les projections climatiques belges indiquent une accentuation des phénomènes extrêmes telles que les pluies intenses à l’horizon 2050. Ces précipitations extrêmes augmenteraient de 7% en moyenne par degré additionnel au réchauffement global, et jusqu’à 40% dans le worst-case scénario. Les vallées de la Vesdre et de la Semois seraient les régions les plus impactées. Cette situation signifie qu’un événement comme celui de juillet 2021 pourrait se reproduire tous les dix à vingt ans à +1,5°C (Awac, 2025; Brajkovic et al., 2025; Plateforme wallonne pour le GIEC, 2025). 2700 personnes pourraient être affectées annuellement par les inondations dans notre pays dans le cas d’un réchauffement global de 2°C. Ce nombre augmenterait à 40 000 pour un scénario à +4°C (Alfieri et al., 2015).

Au-delà des dégâts matériels

Les dégâts matériels provoqués par les inondations de 2021 ont été importants et débattus dans l’espace public. Le coût de la reconstruction a lui-même été évalué à trois milliards d’euros en Wallonie (Gouvernement Wallon, 2022). Cependant, à la lecture du rapport de la commission parlementaire, une question demeure : que sont devenus les victimes des inondations ? En effet, outre les dégâts matériels, ces inondations inédites ont également marqué « le tissu social et les trajectoires de vie des personnes sinistrées » (Rezgui, 2025). Alors que le souvenir de la catastrophe s’estompe dans la mémoire collective, il reste une empreinte indélébile chez les victimes.

Une question demeure : que sont devenus les victimes des inondations ?

Un des impacts majeurs sur les populations décrit par les spécialistes est l’impact psychologique à long terme, qui peut aller jusqu’à des troubles dépressifs et/ou un stress post-traumatique (Frères, 2022 ; Rezgui, 2025). Les impacts sur la santé physique sont aussi peu documentés.  Si le nombre de décès par noyade est connu, le nombre de maladies causé par les inhalations pendant les inondations, les effets toxiques des moisissures dans les habitations ou encore le manque d’accès à la nourriture et aux soins (Brabant, 2021 ; Frères, 2022) reste incertain à ce stade

Les impacts socio-économiques sont une autre réalité durement ressentie et vécue. Les zones touchées ont vu leur vulnérabilité sociale et territoriale aggravée. La précarité a été renforcée avec des personnes pas (assez) couvertes par les assurances ou encore par des personnes ayant perdu momentanément leur emploi à la suite de l’arrêt de leur entreprise (Brabant, 2021 ; Rezgui, 2025).

Un autre impact socio-économique qui n’a que peu été étudié est le déplacement (forcé) des populations, qu’il soit temporaire ou définitif, et particulièrement des personnes qui vivaient dans des logements sociaux. En 2021, 16 000 personnes se seraient déplacées au moins temporairement, avec 10 000 déplacés uniquement sur la commune de Verviers (IDMC, 2022). Dans le bassin de la Vesdre, 11% des logements sociaux ont subis des dégâts en juillet 2021 (Evrard, 2025), alors que ces logements étaient déjà insuffisants pour la demande. Rien qu’à Trooz, 36 logements publics ont été qualifiés d’inhabitables, et seules 27 rénovations sont en cours ou prévues (Evrard, 2025). Le bâti résidentiel a également été touchée (15% du bâti dans la vallée de la Vesdre), ce qui a créé une demande supplémentaire pour des logements publics. A Trooz toujours, le CPAS gérait 1100 dossiers 6 mois après la catastrophe, contre 300 avant (Vendy in Frères, 2022). Il semble légitime de se demander ce que sont devenus les personnes concernées, de quel CPAS dépendent-ils maintenant ?, dans quelle école ou crèche les enfants de ces familles sont-ils allés ensuite ?. Pourtant, aucune donnée n’est disponible sur la durée de ces déplacements ou les conditions de vie des personnes concernées.

Dégâts vs. précarité

Les groupes socialement vulnérables sont généralement touchés de manières disproportionnées par les événements climatiques extrêmes (Emilianoff, 2008 ; Jamar, 2023 ; Masset & Piron, 2024 ; Rezgui, 2025), et les inondations de 2021 en ont été un bon exemple. En effet, vulnérabilités sociales et écologiques convergent car ces groupes sont plus sensibles et/ou moins bien préparés aux conséquences des changements. Comme le dit le chercheur Malcolm Ferdinand, « face à la tempête écologique, nous sommes tous dans le même bateau, mais pas dans les mêmes conditions ». Les classes populaires, par exemple, font partie des groupes souffrant le plus des dégradations de l’environnement, alors même qu’elles polluent moins. En Belgique, 2 250 000 personnes habitent dans une zone à vulnérabilité sociale aux changements climatiques élevée à très élevée (Masset & Piron, 2024; Awac, 2025).

Cette vulnérabilité est renforcée par des inégalités spatiales, avec des quartiers déjà désavantagés également moins protégés contre les catastrophes. Ces inégalités sont constatées en Wallonie, avec un fractionnement social important et une polarisation des villes (De Keersmaecker & Feltesse, 1999). Les fonds de vallées en sont un parfait exemple : celles-ci sont généralement les plus densément peuplées, marquées par une surreprésentation des bas revenus (Jamar, 2023). La ville de Verviers illustre bien cette  dualité spatiale entre ville haute et ville basse (Brabant, 2021), pouvant voir se développer une « ségrégation socioécologique » (Emelianoff, 2008).

Ces zones, déjà vulnérables, ont donc été fortement touchées par les inondations de 2021, et risque d’en être à nouveau victimes dans les prochaines années. Les groupes vulnérables sont aussi les groupes les plus à risques pour les divers impacts cités plus haut.

Pistes de solution

Les événements comme ceux de 2021 sont un défi pour les politiques publiques, jouant sur deux temporalités : d’une part le besoin urgent des victimes et d’autre part l’atténuation des impacts à long-terme du dérèglement climatique, ce à quoi les politiques belges sont trop peu préparées. Mais les chocs à court-terme sont aussi une fenêtre d’opportunité de résilience. Quatre ans après la catastrophe, il est urgent de profiter de cette fenêtre (de Goër de Herve & Pot, 2024).

Il est donc indispensable de se préparer à court et à long-terme pour les futurs incidents. En conséquence, il faut envisager que les risques évolueront au fil du temps et intégrer cette incertitude dans la gestion du territoire (Teller & Lebrun, 2021). La gestion des risques doit être approchée de manière systémique et intégrée, en impliquant tous les secteurs et toutes les parties prenantes, et ce à tous les niveaux de pouvoir. Pour cela, des mesures de réduction des risques et d’adaptation doivent être prévues, et surtout mises en place. Une première mesure est la diminution de l’artificialisation des sols, qui est demandée par l’Union Européenne mais peu appliquée dans les faits, et particulièrement dans les zones inondables. On retrouve bien un nouveau référentiel de construction en zone inondable en Wallonie, mais les constructions en zones inondables (et inondées en 2021) continuent dans la vallée de la Vesdre. De plus, le référentiel ne peut être correctement appliqué sans une nouvelle cartographie d’aléa d’inondation qui doit être révisée en fonction des zones réellement inondées en 2021 ainsi qu’en prenant en compte les risques liés au dérèglement climatique et à la vulnérabilité des populations. Il est également nécessaire de modifier nos pratiques agricoles car nos terres s’appauvrissent en humus et ne retiennent plus l’eau comme elles le devraient. Il faut donc développer et soutenir l’agriculture agroécologique qui nourrit nos sols, ce qui est trop peu présent dans les plans d’adaptation du gouvernement wallon.

Les mesures à prendre ne sont pas seulement techniques, elles sont aussi sociales. Il est ainsi nécessaire de mettre en place une meilleure protection des victimes. Cette protection passe par la révision des plans d’urgence, qui se sont montrés peu adaptés en 2021, et par l’ajout d’une aide psycho-sociale spécifique aux catastrophes naturelles. Les besoins des victimes doivent ensuite être suivi sur le long-terme. Il est nécessaire de savoir si les personnes relocalisées le sont par choix ou si elles souhaitent retourner chez elles mais en sont incapables, prendre en compte les implications logistiques et sociales de ce type de déplacement et les aider en conséquence. En effet, les relocalisations ont des impacts socio-économiques importants qui peuvent créer de nouvelles vulnérabilités, il convient donc de les compenser (Johnson, 2012).

Toutes ces mesures doivent se traduire par une culture du risque qui ne soit plus seulement une approche théorique comme elle l’a été jusqu’à maintenant. La culture du risque passe par la formation de tou·te·s les professionnel·le·s concerné·e·s comme les communes ou le personnel d’intervention, avec notamment des exercices de simulation. La gestion des risques d’inondations doit impliquer tous les secteurs et toutes les parties prenantes, et ce à long-terme.  La population doit donc aussi être sensibilisée et formées aux différents types de risques afin de développer une responsabilité collective, de pratiquer la culture du risque dans sa vie quotidienne (Evrard, 2025) et de lutter contre la désinformation en période de crise. Il faut ainsi éduquer aux cours d’eau et à leurs modifications naturelles, en intégrant les savoirs locaux sur les événements passés, et ce de manière transparente. La sensibilisation passe aussi par un partage d’expérience. Un travail de mémoire doit être réalisé et diffusé au plus grand nombre sur les événements de 2021 afin que la population connaisse ce récit à travers la voix des victimes, et non par les narratifs médiatiques qui mettent en avant les dégâts matériels avant tout (Herrman, 2017). La population n’est pas seulement dans l’attente d’explication sur les causes des inondations, elle est aussi en attente d’être entendue sur leurs conséquences réelles.

Pour créer une culture du risque globale en Belgique, il est aussi indispensable que les différents niveaux de pouvoir s’alignent. Aujourd’hui, des plans comme les PGRI[2] existent, mais on retrouve des priorités, envies et capacités différentes selon le niveau de pouvoir ou la commune, ce qui rend la mise en place d’une culture du risque difficile voire impossible (de Goër de Herve & Pot, 2024). De plus, on observe une perte de confiance entre le peuple et la sphère politique. Les groupes vulnérables ne se sentent plus ni représentés, ni aidés. Pourtant, la protection de ces groupes face aux changements climatiques ne pourra être faites qu’avec eux. Ces personnes sont en effet des interlocutrices privilégiées pour comprendre la réalité du terrain puisqu’elles sont les premières à subir les conséquences néfastes du dérèglement climatique. Il est donc nécessaire de restaurer la réciprocité et l’impression de cohérence avec la population. Une piste proposée dans « Fin du monde, fin du mois, même combat ? » est la consultation de groupes de citoyens de classe populaire ou encore d’assemblées citoyennes permanentes. Une solution complémentaire est le soutien d’associations de quartiers et des programmes d’éducation permanente qui connaissent bien le terrain et peuvent créer un réel espace de dialogue. Ce dialogue est l’unique moyen de concevoir des solutions qui à la fois à l’environnement et aux groupes les plus vulnérables (Masset & Piron, 2024). La transition est ici un vrai levier pour faire face aux inégalités climatiques et territoriales.

 

[1] Les cartes d’aléa d’inondation sont un outil de référence pour informer sur les risques d’inondation. La valeur de ce risque dépend de la récurrence de l’inondation ou des pluies et de son importance. Il s’agit aussi d’un outil législatif ; il est obligatoire de consulter ses cartes avant la délivrance d’un permis d’urbanisme.

[2] Plans de Gestion des Risques d’Inondation 2022-2027

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