DĂ©construire l’imposture du techno-solutionnisme

RĂ©ponse Ă©cologiste Ă  “Climat: comment Ă©viter un dĂ©sastre” de Bill Gates”

 

Cette Ă©tude est le premier volet d’une sĂ©rie de deux Ă©tudes visant Ă  Ă©quiper l’Ă©cologie politique d’outils critiques pour rĂ©pondre aux discours techno-solutionnistes. Ces discours ont pour principale fonction de retarder les bifurcations sociales nĂ©cessaires pour rĂ©pondre aux urgences Ă©cologiques, notamment en matiĂšre de sobriĂ©tĂ©. Le vernis technique dont ils se parent rend leur dimension politique plus difficile Ă  cerner et donc Ă  parer. Un travail de dĂ©construction est donc nĂ©cessaire pour repolitiser le dĂ©bat et remettre les arguments de l’Ă©cologie politique au centre.  Le deuxiĂšme volet de ce travail procĂ©dera Ă  une analyse historique critique du techno-solutionnisme et proposera des clĂ©s de rĂ©ponses. Cette premiĂšre Ă©tude la prĂ©pare en proposant une dĂ©monstration, en acte, de ce travail de dĂ©construction. En se confrontant Ă  l’un des avatars contemporains les plus visibles de ce courant : Bill Gates et son ouvrage “Climat, comment Ă©viter un dĂ©sastre”, il s’agira d’illustrer des gestes critiques capables de dĂ©samorcer ce type de discours de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale : 1) rappeler les intĂ©rĂȘts matĂ©riels objectifs de ceux qui portent ces discours 2) visibiliser les effets de cadrages politiques cachĂ©s 3) les resituer dans le dĂ©bat critique de l’Ă©cologie politique vis Ă  vis la croissance et 4) apporter une rĂ©ponse politique et historique qui active les cadres de l’Ă©cologie politique (enjeux de pouvoir, justice social, sobriĂ©tĂ©, vie bonne).

 

AprĂšs plus de 30 ans de dĂ©sinformation par l’industrie fossile pour occulter la rĂ©alitĂ© et les causes du dĂ©rĂšglement climatique, la « transition Ă©cologique » s’impose comme un impĂ©ratif incontournable dans le dĂ©bat public comme dans les sphĂšres de pouvoir, et ce jusque dans les assemblĂ©es d’actionnaires des grands groupes pĂ©troliers. Les acteurs qui furent parmi les derniers Ă  prendre acte de la nĂ©cessitĂ© de sortir des Ă©nergies fossiles se bousculent pour ĂȘtre en premiĂšre ligne de la transition, non-seulement pour se disputer des parts de marchĂ© dans les industries destinĂ©es Ă  croĂźtre, mais plus fondamentalement, pour en dĂ©finir l’imaginaire, le contenu, et les moyens techniques et politiques, selon leurs critĂšres et leurs intĂ©rĂȘts[1].

Ce revirement vaut pour les grands groupes pĂ©troliers comme pour leurs partenaires technologiques : Microsoft, Amazon et Google, dont le rĂŽle de fournisseur d’infrastructure informatique, certes moins connu, n’est pas moins dĂ©cisif pour optimiser et accĂ©lĂ©rer la prospection et l’extraction des Ă©nergies fossiles grĂące Ă  l’intelligence artificielle et le « cloud computing ». Si ces partenariats sont peu mĂ©diatisĂ©s, c’est le gĂ©ant Microsoft qui domine ce marchĂ©, avec des consĂ©quences importantes en termes d’augmentation des Ă©missions carbone : d’aprĂšs le rapport de Greenpeace Ă  ce sujet, « le contrat de Microsoft avec ExxonMobil pourrait Ă  lui seul entraĂźner des Ă©missions supĂ©rieures Ă  20% de l’empreinte carbone annuelle de Microsoft »[2].

C’est donc dans le contexte de cette nouvelle lutte dĂ©finitionnelle autour de l’imaginaire de la transition que cette recension se propose de lire le livre de Bill Gates, rĂ©cemment traduit en français :  Climat : Comment Ă©viter un DĂ©sastre. L’objectif n’est pas de discuter les dĂ©tails techniques des innovations mises en avant, mais de restituer les schĂšmes argumentatifs dans lesquels ces propositions sont imbriquĂ©es afin d’expliciter et de critiquer comment ceux-ci cadrent le dĂ©bat public autour du rĂ©chauffement climatique et des moyens d’y rĂ©pondre. Si le livre n’apporte aucun contenu radicalement nouveau, c’est que sa visĂ©e est principalement performative : faisant valoir son succĂšs en tant qu’entrepreneur, son sĂ©rieux d’ingĂ©nieur, et sa sollicitude philanthropique pour le sort des plus pauvres, Bill Gates cherche Ă  redonner ses marques de noblesse au techno-optimisme : rassurez-vous, la situation est grave, mais il est possible d’y rĂ©pondre par un sucroĂźt de croissance, de progrĂšs, et d’innovations techniques. Nous avons dĂ©jĂ  de nombreux outils en mains, et ceux qui manquent encore ne tarderont pas Ă  ĂȘtre dĂ©veloppĂ©s avec des investissements judicieux dans la recherche et le dĂ©veloppement. La prioritĂ© pour rĂ©pondre au dĂ©rĂšglement climatique doit ĂȘtre d’accĂ©lĂ©rer et de coordonner ces forces productives. Ainsi, le livre sonne Ă  la fois comme un cri de ralliement Ă  destination des Ă©lites Ă©conomiques et politiques mondiales de se mettre sans plus tarder au pas d’une transition Ă©nergĂ©tique totale, et d’un autre cĂŽtĂ© comme une dĂ©fense du bien-fondĂ© du modĂšle de croissance et des modes de vie consumĂ©ristes qu’il sous-tend.

Avant de se pencher de plus prĂšs sur ses thĂšses, il convient de replacer ce type de discours dans le contexte historique plus large de la rĂ©flexivitĂ© environnementale des sociĂ©tĂ©s industrialisĂ©es depuis l’émergence de mouvements environnementaux. Si l’industrialisation rencontre des critiques suivant des grammaires Ă©cologiques dĂšs ses dĂ©buts au 19Ăšme siĂšcle[3], c’est Ă  partir des annĂ©es 1960 et 1970 que la critique Ă©cologique atteint son apogĂ©e, rejoignant et renforçant une contestation plus large de l’ordre Ă©tabli comme intrinsĂšquement aliĂ©nant et destructeur. Le mode de vie consumĂ©riste, le progrĂšs technique, et la logique de croissance sont radicalement mis en cause: incapables de rĂ©pondre aux problĂšmes Ă©cologiques qu’ils engendrent, il s’agit de les dĂ©faire ou les dĂ©passer au profit d’un nouveau modĂšle de sociĂ©tĂ©, avec d’autres modes de vie, d’autres institutions Ă©conomiques et politiques, et d’autres imaginaires[4]. À partir des annĂ©es 80 et 90, un nouveau discours Ă©carte cette critique comme romantique et utopique pour dĂ©fendre l’idĂ©e contraire : la prise en charge des problĂšmes environnementaux par les institutions Ă©tablies est non-seulement possible, mais le meilleur moyen d’y remĂ©dier. La croissance Ă©conomique et le progrĂšs technique ont certes historiquement dĂ©gradĂ© l’environnement, mais ce lien n’a rien d’intrinsĂšque – les premiers seront dĂ©couplĂ©s des seconds en dĂ©veloppant de nouvelles technologies et en internalisant les externalitĂ©s. Moteurs d’un dynamisme et d’une inventivitĂ© sans prĂ©cĂ©dent, ces logiques ne doivent pas ĂȘtre abandonnĂ©es, mais au contraire accĂ©lĂ©rĂ©es : redirigĂ©es vers de fins Ă©cologiques, elles en deviendront les meilleures alliĂ©es[5]. Modernisation Ă©cologique, dĂ©veloppement durable, capitalisme vert, les termes se sont succĂ©dĂ©s pour donner une clĂ© de lecture non-antagoniste des questions environnementales, Ă©carter la critique systĂ©mique des modes de vie sur-dĂ©veloppĂ©s, et dĂ©fendre le bien-fondĂ© de la poursuite d’un modĂšle de croissance et de compĂ©titivitĂ©[6].

Il est important de rappeler Ă  quel point cette opposition entre critique radicale et techno-optimisme est structurante dans l’histoire des rĂ©flexivitĂ©s environnementales, car, mĂȘme s’il n’y fait jamais explicitement rĂ©fĂ©rence, c’est dans ce dĂ©bat que Bill Gates intervient. En effet, ces deux rĂ©ponses se sont opposĂ©es dĂšs les premiĂšres nĂ©gociations internationales sur le climat Ă  la fin des annĂ©es 90, avec, d’une part, une rĂ©ponse technocratique basĂ©e sur des mĂ©canismes de marchĂ© et des promesses d’innovation technologique en parfaite continuitĂ© avec une vision Ă©conomique nĂ©o-classique et les institutions socio-Ă©conomiques dominantes[7], et, d’autre part, une rĂ©ponse hĂ©ritant de la critique radicale, portĂ©e par le mouvement de justice climatique : une coalition rĂ©unissant nations insulaires et pays du Sud, ONG environnementales internationales, et divers mouvements sociaux : de jeunes, indigĂšnes, de justice environnementale, en bref, les groupes les plus concernĂ©s. Pour ce dernier, l’inĂ©galitĂ© et le dĂ©rĂšglement climatique sont les consĂ©quences indissociables du systĂšme Ă©conomique dominant. Une rĂ©ponse consĂ©quente Ă  ces deux problĂšmes ne peut donc se faire sans remise en cause du modĂšle de croissance et des modes de vie consumĂ©ristes qu’il promeut – structurellement non-soutenables car reposant sur un accaparement inĂ©gal, et non-gĂ©nĂ©ralisable, des ressources et des puits de la planĂšte. D’oĂč son mot d’ordre : « changer le systĂšme par le climat »[8]. On ne peut comprendre les prises de positions de Bill Gates en dehors de ce contexte. En effet, s’il se met en scĂšne comme promoteur d’un plan rationnel et scientifique, un lecteur avisĂ© reconnaĂźtra derriĂšre chaque argument qui cadre ses propositions un effort permanent d’Ă©tablir la rĂ©ponse techno-optimiste comme Ă©vidente, bien fondĂ©e, seule Ă  mĂȘme d’apporter une rĂ©ponse sĂ©rieuse, contre une critique systĂ©mique du modĂšle de croissance et ses modes de vie.

Pour saisir schématiquement ses arguments avant de les discuter point par point, les voici résumés dans leur ordre logique :

1) Dresser un constat et dĂ©finir l’objectif. Afin d’Ă©viter les consĂ©quences dramatiques d’un rĂ©chauffement climatique incontrĂŽlĂ©, les pays riches doivent viser l’objectif zĂ©ro Ă©mission nette d’ici 2050, suivi de prĂšs par le reste du monde.

2) Expliquer les causes. Le carbone est devenu omniprĂ©sent dans tous les aspects de nos modes de vie car c’est une source d’Ă©nergie puissante et bon marchĂ©.

3) Donner un sens Ă  l’histoire. La consommation d’Ă©nergie et des objets marchands qui l’accompagnent va continuer d’augmenter avec la gĂ©nĂ©ralisation des modes de vie dĂ©veloppĂ©s Ă  une partie croissante de la population mondiale, elle-mĂȘme en croissance. C’est une bonne nouvelle : cette expansion est le signe d’une amĂ©lioration sans Ă©quivoque des conditions de vie, dont il serait immoral de priver les plus pauvres.

4) DĂ©finir le problĂšme. L’Ă©conomie doit donc continuer de croĂźtre, tandis que ses bases matĂ©rielles carbonĂ©es doivent ĂȘtre substituĂ©es par des solutions zĂ©ro carbone. Des transitions similaires ont eu lieu par le passĂ©, motivĂ©es principalement par des facteurs Ă©conomiques. Or, cette transition est motivĂ©e par des considĂ©rations environnementales, et doit se faire le plus rapidement possible.

5) Coordonner et planifier. Afin de remplacer les bases matĂ©rielles et Ă©nergĂ©tiques de l’Ă©conomie par des solutions zĂ©ro-carbone, une coordination mondiale et intersectorielle est nĂ©cessaire. Le principal moyen d’accĂ©lĂ©rer cette transition est de diminuer le surcout des solutions vertes (les “green premiums”) par rapport aux Ă©nergies fossiles, en soutenant l’innovation des premiĂšres, et dĂ©veloppant un cadre de rĂ©gulation pour mieux reflĂ©ter les coĂ»ts cachĂ©s des seconds. Lorsque les solutions vertes deviendront plus rentables que les techniques carbonĂ©es, le secteur privĂ© les diffusera au plus grand nombre.

L’objectif : zĂ©ro Ă©mission nette

« ZĂ©ro, c’est ce que doit ĂȘtre notre objectif. Pour mettre un coup d’arrĂȘt au rĂ©chauffement et Ă©viter les pires effets du changement climatique 
 l’ĂȘtre humain doit cesser d’accroĂźtre le volume de gaz Ă  effet de serre dans l’atmosphĂšre. »[9]

Dans un contexte oĂč les dĂ©libĂ©rations internationales ne semblent aboutir qu’Ă  des demi-mesures, poser sans tergiversations l’objectif zĂ©ro carbone parait, Ă  premiĂšre vue, comme une prise de position plus qu’ambitieuse. Climato-sceptique jusqu’en 2006, Bill Gates explique avoir Ă©tĂ© convaincu de l’importance, non-seulement de rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă  effet de serre, mais de parvenir Ă  zĂ©ro Ă©mission nette, lorsqu’il prit la mesure de la non-linĂ©aritĂ© des phĂ©nomĂšnes climatiques : mĂȘme une hausse des tempĂ©ratures moyennes a priori « insignifiante » de 1 Ă  2 degrĂ©s Celsius serait suffisante pour entraĂźner des effets catastrophiques. Passant en revue le panorama des consĂ©quences maintenant bien connues d’un rĂ©chauffement non-attĂ©nuĂ© (augmentation et intensification des phĂ©nomĂšnes mĂ©trologiques extrĂȘmes, hausse du niveau des mers, risques de sĂ©cheresses et de baisses de rendements agricoles), sa conclusion est sans Ă©quivoque : les principaux Ă©metteurs (les pays riches) doivent ouvrir la voie et parvenir Ă  zĂ©ro d’ici 2050, suivis de prĂšs par les pays Ă  revenu moyen, puis enfin le reste du monde. Contre les dĂ©tracteurs qui voudraient que ce soit aux pays « en voie de dĂ©veloppement » comme l’Inde ou la Chine, plus peuplĂ©s, donc plus Ă©metteurs en termes absolus, Gates fait valoir la transition Ă©nergĂ©tique comme gĂ©nĂ©ratrice de nouveaux marchĂ©s : « ce sont les pays qui dĂ©veloppent de grandes entreprises et des industries Ă  zĂ©ro carbone qui seront les chefs de file de l’Ă©conomie mondiale dans les dĂ©cennies Ă  venir »[10].

Pour le mouvement de justice climatique, rejoint par un nombre croissant d’experts sur le climat, les plans zĂ©ro-carbone, sous couvert de promesses ambitieuses, apparaissent comme la derniĂšre trouvaille du lobby fossile pour retarder l’action climatique.

Les dĂ©clarations en faveur d’un plan zĂ©ro Ă©mission nette sont fort Ă  la mode depuis plusieurs annĂ©es, que ce soit de la part des Ă©tats ou des grands groupes industriels. Or, le diable est dans les dĂ©tails : le qualificatif net permet de requalifier le zĂ©ro comme un Ă©quilibre comptable dans lequel les Ă©missions sont permises tant qu’elles sont « compensĂ©es » par des Ă©missions nĂ©gatives ailleurs, par des projets de reforestation, par exemple, ou la capture directe du CO2 par des procĂ©dĂ©s industriels. Cela peut donner lieu Ă  des scĂ©narios diamĂ©tralement opposĂ©s dans leurs ambitions de rĂ©duction effective d’émissions, qui pourtant portent le mĂȘme nom de zĂ©ro Ă©mission nette. En effet, l’équilibre comptable peut ĂȘtre (thĂ©oriquement) atteint soit en rĂ©duisant drastiquement les Ă©missions avec un usage minimal d’émissions nĂ©gatives pour compenser les Ă©missions irrĂ©ductibles restantes, soit en perpĂ©tuant les niveaux d’émission actuels avec l’espoir d’un usage maximal d’émissions nĂ©gatives Ă  Ă©chelle industrielle Ă  l’avenir. Pour reprendre le schĂ©ma de pensĂ©e proposĂ© par le mouvement de justice climatique pour comprendre cette diffĂ©rence, on peut arriver Ă  zĂ©ro en faisant 10 moins 10, mais aussi en faisant 100 moins 100[11]. En termes mathĂ©matiques, les deux sont Ă©quivalents, en terme de plan d’action pour attĂ©nuer le rĂ©chauffement climatique, c’est la diffĂ©rence entre donner la prioritĂ© Ă  une rĂ©duction immĂ©diate, effective et sĂ©rieuse des Ă©missions d’un cĂŽtĂ©, et se donner le droit de continuer Ă  Ă©mettre en invoquant des chimĂšres comptables et technologiques dont la prise sur le rĂ©el est au mieux inexistante, au pire susceptible d’aggraver la dĂ©gradation des Ă©cosystĂšmes et de violer les droits de peuples autochtones[12]. Pour le mouvement de justice climatique[13], rejoint par un nombre croissant d’experts sur le climat[14], les plans zĂ©ro-carbone, sous couvert de promesses ambitieuses, apparaissent comme la derniĂšre trouvaille du lobby fossile pour retarder l’action climatique.

Il est difficile de situer le plan de Bill Gates dans ce dĂ©bat. D’un cĂŽtĂ©, il place la rĂ©duction effective des Ă©missions au centre de son argumentaire, prĂŽnant le chiffre de 51 milliards de tonnes – la quantitĂ© annuelle des Ă©missions mondiales – comme le chiffre clĂ© pour comprendre l’enjeu climatique, celui-ci devant impĂ©rativement arriver Ă  zĂ©ro, ou presque (toujours cette marge du zĂ©ro net). D’un autre cĂŽtĂ©, s’il n’accrĂ©dite pas les propositions les plus controversĂ©es des plans zĂ©ro-net des industries fossiles[15], il se positionne en dĂ©fenseur prudent des technologies de captage directe de l’air, reconnaissant leurs limites actuelles, sans pour le moins se garder de projeter que celles-ci pourraient ĂȘtre amenĂ©es Ă  aspirer 10 milliards de tonnes de carbone d’ici 2050, soit 20% des Ă©missions actuelles[16]. Plus fondamentalement, sa position reste parfaitement opaque par rapport Ă  d’autres chiffres clĂ©s qui structurent les discussions climatiques : la diffĂ©rence entre limiter le rĂ©chauffement Ă  1,5 degrĂ©s par rapport Ă  2 d’ici la fin du siĂšcle. S’il fait briĂšvement rĂ©fĂ©rence au fait qu’une augmentation de 2 degrĂ©s par rapport Ă  1,5 entraĂźnerait des consĂ©quences dramatiques, il n’explicite Ă  aucun moment lequel de ces deux objectifs son plan vise. Or la diffĂ©rence est capitale, car derriĂšre chacun de ces chiffres se cache une contrainte clĂ© : le budget carbone. Cadrage structurant du dĂ©bat climatique depuis les COP de 2011 et 2012, le budget carbone dĂ©signe, pour un seuil d’augmentation de la tempĂ©rature moyenne globale donnĂ©, la quantitĂ© totale d’Ă©missions Ă  ne pas dĂ©passer pour espĂ©rer rester en deçà de cette limite. Pour donner un ordre d’idĂ©e, « l’horloge carbone » du Mercantor Research Institute on Global Commons and Climate Change indique que limiter le rĂ©chauffement Ă  2 degrĂ©s laisse un budget carbone de 1000 milliards de tonnes, tandis que le limiter Ă  1,5 laisse un budget de seulement 275 milliards de tonnes. Au rythme de 51 milliards de tonnes Ă©mises par an (sachant que cette quantitĂ© ne cesse d’augmenter), ces budgets seront Ă©coulĂ©s en un peu plus de 19 ans pour le premier, et de 5 pour le second. Si les chiffres exacts des budgets carbone restent sujet Ă  dĂ©bat[17], c’est surtout la notion d’Ă©mission cumulative qui est importante Ă  retenir. Puisque les Ă©missions s’accumulent d’annĂ©e en annĂ©e, les nĂ©gociations internationales pour attĂ©nuer le dĂ©rĂšglement climatique ont reconnu comme principal objectif de limiter les Ă©missions cumulatives, plutĂŽt que d’atteindre zĂ©ro Ă  partir d’une certaine date, afin de maintenir la concentration des gaz Ă  effet de serre dans l’atmosphĂšre sous un certain seuil.

L’omission de cet enjeu, pourtant au cƓur des discussions internationales et des recherches scientifiques sur le climat depuis plus d’une dĂ©cennie[18], est pour le moins surprenante. La focale que Gates met sur le seul chiffre des Ă©missions annuelles crĂ©e l’illusion que, tant que nous parvenons Ă  zĂ©ro d’ici 2050, la trajectoire des Ă©missions prises pour y parvenir importe peu. Il se positionne d’ailleurs trĂšs fermement contre des politiques de rĂ©duction ambitieuses dĂšs 2030, auxquelles appelle pourtant le plus rĂ©cent rapport du GIEC[19]. Mieux vaut se donner un objectif ambitieux au long terme (2050), argumente Gates, mĂȘme si sa mise en place plus lente se traduira par une rĂ©duction marginale des Ă©missions d’ici 2030, car « compte tenu de la place cruciale qu’occupent les combustibles fossiles dans nos vies, nous n’avons tout simplement aucun moyen de cesser de les utiliser aussi massivement en une seule dĂ©cennie »[20]. Les consĂ©quences du recule de l’échĂ©ance sur le budget carbone ne sont pas discutĂ©es. Ainsi, en relĂ©guant l’objectif zĂ©ro carbone Ă  un avenir lointain, pour laisser Ă  de nouvelles technologies le temps de se dĂ©velopper et se dĂ©ployer sur le marchĂ©, Gates demeure en parfaite continuitĂ© avec les tergiversations des 30 derniĂšres annĂ©es de nĂ©gociation climatiques. Techniques de tergiversation, c’est le nom que donnent les sociologues anglais Duncan McLaren et Mils Markusson pour qualifier les diffĂ©rentes technologies conjurĂ©es Ă  chaque nouvelle phase de nĂ©gociations sur le climat pour prĂ©server l’espoir que les ambitions climatiques pouvaient ĂȘtre atteintes, tout en repoussant l’échĂ©ance des transformations Ă©conomiques, culturelles, et comportementales incontournables pour rĂ©duire effectivement les Ă©missions. On pourrait ainsi amender la justification de Bill Gates : il n’existe aucun moyen de cesser d’utiliser les Ă©nergies fossiles sans transformations profondes et coordonnĂ©es des institutions Ă©conomiques et sociales qui gĂ©nĂšrent des modes de vie carbonĂ©s – prĂ©cisĂ©ment ce Ă  quoi appelle le mouvement de justice climatique depuis ses dĂ©buts[21], ainsi qu’un nombre croissant de chercheurs sur le climat[22].

Expliquer les causes

« Si les combustibles fossiles sont partout, c’est pour une bonne raison : ils ne coĂ»tent pas cher »[23]

Passant en revue toute une sĂ©rie d’objets du quotidien (brosse Ă  dent en plastique, cĂ©rĂ©ales et coton cultivĂ©s avec des engrais chimiques et des appareils hautement mĂ©canisĂ©s, moyens de transport et habitats nĂ©cessitant pĂ©trole, acier, bĂ©ton, plastique), Gates rappelle Ă  quel point les combustibles fossiles sont omniprĂ©sents dans les existences modernes. Mais comment en est-on arrivĂ© là ? Pour Gates, cette omniprĂ©sence est imputable Ă  l’humanitĂ© dans son ensemble, mue par un dĂ©sir naturel d’amĂ©liorer ses conditions d’existence par une augmentation de sa consommation Ă©nergĂ©tique, dĂ©sir que les carburants fossiles ont simplement satisfait en Ă©tant les sources d’énergie les moins chĂšres et les plus efficaces. L’universalisation de l’histoire Ă©nergĂ©tique des pays du Nord derriĂšre un « ĂȘtre humain », ou un « nous » saute immĂ©diatement aux yeux : celle-ci vient masquer de profondes inĂ©galitĂ©s en termes de consommation de ressources et d’émissions, ainsi que les processus socio-politiques qui sous-tendent ces inĂ©galitĂ©s historiques[24]. Au-delĂ  de cette premiĂšre critique Ă©vidente, cette lecture de l’histoire interpelle par la naturalisation de l’histoire de l’énergie qu’elle opĂšre. En prĂ©sentant une humanitĂ© n’attendant que l’invention de la machine Ă  vapeur et la dĂ©couverte de gisements de charbon pour enfin se lancer dans l’industrialisation fossile, elle occulte la dimension socio-politique dans les choix Ă©nergĂ©tiques tout comme dans l’adoption des modes de vie carbonĂ©s qui ont contribuĂ© Ă  cette omniprĂ©sence aujourd’hui.

Ainsi, si la densitĂ© Ă©nergĂ©tique du pĂ©trole et du charbon est indĂ©niable, l’histoire de leur adoption ne peut pas ĂȘtre comprise en dehors d’une histoire politique opposant des groupes sociaux aux intĂ©rĂȘts antagonistes

Sur ce premier point, les travaux d’historiens qui se sont penchĂ©s sur l’adoption de sources Ă©nergĂ©tiques fossiles questionnent l’idĂ©e d’un dĂ©terminisme purement Ă©conomique. Revenant sur l’adoption du charbon par l’industrie du coton en Angleterre dans les annĂ©es 1830, l’historien Andreas Malm a dĂ©montrĂ© que celle-ci s’est produite en dĂ©pit de projets hydrauliques de grande ampleur qui fournissaient une Ă©nergie moins chĂšre et plus fiable que la vapeur. Mais l’énergie hydraulique ouvrait Ă  des problĂšmes sociaux : les usines installĂ©es le long des cours d’eau offraient un terrain propice aux contestations ouvriĂšres, la densitĂ© plus faible en main d’Ɠuvre des zones rurales consolidant le rapport de force en faveur du travail. Le charbon quant Ă  lui, malgrĂ© son surcoĂ»t et les instabilitĂ©s techniques des dĂ©buts de la machine Ă  vapeur, permettait d’installer des usines en ville, Ă  proximitĂ© d’une large rĂ©serve d’une main-d’Ɠuvre excĂ©dentaire paupĂ©risĂ©e, et donc plus prompte Ă  accepter les conditions du travail industriel pour des plus bas salaires, et plus facilement remplaçable en cas de grĂšve. Dans une mĂȘme veine, on ne peut non plus expliquer l’adoption massive du pĂ©trole par le seul facteur Ă©conomique, car celui-ci demeure systĂ©matiquement plus cher que le charbon pendant tout le XXĂšme siĂšcle[25]. Pour l’historien Timothy Mitchell, c’est Ă  nouveau dans l’histoire sociale qu’il faut chercher les causes de ces transformations. À la fin du XIXĂšme siĂšcle Ă©mergent de puissants syndicats de mineurs capables de coordonner des grĂšves massives qui bloquent l’Ă©conomie, et dont les revendications sociales posent les bases du suffrage universel et de l’assurance sociale. Le passage au pĂ©trole, dont l’extraction et l’exportation est beaucoup moins intensive en main d’Ɠuvre, permet de contourner le mouvement ouvrier afin d’en Ă©roder le pouvoir. C’est notamment dans cet objectif qu’il est significativement subventionnĂ© par le pouvoir Ă©tasunien, sur son territoire d’abord puis en Europe avec le plan Marshall[26]. Ainsi, si la densitĂ© Ă©nergĂ©tique du pĂ©trole et du charbon est indĂ©niable, l’histoire de leur adoption ne peut pas ĂȘtre comprise en dehors d’une histoire politique opposant des groupes sociaux aux intĂ©rĂȘts antagonistes[27]. Pour en revenir au livre de Bill Gates, cette histoire souligne que des motivations socio-politiques, lorsqu’elles sont perçues par les classes dirigeantes comme suffisamment pressantes, peuvent induire l’adoption d’une source d’énergie plutĂŽt qu’une autre, en dĂ©pit de son surcoĂ»t.

Une histoire politique des choix techniques permet aussi de dĂ©naturaliser l’adoption massive des technologies emblĂ©matiques des modes de vie carbonĂ©s, que Gates prĂ©sente comme une Ă©vidence allant de soi. Prenons l’exemple de la voiture, auquel Gates se rĂ©fĂšre dans une discussion sur la lenteur de la diffusion de nouvelles technologies : « Le moteur Ă  combustion interne a Ă©tĂ© lancĂ© dans les annĂ©es 1880. Combien de temps a-t-il fallut avant que toutes les familles urbaines aient une voiture ? Trente Ă  quarante ans aux États-Unis, soixante-dix Ă  quatre-vingts ans en Europe. »[28] L’exemple avance une lecture dĂ©terministe de l’histoire des techniques : les technologies aujourd’hui omniprĂ©sentes Ă©taient prĂ©destinĂ©es Ă  le devenir dĂšs leur invention ; leur diffusion gĂ©nĂ©ralisĂ©e, certes lente et progressive, Ă©tait inĂ©vitable – une simple affaire de pĂ©nĂ©tration d’un marchĂ©. Or, si le but est de dĂ©montrer que l’adoption de nouvelles techniques rĂ©pond Ă  des logiques Ă©conomiques basĂ©es sur des choix rationnels, l’exemple de la voiture est particuliĂšrement mal choisi. Comme le rappellent Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, l’apparition des premiĂšres voitures privĂ©es aux États-Unis donne lieu Ă  de vives oppositions : celles-ci Ă©tant perçues comme une privatisation de la rue comme espace public, avec ses nombreux usages autres que la locomotion – usages que les nuisances des voitures rendent impraticables. Au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle, ce sont les tramways Ă©lectriques qui dominent le paysage urbain aux États-Unis, et fournissent un mode de transport sĂ»r, peu-cher, et relativement confortable. Leur abandon est en premier lieu le rĂ©sultat d’un dĂ©sinvestissement progressif par les puissances publiques qui s’opposent Ă  leur situation de monopole, puis d’une attaque concertĂ©e par les grands groupes pĂ©troliers et d’automobile (GĂ©nĂ©ral Motors, Standard Oil, et Firestone) dans les annĂ©es 1930, qui les rachĂštent et les dĂ©mantĂšlent afin d’étendre le marchĂ© des voitures individuelles et des bus Ă  essence, assurant des dĂ©bouchĂ©s pour leurs industries. Le rĂ©sultat, absurde pour un grand nombre de contemporains de l’époque, ralentit la mobilitĂ© urbaine et en accroĂźt le coĂ»t. Ce sont d’ailleurs sur la base de considĂ©rations Ă©conomiques que de nombreux cantons en Suisse, Ă  l’issue de plusieurs rĂ©fĂ©rendums entre 1900 et 1925, interdisent l’automobile individuelle : celles-ci accroissent les coĂ»ts de maintenance des routes et font concurrence avec le systĂšme de rail public. D’autres gouvernements, comme la rĂ©publique de Weimar en Allemagne, font le choix de subventionner et municipaliser les tramways pour rĂ©duire les couts de transport. De façon plus gĂ©nĂ©rale, la pĂ©riurbanisation et la motorisation sur laquelle elle repose sont Ă  replacer dans un projet politique plus large : ces choix techniques (dont la gĂ©nĂ©ralisation s’avĂšrera particuliĂšrement dĂ©lĂ©tĂšre pour le climat) sont encouragĂ©s par l’administration amĂ©ricaine dans l’entre-deux guerres afin de lutter contre le communisme, en gĂ©nĂ©ralisant l’accĂšs Ă  la propriĂ©tĂ© privĂ©e d’une maison individuelle[29].

L’exemple peut paraĂźtre anecdotique, mais il souligne un point important : l’omniprĂ©sence des technologies qui sous-tendent les modes de vie Ă  haute intensitĂ© carbone, loin d’ĂȘtre la consĂ©quence inĂ©luctable d’un dĂ©sir naturel de consommation, sont les produits contingents de choix politiques et d’affrontements entre acteurs Ă©conomiques aux intĂ©rĂȘts divergents. La lecture dĂ©terministe de Bill Gates permet de soustraire les processus historiques responsables de cette omniprĂ©sence au regard critique, et donc de la rendre incontestable, alors que l’enjeu climatique impose prĂ©cisĂ©ment de la remettre en question. Une histoire sociale et politique des techniques, en rappelant que d’autres choix Ă©taient possibles, permet non seulement d’armer cette remise en question, mais d’appuyer l’impĂ©ratif de refaçonner les modes de vie en s’appuyant sur la richesse des contestations et des expĂ©rimentations d’alternatives du passĂ©[30].

Le sens de l’histoire

« Toutes les activitĂ©s de la vie moderne – l’agriculture, l’industrie, les transports – libĂšrent des gaz Ă  effet de serre, et plus le temps passe, plus elles prennent de l’ampleur. Ce qui est une bonne chose, car c’est la preuve que les conditions de vie des gens s’amĂ©liorent. »[31]

C’est un refrain repris Ă  chaque nouveau chapitre du livre, une cĂ©lĂ©bration de la bonne nouvelle d’une augmentation phĂ©nomĂ©nale des conditions de vie entiĂšrement imputables Ă  l’expansion du domaine de la consommation de masse Ă  une part croissante de la population : « presque partout, les gens vivent plus longtemps et en meilleure santĂ©. Le niveau de vie augmente. Et il en va de mĂȘme de la demande en voitures, routes, immeubles, rĂ©frigĂ©rateurs, ordinateurs et climatiseurs, et en Ă©nergie pour les alimenter. »[32] Le message est clair, et sans cesse renouvelé : le dĂ©veloppement et la croissance Ă©conomique sont des processus naturels, inĂ©luctables, Ă©mancipateurs, et universellement saluĂ©s. Cet Ă©vangile de la mondialisation fait plus que donner Ă  cette derniĂšre un sens univoquement positif, il l’érige en accomplissement moralement incontestable de la lutte contre la pauvretĂ© : « Ce progrĂšs est une bonne chose. La croissance 
 signifie que la vie des gens s’amĂ©liore de bien des façons. Ils gagnent plus d’argent, obtiennent une meilleure Ă©ducation et sont moins susceptibles de mourir jeunes. Quiconque prĂ©tend lutter contre la misĂšre ne peut que considĂ©rer cela comme une bonne nouvelle »[33]. Par ce discours, Gates se positionne comme dĂ©fenseur des plus pauvres du monde[34] : c’est en leur nom que la croissance Ă©nergĂ©tique doit se poursuivre. C’est d’ailleurs Ă  partir de l’ambition de sa fondation de dĂ©fendre l’accĂšs Ă  une Ă©nergie fiable pour les pauvres qu’il est entrĂ© dans la matiĂšre du rĂ©chauffement climatique et du casse-tĂȘte qui constitue la clĂ© de voĂ»te du livre : la lutte contre la pauvretĂ© appelle Ă  augmenter la production d’énergie, alors que le rĂ©chauffement climatique impose que celle-ci ne se traduise pas par une augmentation des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre.

Un tel argumentaire repose sur une vision de la pauvreté comme une condition naturelle, que Gates illustre avec une image particuliÚrement frappante[35].

Cette image semble parler d’elle-mĂȘme : on y voit un vieux paysan labourant une terre sĂšche et frustre avec une charrue en bois tirĂ©e par deux vaches dont on voit le contour des cĂŽtes, aidĂ© par un enfant au corps tendu par le travail des champs, censĂ© reprĂ©senter cette part de la population malheureuse que le progrĂšs technique n’a pas encore atteint, qui n’est pas encore suffisamment intĂ©grĂ©e dans l’économie monde pour pouvoir s’arracher Ă  une misĂšre multisĂ©culaire. L’impĂ©ratif de modernisation s’impose donc comme une Ă©vidence.

Or, cette vision d’un tiers-monde emprisonnĂ© dans la misĂšre depuis les temps immĂ©moriaux a Ă©tĂ© profondĂ©ment dĂ©construite par l’historien Mike Davis. Dans GĂ©nocides Tropicaux, il revient sur trois pĂ©riodes de grandes famines Ă  la suite de sĂ©cheresse exceptionnelles qui frappĂšrent de nombreux pays tropicaux Ă  la fin du 19Ăšme siĂšcle, en particulier l’Inde et la Chine, oĂč elles causĂšrent entre 31 et 61 millions de morts[36]. Loin d’ĂȘtre imputables Ă  de seules irrĂ©gularitĂ©s climatiques, Davis montre comment celles-ci Ă©taient inextricablement liĂ©es Ă  la dĂ©stabilisation politique induite par la colonisation europĂ©enne. L’état chinois avait pu rĂ©pondre Ă  des Ă©vĂšnements climatiques similaires au 18Ăšme siĂšcle, Ă©vitant le dĂ©sastre humanitaire en combinant distribution interrĂ©gionale de grain par un systĂšme de canaux hautement sophistiquĂ© Ă  un contrĂŽle des prix. L’Inde prĂ©coloniale, d’aprĂšs une Ă©tude anglaise de 1978, recensait 17 famines en deux millĂ©naires contre 31 pendant les 120 ans de rĂšgne anglais, lĂ  aussi grĂące Ă  un systĂšme planifiĂ© de rĂ©serves locales et des mesures anti-spĂ©culatives, alors que la rĂ©ponse anglaise lors des famines de 1876-1878 et de 1899-1900 fut d’exporter 300 000 tonnes de grain sur le marchĂ© international, en toute conscience de la situation humanitaire dramatique. Au-delĂ  de ces Ă©vĂšnements spĂ©culaires, Davis souligne trois facteurs qui accrurent la vulnĂ©rabilitĂ© des paysans tropicaux aux Ă©vĂšnements climatiques extrĂȘmes : la substitution d’une agriculture autonome de subsistance par une agriculture d’exportation tournĂ©e vers des marchĂ©s internationaux, et donc soumis aux fluctuations des marchĂ©s, la dĂ©tĂ©rioration des conditions d’échanges due Ă  la chute des prix de ces marchandises, induisant un endettement croissant, et la suppression, par des mĂ©canismes formels et informels de colonisation, des stratĂ©gies coordonnĂ©es de dĂ©veloppement de l’agriculture[37]. Pour Davis, c’est l’imposition forcĂ©e d’une Ă©conomie de marchĂ© qui dĂ©stabilisa la paysannerie des pays tropicaux et contribua Ă  creuser les inĂ©galitĂ©s de revenus entre celle-ci et la paysannerie europĂ©enne, alors qu’aucun Ă©cart significatif ne les diffĂ©renciait au dĂ©but du 19Ăšme siĂšcle. C’est donc prĂ©cisĂ©ment l’intĂ©gration dans un systĂšme d’économie monde fondĂ© sur des conditions d’échanges inĂ©gales, et non le fait de malheurs naturels ni de pratiques horticoles arriĂ©rĂ©es, qui explique les fondements de la pauvretĂ© du « tiers monde » Ă  ce moment historique[38].

Mais quel rapport avec cette histoire et la question contemporaine du climat ? Pour le comprendre, il faut resituer Ă  quoi cette image sert dans le discours de Bill Gates. Il n’est pas anodin qu’elle accompagne les pages dans lesquelles il soulĂšve la question des inĂ©galitĂ©s d’émissions, pour en faire une lecture bien particuliĂšre :

« Le problĂšme ne tient pas seulement au fait que chaque personne consommera plus d’énergie. Nous serons aussi plus nombreux. 
 C’est une bonne nouvelle pour ceux qui verront leurs conditions de vie s’amĂ©liorer, mais pas pour le climat. ConsidĂ©rons le fait que prĂšs de 40% des Ă©missions planĂ©taires proviennent des 16% les plus riches de la population. (Et encore, ce chiffre omet les Ă©missions de produits fabriquĂ©s ailleurs, mais consommĂ©s dans les pays riches.) Que va-t-il se passer quand les gens seront plus nombreux Ă  vivre comme les plus riches ? 
 MĂȘme si le monde riche parvenait par magie au zĂ©ro dĂšs aujourd’hui, le reste du monde continuerait Ă  en Ă©mettre de plus en plus. Il serait immoral et irrĂ©aliste de vouloir empĂȘcher la progression de ceux qui se trouvent plus bas sur l’échelle Ă©conomique. 
 Nous devons permettre aux gens Ă  faible revenu de grimper les Ă©chelons sans aggraver le changement climatique. Nous devons parvenir au zĂ©ro – en produisant encore plus d’énergie qu’aujourd’hui, mais sans injecter davantage de carbone dans l’atmosphĂšre. »[39]

Les modes de vies modernes et consumĂ©ristes reposent structurellement sur un accaparement inĂ©gal des ressources et des puits de la planĂšte, ainsi que sur une externalisation systĂ©matique de ses coĂ»ts environnementaux et sociaux vers d’autres pays

Ce qui se joue ici n’est rien d’autre que la redĂ©finition d’un pilier central de la critique du mouvement de la justice climatique. Pour celui-ci, les inĂ©galitĂ©s d’émissions sont le signe d’une surconsommation des plus riches, aussi bien insoutenable d’un point de vue temporel que non-gĂ©nĂ©ralisable d’un point de vue spatial, qui appelle donc Ă  une redistribution des richesses comme Ă  une diminution drastique de la consommation des plus Ă©metteurs[40]. Le politologue Ulrich Brand parle d’un « mode de vie impĂ©rial » : les modes de vies modernes et consumĂ©ristes reposent structurellement sur un accaparement inĂ©gal des ressources et des puits de la planĂšte, ainsi que sur une externalisation systĂ©matique de ses coĂ»ts environnementaux et sociaux vers d’autres pays[41]. Les travaux de Bonneuil et Fressoz, s’appuyant sur l’étude des flux de matiĂšres produite par l’institut d’écologie sociale de Vienne, permettent de chiffrer cet accaparement inĂ©gal, en comptabilisant la balance matiĂšre, en termes de tonnes de matĂ©riaux, de diffĂ©rents blocs Ă©conomiques : les pays industriels occidentaux importent plus de mille milliards de tonnes de matiĂšres premiĂšres de plus qu’ils n’en exportent, rendu possible par un dĂ©ficit net d’importation pour le reste du monde[42]. Pour Ulrich Brand, le globe ne possĂ©dant simplement pas assez de ressources, ni de capacitĂ© d’absorption des « externalitĂ©s » du mode de vie impĂ©rial pour le garantir Ă  tous, sa gĂ©nĂ©ralisation ne peut qu’entraĂźner un accroissement des tensions gĂ©opolitiques entre Ă©tats en compĂ©tition pour l’assurer Ă  ses Ă©lites[43].

C’est Ă  partir de ce constat fondamental – du caractĂšre non-gĂ©nĂ©ralisable des modes de vie des plus riches de la planĂšte – et en contestant le caractĂšre univoquement positif de ce modĂšle de sociĂ©tĂ©[44], que le mouvement de justice climatique avance l’impĂ©ratif de dĂ©fendre et inventer des modĂšles socio-Ă©conomiques qui garantissent des conditions de vie dignes en respectant les limites planĂ©taires, c’est-Ă -dire sans reposer sur une augmentation structurelle du mĂ©tabolisme Ă©nergĂ©tique et matĂ©riel des Ă©conomies. Dans cette vision, la lutte contre la pauvretĂ© ne saurait ĂȘtre mise en opposition Ă  la lutte contre le rĂ©chauffement climatique : dĂ©coulant des mĂȘmes dynamiques historiques, toutes deux appellent Ă  une rĂ©ponse conjointe contre les systĂšmes de domination responsables de ces inĂ©galitĂ©s[45].

La vision de la pauvretĂ© qu’avance Gates : comme la condition naturelle des sociĂ©tĂ©s privĂ©es de progrĂšs, permet de prĂ©senter celle-ci comme un problĂšme de production, et non comme un problĂšme de distribution inĂ©gale des ressources rĂ©sultant d’échanges inĂ©gaux. Y remĂ©dier ne peut donc que passer par une augmentation de celle-ci, afin d’atteindre la gĂ©nĂ©ralisation souhaitable des modes de vie modernes Ă  l’ensemble de la planĂšte. Renoncer Ă  la croissance serait dĂ©lĂ©tĂšre pour les plus pauvres, c’est en leur nom qu’il faut impĂ©rativement trouver des solutions techniques pour la poursuivre tout en atteignant la neutralitĂ© carbone. Cette lecture de l’histoire participe Ă  construire, sur un ton profondĂ©ment moralisateur, le casse-tĂȘte central qui prĂ©pare la voie Ă  l’impĂ©ratif d’une solution reposant sur des avancĂ©es techniques : « le monde doit fournir aux plus pauvre d’avantage d’énergie afin qu’ils puissent prospĂ©rer, mais nous devons veiller Ă  ce que cette Ă©nergie ne produise pas davantage de gaz Ă  effet de serre. »[46] Ce procĂ©dé – faire rĂ©fĂ©rence Ă  la pauvretĂ© des pays du Sud pour dĂ©fendre la surconsommation du Nord et son modĂšle de croissance contre toute attaque – n’a rien de nouveau, on le retrouve dĂšs la confĂ©rence de Kyoto en 1997 dans l’argumentaire du Global Climate Coalition, le lobby reprĂ©sentant les intĂ©rĂȘts des multinationales dans les dĂ©libĂ©rations mondiales sur le climat[47]. En montant en opposition la lutte contre la pauvretĂ© et la lutte contre le rĂ©chauffement climatique, il permet d’écarter la critique des modes de vie tout en asseyant la voie technocratique comme seule Ă  mĂȘme de permettre une victoire sur ces deux fronts.

Une lecture phasiste de l’histoire de l’Ă©nergie

« Nous avons dĂ©jĂ  entrepris ce genre de chose – passer d’une source d’énergie Ă  une autre -, et cela a toujours pris plusieurs dĂ©cennies. »[48]

Comment rendre crĂ©dible la proposition, pour le moins audacieuse, qu’il soit possible de continuer Ă  faire croĂźtre l’Ă©conomie mondiale tout en atteignant l’objectif zĂ©ro-carbone ? Tout l’argumentaire de Gates repose sur l’imaginaire d’une transition du systĂšme Ă©nergĂ©tique, d’un systĂšme carbonĂ© vers un systĂšme renouvelable. Celle-ci permettra de tout changer (dans la base matĂ©rielle de l’économie) sans que rien ne change (ni dans ses buts ni dans son organisation). Cet imaginaire trouve son appui dans une lecture phasiste de l’histoire de l’énergie : ce type de transition a dĂ©jĂ  eu lieu par le passĂ©, de l’Ă©conomie organique reposant sur le bois, la force musculaire, et l’Ă©nergie hydraulique vers le charbon au 19Ăšme siĂšcle, qui fut ensuite succĂ©dĂ© par le pĂ©trole et le gaz naturel aprĂšs la seconde guerre mondiale[49]. MĂȘme si Gates prĂ©vient que ces transitions ont pris plus de temps que ce dont nous disposons aujourd’hui, leur Ă©vocation garde tout de mĂȘme un effet rassurant : l’exercice a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait, la feuille de route existe, le dĂ©fi consiste Ă  le reproduire, de façon rapide et coordonnĂ©.

Or cette lecture du passĂ© comme une succession d’Ăąges matĂ©riels (bois, charbon, pĂ©trole) repose plus sur des trompe l’Ɠil statistique que sur une « vision du monde fondĂ©e sur les faits »[50] dont Gates se gargarise. En effet, celle-ci provient d’une prĂ©sentation des diffĂ©rentes sources d’Ă©nergies en termes de pourcentage dans le mix Ă©nergĂ©tique total, plutĂŽt qu’en termes de valeurs absolues. Comparer ces deux approches permet de mettre en lumiĂšre Ă  quel point celles-ci diffĂšrent dans l’histoire de l’Ă©nergie qu’elles racontent.

Part des diffĂ©rentes sources d’énergie, en pourcentage, dans le mix Ă©nergĂ©tique mondial[51].

Part des diffĂ©rentes sources d’énergie, en valeurs absolues, dans le mix Ă©nergĂ©tique mondial[52]

Le premier graphique, en pourcentage, semble accrĂ©diter l’idĂ©e d’une succession de phases : le bois, majoritaire au dĂ©but du 19Ăšme, laisse place au charbon, qui atteint son apogĂ©e au dĂ©but du 20Ăšme, puis recule face au pĂ©trole et au gaz, les renouvelables demeurant minoritaires. Le deuxiĂšme, en revanche, tĂ©moigne plutĂŽt d’une accumulation de strates Ă©nergĂ©tiques : les nouvelles sources d’Ă©nergie ne remplacent pas les plus anciennes mais viennent s’ajouter dans une dynamique de consommation croissante sans inflexion majeure. C’est l’argument de Jean-Baptiste Fressoz, dont les travaux discutent l’histoire de l’Ă©nergie et des matiĂšres en lumiĂšre de la notion d’accumulation symbiotique, oĂč les nouvelles sources d’Ă©nergie font accroĂźtre la demande des formes plus « anciennes ». Par exemple, si le charbon fait reculer l’usage du bois de feu, cette baisse est plus que compensĂ©e par l’augmentation du bois d’Ɠuvre, dont l’usage, incontournable dans la premiĂšre rĂ©volution industrielle, est multipliĂ© par 6 en Angleterre entre 1830 et 1930[53]. De mĂȘme pour le pĂ©trole, dont chaque tonne consommĂ©e en Grande Bretagne entre 1918 et 1934 nĂ©cessite 2,5 tonnes de charbon, pour produire l’acier des pĂ©troliers, rĂ©servoirs, et raffineries notamment. Ces phĂ©nomĂšnes cumulatifs Ă©taient parfaitement connus des experts en Ă©nergie et en matiĂšres premiĂšres contemporains de ces transformations. Ce n’est que dans le contexte des chocs pĂ©troliers des annĂ©es 1970s que la notion de « transition Ă©nergĂ©tique » apparaĂźt, non pas sous la plume d’historiens ou d’experts du systĂšme technique, mais des futurologues amĂ©ricains soucieux de rendre crĂ©dibles leurs prospectives Ă©nergĂ©tiques. L’invention d’un passĂ© scandĂ© par une succession de transitions Ă©nergĂ©tiques donnait Ă  voir une Ă©conomie dĂ©carbonĂ©e Ă  venir « comme la suite, voire l’aboutissement d’un majestueux processus historique amorcĂ© il y a deux siĂšcles. Le problĂšme, » conclut Fressoz, est que cette lecture « projette un passĂ© qui n’existe pas sur un futur qui reste fantomatique. »[54]

Si, contrairement Ă  la lecture phasiste de l’histoire, les nouvelles sources d’Ă©nergie ont plutĂŽt eu tendance Ă  s’ajouter aux anciennes plutĂŽt qu’Ă  s’y substituer, il est permis de douter que le dĂ©veloppement de nouvelles technologies zĂ©ro-carbone permettra de faire l’Ă©conomie d’une critique de la logique de croissance perpĂ©tuelle. RĂ©futant l’idĂ©e selon laquelle les nouvelles installations d’énergie renouvelable se substituent une Ă  une aux installations fossiles, le sociologue Richard York a dĂ©montrĂ© que, pour une unitĂ© d’électricitĂ© produite par des ressources non-fossiles (incluant le nuclĂ©aire), la quantitĂ© d’électricitĂ© fossile produite ne diminuait que d’un dixiĂšme, celle-ci Ă©tant plutĂŽt additionnĂ©e au mix Ă©nergĂ©tique existant. En y regardant de plus prĂšs donc, la vision phasiste de l’histoire et l’idĂ©e de substitution de la base Ă©nergĂ©tique de l’économie, censĂ©es garantir la possibilitĂ© de continuer Ă  la faire croĂźtre sans contribuer au rĂ©chauffement, ouvrent Ă  de sĂ©rieuses remises en question. Il est par ailleurs intĂ©ressant de souligner que, si Bill Gates accrĂ©dite sa vision de l’histoire en citant Ă©logieusement l’historien de l’Ă©nergie Vaclav Smil, il ne fait pourtant aucune allusion aux conclusions de son universitaire fĂ©tiche : pour prĂ©server la biosphĂšre, il faut mettre fin Ă  la croissance ; les solutions techno-optimistes ne permettront pas d’y Ă©chapper[55].

Conclusions

Chaque Ă©tape argumentative du livre est ainsi construite pour invisibiliser ou dĂ©crĂ©dibiliser la critique du modĂšle de croissance et de la surconsommation au profit de solutions techniques, promettant de garantir la poursuite de celle-ci sans consĂ©quence climatique dĂ©lĂ©tĂšre. L’objectif zĂ©ro-carbone d’ici 2050 est utilisĂ© pour contrer l’idĂ©e d’une rĂ©duction drastique dĂšs 2030, et occulte la question du budget carbone et son impĂ©ratif de renoncer Ă  exploiter les rĂ©serves fossiles connues afin de justifier la poursuite de leur exploitation dans la prochaine dĂ©cennie. Sa lecture des « causes » de l’omniprĂ©sence des Ă©nergies fossiles, en plus de dissoudre les responsabilitĂ©s historiques dans un grand nous indiffĂ©renciĂ©, naturalise les modes de vie Ă  haute intensitĂ© carbone, invisibilisant les institutions et les choix sociaux et politiques qui ont contribuĂ© Ă  leur construction et leur diffusion hĂ©gĂ©monique, en les plaçant en dehors du champ de la critique. L’interdiction de la critique est renforcĂ©e par une forte injonction morale : remettre en cause le modĂšle de croissance reviendrait Ă  priver les plus pauvres des moyens d’amĂ©liorer leurs conditions. C’est en leur nom que celle-ci doit ĂȘtre poursuivie : la gĂ©nĂ©ralisation des modes de vie occidentaux Ă  l’ensemble de la population est simplement non-nĂ©gociable. Afin de rĂ©soudre la contradiction que cet impĂ©ratif soulĂšve en termes de lutte contre le dĂ©rĂšglement climatique, une seule solution : substituer par des nouvelles innovations techniques les bases matĂ©rielles de l’économie carbonĂ©e par des processus zĂ©ro-carbone, sans en changer les rĂšgles, ni les buts, ni le cours. De telles transitions ont dĂ©jĂ  eu lieu, mais ce sont des processus lents – il faut donc l’accĂ©lĂ©rer en finançant massivement la recherche et l’innovation dans les solutions clĂ©s, jusqu’à ce qu’elles deviennent suffisamment rentables pour ĂȘtre diffusĂ©es massivement sur le marchĂ© par le secteur privĂ©.

le techno-optimisme n’a jamais eu pour but de rĂ©soudre les problĂšmes environnementaux, mais de produire un cadre permettant de les penser en dehors de l’idĂ©e d’une contradiction fondamentale entre l’ordre Ă©conomique dominant et l’environnement

S’il se veut novateur, ce type de discours a plus de 40 ans. On reconnaĂźt l’espoir de la modernisation Ă©cologique de la fin des annĂ©es 80, avec ses promesses que le progrĂšs technique et la poursuite de la compĂ©titivitĂ©, redirigĂ©e vers des fins Ă©cologiques, permettraient de rĂ©soudre les problĂšmes environnementaux. On peut mesurer son succĂšs au fait que son adoption comme cadre conceptuel par les institutions Ă©conomiques et politiques dominantes depuis les annĂ©es 90[56] ne se soit soldĂ© par aucun recul significatif des Ă©missions au niveau global, ni mĂȘme des pays « post-industriels » lorsque les Ă©missions importĂ©es sont comptabilisĂ©es[57]. Les pĂšres fondateurs de ce concept ont depuis reconnu que, s’il pouvait s’avĂ©rer utile sur certaines problĂ©matiques bien prĂ©cises, il est insuffisant pour les enjeux de plus grande ampleur, notamment le dĂ©rĂšglement climatique, qui appelle Ă  des changements structurels de l’économie[58]. Sa rĂ©ussite durable dans les discours dominants, malgrĂ© ses Ă©checs en termes de rĂ©duction effective des Ă©missions, tient peut-ĂȘtre au fait que le techno-optimisme n’a jamais eu pour but de rĂ©soudre les problĂšmes environnementaux, mais de produire un cadre permettant de les penser en dehors de l’idĂ©e d’une contradiction fondamentale entre l’ordre Ă©conomique dominant et l’environnement, afin de dĂ©sarmer la critique radicale appelant aux changements structurels de celle-ci. Dans ce contexte, le livre de Bill Gates apparait comme le dernier effort pour servir ce mĂȘme but : retarder l’adoption de mesures structurelles et sĂ©rieuses qui permettraient d’inflĂ©chir les tendances Ă©cocidaires de l’ordre dominant, sous couvert de promesses technologiques Ă  portĂ©e de main qui, si nous y croyons assez fort, permettront de surmonter cette contradiction.

 

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[1] Orange, « Changement climatique ».

[2] Greenpeace, « Oil in the Cloud ».

[3] Fressoz, « Losing the Earth knowingly ».

[4] Bonneuil et Fressoz, L’évĂ©nement anthropocĂšne, 171‑73.

[5] On retrouve une des premiĂšres formulations de ce concepts sous le nom de modernisation Ă©cologique, dans un rapport produit pour le parlement allemand en 1984 : « La modernisation, en termes Ă©conomiques, est l’amĂ©lioration systĂ©matique et scientifique des produits et des processus de production. C’est un impĂ©ratif structurel des Ă©conomies capitalistes et marchandes, et la compĂ©tition Ă  l’innovation dans les pays industrialisĂ©s a entrainĂ© une accĂ©lĂ©ration continue de modernisation technologique. Si les problĂšmes inhĂ©rents de cette compulsion Ă  l’innovation ont Ă©tĂ© suffisamment discutĂ©s, il est tout de mĂȘme possible d’en influencer la direction. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la modernisation Ă©cologique. Il s’agit de changer la direction du progrĂšs technique et de mettre l’impĂ©ratif d’innovation au service de l’environnement. La clĂ© de cette approche consiste en la possibilitĂ© de solutions “gagnant-gagnant » pour l’économie et l’environnement, acquises principalement par la rĂ©duction des couts et de nouvelles innovations. » JĂ€nicke, « Umweltpolitische PrĂ€vention als ökologische Modernisierung und Strukturpolitik. Discussion paper ». traduit de l’allemand par l’auteur.

[6] Brand, « Sustainable development and ecological modernization »; BlĂŒhdorn, « The Politics of Unsustainability »; Dobson, Green political thought; LarrĂšre, « L’écologie politique existe-t-elle ? »; Sklair, « The Transnational Capitalist Class and the Struggle for the Environment ».

[7] McLaren et Markusson, « The Co-Evolution of Technological Promises, Modelling, Policies and Climate Change Targets ».

[8] Jacobsen, Climate Justice and the Economy; Haeringer et al., Crime climatique stop!

[9] Gates, Climat, 6.

[10] Gates, 57.

[11] Thanki, « Not Zero ».

[12] Bragg, Rose Jackson, et Lahiri, « La Grosse Arnaque ».

[13] Friends of the Earth, « Chasing Carbon Unicorns ».

[14] McLaren et al., « Beyond “Net-Zero” »; Anderson et Peters, « The Trouble with Negative Emissions »; Larkin et al., « What If Negative Emission Technologies Fail at Scale? »

[15] Comme les plans de reforestation REDD+ ou la bioĂ©nergie et captage et stockage du carbone (cultiver et brĂ»ler de la biomasse pour produire de l’Ă©nergie en aspirant simultanĂ©ment les Ă©missions).

[16] Gates, Climat, 144.

[17] Rogelj et al., « Estimating and Tracking the Remaining Carbon Budget for Stringent Climate Targets ».

[18] McLaren et Markusson, « The Co-Evolution of Technological Promises, Modelling, Policies and Climate Change Targets », 3‑4.

[19] Masson-Delmotte et al., « Global warming of 1.5°C. »

[20] Gates, Climat, 297.

[21] Klein, This Changes Everything.

[22] Urry, Climate change and society; JÀrvensivu et al., « Governance of Economic Transition, A background document to the UN Global Sustainable Development Report ».

[23] Gates, Climat, 62.

[24] Ces dĂ©bats rejoignent les critiques faites aux concepts de l’AnthropocĂšne, avec son grand rĂ©cit de l’humanitĂ© prise comme un tout indiffĂ©renciĂ©e. Voir Bonneuil et Fressoz, L’évĂ©nement anthropocĂšne.

[25] Podobnik, Global Energy Shifts, 76.

[26] Mitchell, Carbon democracy.

[27] Pour une discussion plus approfondie de ces deux exemple dans un argumentaire plus dĂ©taillĂ©, voir Bonneuil et Fressoz, L’évĂ©nement anthropocĂšne, 119‑42.

[28] Gates, Climat, 69‑70.

[29] Bonneuil et Fressoz, L’évĂ©nement anthropocĂšne, 134‑37. 306-307.

[30] Bonneuil et Fressoz, L’évĂ©nement anthropocĂšne.

[31] Gates, Climat, 10.

[32] Gates, 64.

[33] Gates, 154.

[34] Une porte d’entrĂ©e critique qui ne sera pas dĂ©veloppĂ©e ici consisterait Ă  mettre en lumiĂšre les faux-semblants de cette posture. Les prises de positions rĂ©centes de Bill Gates en dĂ©faveur de la levĂ©e des brevets sur les vaccins COVID, qui en faciliterait l’accĂšs aux pays du Sud, ont alimentĂ© le renouveau d’une critique prĂ©sente dĂšs son entrĂ©e dans la philanthropie et la santĂ© mondiale Ă  la fin des annĂ©es 90 : s’alliant avec les industries pharmaceutiques Ă©tasuniennes, Gates joua un rĂŽle dĂ©cisif dans l’inscription d’un rĂ©gime de dĂ©fense de la propriĂ©tĂ© intellectuelle particuliĂšrement stricte dans les rĂšgles du commerce mondial, permettant de solidifier le monopole de Microsoft sur les brevets de logiciels informatiques, et donc de consolider sa fortune, tandis qu’il devint un des verrous les plus importants entravant l’accĂšs des pays du Sud aux mĂ©dicaments gĂ©nĂ©riques dont ils avaient besoin. Zaitchik, « How Bill Gates Impeded Global Access to Covid Vaccines ». Pour une critique plus gĂ©nĂ©rale de la philantropie des milliardaires, voir Giridharadas, Winners take all et Maclean et al., « Elite Philanthropy in the United States and United Kingdom ».

[35] Gates, Climat, 67.

[36] Davis, Génocides tropicaux, 13.

[37] Davis, 317.

[38] Pour une dĂ©construction plus ciblĂ©e du discours de Bill Gates et des recherches sur lesquelles ils s’appuient, notamment celles de Steven Pinker et Hans Rosling, et qui intĂšgre l’histoire du 20Ăšme siĂšcle, voir Hickel, The divide.

[39] Gates, Climat, 67.

[40] Ghosh, The Great Derangement, 92.

[41] Brand et Wissen, « Global Environmental Politics ».

[42] Bonneuil et Fressoz, L’évĂ©nement anthropocĂšne, 274.

[43] Brand et Wissen, « Crisis and continuity ».

[44] En s’appuyant notamment sur une critique des modĂšles de dĂ©veloppement occidentaux dans les pays du Sud : Rahnema et Bawtree, The post-development reader, comme d’une critique de la croissance non-Ă©conomique (uneconomic growth) dans les pays du Nord : Daly, From uneconomic growth to a steady-state economy; Corazza et Victus, « Economy of Permanence ».

[45] Friends of the Earth International, « People Power Now »; « The People’s Demands for Climate Justice ».

[46] Gates, Climat, 14‑15.

[47] Sklair, « The Transnational Capitalist Class and the Struggle for the Environment », 214.

[48] Gates, Climat, 68.

[49] Fressoz, « The age of et ses limites ».

[50] Gates, Climat, 344.

[51] Voosen, « Meet Vaclav Smil, the Man Who Has Quietly Shaped How the World Thinks about Energy ».

[52] Mair, « Climate Change and Capitalism ».

[53] Fressoz, « Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles ».

[54] Fressoz, 11.

[55] Watts, « Growth must end ».

[56] Brand, « Sustainable development and ecological modernization ».

[57] Wiedmann et al., « The Material Footprint of Nations ».

[58] JÀnicke, « Ecological modernisation ».

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