Les images nous hantent : colonnes de fumée, villages évacués, pompiers épuisés, animaux asphyxiés, Canadairs zébrant le ciel, milliers d’hectares réduits en cendres, alertes aux particules fines… Nos forêts brûlent et nous ne pouvons plus regarder ailleurs car l’habitabilité de nos territoires est en jeu.

Face à ces catastrophes, un réflexe domine souvent : renforcer la maîtrise technique. Il faudrait « gérer » la forêt plus activement, « nettoyer » les sous-bois et replanter rapidement en rangs serrés des essences productives… Ce réflexe correspond à une vision du monde fondée sur la domination de la nature et à une esthétique humaine du propre et net. C’est largement une erreur. Un consensus scientifique robuste établit le rôle protecteur de la biodiversité contre les incendies.

C’est ce que nous documentons largement dans cet article : Gestion forestière et résilience aux incendies : ce que dit la science.

Pour empêcher le feu de ravager nos forêts, il faut y maintenir fraîcheur et humidité. Les arbres excellent à cela, en particulier les aînés. Ce qui maintient l’humidité des sols, ce sont les êtres vivants qui les peuplent : champignons, bactéries, insectes, mousses, et les mycorhizes qui aident les arbres à s’abreuver… car les tissus vivants sont gorgés d’eau. Les arbres « habitats » et le bois mort de grande taille hébergent une part considérable de cette vie, près de 30 % des espèces d’une forêt leurs sont affiliées. Un tronc au sol absorbe plusieurs centaines de litres d’eau et les restitue lentement, créant un microclimat humide qui limite l’assèchement alentour. Conclusion contre-intuitive mais centrale : ce n’est pas seulement pour la biodiversité qu’il faut préserver le bois mort, c’est aussi parce que la biodiversité qu’il abrite nous protège du feu.

Un sous-bois dense, une litière épaisse, un sol vivant permettent à une forêt de conserver son humidité et d’abriter les organismes qui régulent l’ensemble du système. À l’inverse, une monoculture d’arbres dont on tasse le sol s’assèche plus vite et devient plus vulnérable au feu (comme aux risques sanitaires). La nature construit sa propre robustesse là où les interventions humaines tendent souvent à la fragiliser.

L’augmentation du nombre et de l’étendue des incendies qui ravagent les forêts européennes résulte de l’allongement des périodes chaudes et sèches provoqué par les dérèglements climatiques. Mais elle est aussi le symptôme de modes de gestion forestière faits de cultures d’arbres en rangs d’oignons qui ont largement remplacé les écosystèmes forestiers. Le feu est une menace. Il est aussi le signal qui nous montre que les « forêts » telles que nous les avons façonnées ne sont plus adaptées au régime climatique dans lequel elles doivent désormais tenir.

La biodiversité comme rempart

Les forêts girondaises, dramatiquement parties en fumée cet été, étaient constituées à plus de 80 % de pinèdes plantées depuis le XIXe siècle sur d’anciennes landes humides asséchées par drainage. Résineux inflammables, sols pauvres en vie et humidité, aiguilles faciles à embraser, peuplements uniformes favorisent la propagation des flammes… Les départs de feu sont presque toujours liés à une action humaine mais, en période de sécheresse, ce qui n’était déjà plus vraiment une forêt se transforme en champ d’allumettes.

La caractéristique des forêts résilientes n’est pas la « propreté » de leur sous-bois, mais leur diversité tant des âges que d’essences d’arbres. Des méthodes de gestion proches du fonctionnement naturel des forêts, se passant de coupes rases et évitant le tassement des sols dû à la mécanisation de l’exploitation, augmentent la productivité et la rentabilité globale, résistent mieux à la sécheresse et ralentissent la propagation du feu ; la libre évolution des zones de pâtures abandonnées ainsi que des bords de cours d’eau sont autant de barrières à la propagation des feux et offrent des refuges à la faune. La nature produit spontanément les coupures et les diversités qu’aucun plan de gestion ne parvient à reproduire aussi finement.

Repenser notre rapport à la forêt

Adopter cette vision systémique ne signifie pas ne rien faire, mais choisir où et comment intervenir, avec humilité, en s’appuyant sur les dynamiques naturelles : maintenir les arbres anciens (plus un arbre vieillit, plus il stocke du carbone), diversifier les essences, restaurer les zones humides et les végétations le long des rivières, préserver le bois mort chaque fois que c’est soutenable, protéger les sols des engins lourds, concevoir les paysages en mosaïques plutôt qu’en blocs uniformes, réhabiliter le pâturage agroforestier, identifier avec précision les coupe-feu à tracer et les zones de débroussaillage nécessaire… Cela suppose d’accepter une part de féralité, de laisser davantage d’espaces évoluer sans intervention constante, précisément parce que cette liberté construit leur résilience. À ce titre, on notera le formidable rôle des castors qui créent, partout où ils s’installent, des réservoirs naturels d’eau.

C’est le sens des lignes directrices sur une gestion forestière plus proche de la nature publiées par la Commission européenne dans le cadre du Pacte vert1., laquelle confirme qu’une gestion forestière plus proche de la nature constitue aussi un modèle économiquement pertinent, conciliant rentabilité, résilience et diversification des revenus, et bénéficie du soutien des financements européens (2021-2027). C’est aussi cohérent avec les aspirations des citoyens européens qui privilégient largement les fonctions écologiques de la forêt (biodiversité, climat, esthétique…) par rapport à la seule production de bois2.

Nous préparer est un choix de société

Ce changement de regard nous concerne tous. Dans la nouvelle normalité climatique qui sera la nôtre, nous devons nous préparer aux chocs successifs – canicules, sécheresses, incendies – qui menaceront l’habitabilité de nos territoires. En Wallonie, les feux restent jusqu’ici localisés mais leur multiplication mettra rapidement en tension des services de sécurité sur-sollicités. Il nous faut donc clarifier les responsabilités de coordination, améliorer la détection précoce des feux, renforcer les équipes de pompiers et de protection civile, investir dans du matériel modernisé, organiser la participation et la solidarité citoyenne, et (re)développer une véritable « culture du feu », faite des savoir-faire nécessaires pour rendre la forêt plus résistante.

Développer des technologies de lutte contre le feu est indispensable pour protéger les personnes et les habitations, ainsi que le patrimoine forestier le plus riche qui mettrait plusieurs siècles à se reconstituer. Mais les mégafeux signalent aussi l’impasse d’un certain rapport à la nature. Il s’agit aujourd’hui de prévenir les causes profondes des incendies, de repenser la gestion de nos forêts en mobilisant une diversité de compétences, riverains, agriculteurs, hydrologues, écologues, pompiers et forestiers compris. Une gestion forestière qui doit s’accompagner du développement d’une filière de recyclage du bois diminuant progressivement la pression sur la ressource.

Nous ne pouvons pas nous contenter de plans d’urgence. Les responsables politiques doivent élaborer une stratégie de gouvernance de la forêt fondée sur ce qui favorise sa robustesse. En Wallonie, cela signifie notamment poursuivre la réduction des surfaces enrésinées d’épicéas et démanteler les systèmes de drainage des zones qui jouaient un rôle d’éponge sur le territoire. Restaurer le cycle de l’eau permet de limiter, simultanément, sécheresses, inondations et incendies. C’est une révolution culturelle à entreprendre car l’enjeu, dans l’urgence comme à l’avenir, n’est pas seulement d’éteindre les feux, c’est la transformation de nos territoires pour qu’ils restent habitables dans un nouveau régime climatique, en apprenant à mener cette transformation avec la nature et sa dynamique (oserait-on dire sa sagesse?) systémique, plutôt qu’en menant contre elle une guerre que nous ne pouvons que perdre.

 

Auteurs

  • Jean-Pascale van Ypersele, Pr. Climat et Environnement à UCLouvain et Pr. Invité à l’ULiège, ancien Vice-Président du GIEC ;
  • Jean-Claude Mangeot, garde forestier, ancien responsable du Bois de Lauzelle à Ottignies-LLN ;
  • Patrick Dupriez, Ir. Agronome des Eaux et forêts, Président du Conseil Fédéral du Développement Durable, co-président d’Etopia ;
  • Pierre Mathy, Ir Agronome, chef d’unité honoraire à la Commission européenne, Direction générale recherche et développement.

 


Références

    1. Commission européenne (2023). Lignes directrices sur une gestion forestière plus proche de la nature : https://op.europa.eu/fr/publication-detail/-/publication/2d1a6e8f-8cda-11ee-8aa6-01aa75ed71a1/language-fr
    2. Edwards, D. et al. (2012). Public Preferences Across Europe for Different Forest Stand Types as Sites for Recreation. Ecology and Society 17(1): 27. https://www.jstor.org/stable/26269008
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