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L’été 2026 a vu se multiplier les incendies de forêt en Europe, jusque dans des régions jusqu’ici épargnées : plus de 2 000 hectares brûlés à Fontainebleau, plus de 42 000 hectares dans les landes girondaises et près de 175.000 en Espagne. À la fin de l’année 2025, le European Forest Institute constatait que les superficies brûlées dans l’Union européenne avaient dépassé 1 million d’hectares, soit le double de celles brûlées en 2024 : il s’agissait déjà de la pire année enregistrée depuis 2006, date du début des relevés du Système européen d’information sur les incendies de forêt (EFFIS) (Held et al, 2026). Face à ces événements, le débat public se polarise souvent autour d’un même réflexe : intervenir davantage, nettoyer les sous-bois, retirer le bois mort, ouvrir des tranchées. Cet article propose une synthèse de la littérature scientifique disponible sur les déterminants écologiques de la résilience des forêts au feu, et sur les orientations de gestion qu’elle permet de documenter. Avec une conclusion claire : la nature crée sa propre robustesse, là où les humains, le plus souvent, fragilisent les écosystèmes face aux risques climatiques.

La commission européenne, qu’on ne peut pas accuser d’activisme environnemental, l’a, elle-même, bien compris, et a publié en 2023 les lignes directrices d’une gestion forestière plus proche de la nature (« Closer-to-Nature Forest Management », ou « CNFM »), dont le but est de concilier la résilience à long terme des forêts aux changements environnementaux dont les risques d’incendie, et la production de bois (Commission européenne (2023 a et b) ; Geraci et al (2025)). Ce cadre a été intégré à la stratégie forestière de l’UE à l’horizon 2030, via le « Pacte vert » européen, et se base sur la synthèse la plus complète à ce jour des connaissances en foresterie, notamment par Huth et al. (2025) : 55 experts d’Allemagne, de Suisse, d’Autriche et d’autres institutions européennes y formulent le consensus scientifique robuste des recommandations de gestion forestière, chacune assortie d’un niveau de confiance scientifique inspiré de la méthode du GIEC. Un consensus qui tord le cou à des croyances dépassées depuis longtemps et à des pratiques de gestion qu’il est urgent d’abandonner car elles augmentent l’inflammabilité de nos forêts, en ce inclus la gestion du bois dit « mort » et des broussailles. En filigrane, la conclusion est claire : la biodiversité favorise la résilience de nos forêts aux incendies. La biodiversité est donc à conserver et développer coûte que coûte dans nos forêts.

Ces pratiques commencent à être mises en œuvre avec des niveaux variables d’efficacité selon les systèmes de certification de gestion forestière durables volontaires existant en Europe, et peuvent être résumées en trois principes conducteurs dont la mise en œuvre pratique et la pertinence écologique sont expliquées ci-dessous (Geraci et al (2025) :

      1. Une structure forestière étagée et une canopée sans trouée maintiennent un microclimat
        humide : les plantations équiennes et les coupes rases sont à bannir ;
      2. Une régénération naturelle privilégiant une grande biodiversité en espèces et génétique de
        feuillus indigènes accélère l’adaptation : les monocultures, particulièrement de résineux, sont à
        proscrire ;
      3. La biodiversité maintient aussi l’eau dans les sols forestiers vivants : arbres-habitats, bois
        « mort », pastoralisme, castor…Il faut arrêter de tasser les sols et de chercher un bouc émissaire
        parmi les broussailles.

Ajoutons que la gestion forestière plus proche de la nature est généralement aussi, voire plus, rentable que la sylviculture intensive, grâce à des coûts d’exploitation réduits, une meilleure résilience face aux tempêtes, sécheresses, maladies et ravageurs, et une production de bois plus stable et de meilleure qualité à long terme. Elle permet également de diversifier les revenus en valorisant les produits forestiers non ligneux et les services écosystémiques (stockage du carbone, biodiversité, eau, loisirs), réduisant ainsi la dépendance au seul marché, volatile, du bois. Enfin, l’Union européenne soutient dans le programme de financement 2021-2027 cette transition par différents dispositifs (PAC, aides d’État, paiements pour services écosystémiques), destinés à compenser les coûts de transition et à encourager une gestion durable et multifonctionnelle des forêts [1].

Etat des lieux des forêts européennes : la réalité est bien loin d’une image d’Epinal

Les forêts couvrent environ 40 % du territoire européen, soit près de 170 millions d’hectares, dont plus de 80 % sont considérés comme disponibles pour la production de bois (European Parliament, 2024). Cette surface ne correspond cependant que rarement à l’image d’une forêt naturelle diversifiée : 70 % des forêts européennes sont composées d’arbres plantés la même année, c’est-à-dire structurellement équiennes (Aszalós et al, 2022), 80 % comptent au maximum trois essences, et un tiers sont des monocultures pures, le plus souvent de conifères (pin, épicéa) ou d’eucalyptus (European Parliament, 2024). Cette uniformité structurelle et spécifique constitue, comme on le verra, l’un des principaux facteurs de vulnérabilité aux incendies. Le phénomène s’est aggravé récemment : Ceccherini et al (2020), dans une étude publiée dans Nature et fondée sur l’imagerie satellitaire, montrent une augmentation de 50 % de la surface de forêt européenne soumise à des coupes rases après 2015 par rapport à la période précédente, une tendance en contradiction directe avec les recommandations de gestion résiliente aux incendies détaillées ci-dessous.

La meilleure structure du peuplement pour un microclimat humide forestier : une canopée fermée et de multiples étages de végétation.

Au contraire des idées reçues, ce ne sont pas les broussailles et le bois « mort » qu’il faut incriminer face aux incendies, mais bien les pratiques de gestion sylvicole intensives des dernières décennies. De Frenne et al. (2019), dans la revue Nature Ecology & Evolution, ont montré à l’échelle mondiale l’effet de tampon thermique exercé par les canopées forestières fermées sur les températures sous couvert. En analysant près de 100 sites forestiers répartis sur cinq continents, ils montrent que les forêts refroidissent fortement le sous-bois pendant les fortes chaleur, et réchauffent le sous-bois pendant les périodes froides. Surtout, cet effet de tampon thermique augmente lorsque les températures extérieures deviennent extrêmes. Une étude récente de Verdonck et al. (2025, Journal of Applied Ecology), fait un constat similaire pour les forêts belges et précise que même de petites ouvertures de la canopée réduisent significativement l’humidité dans la forêt. Pire : pour des coupes d’arbres réduisant d’environ 50 % le couvert forestier, l’effet de tampon thermique disparaît complètement et les températures sont même plus élevées qu’aux alentours de la forêt.

Une structure multi-étages du peuplement végétal, et l’absence de trouées larges de la canopée, sont donc les principaux facteurs qui maintiennent un microclimat frais et humide, et évitent les incendies quand la sécheresse s’installe. Cette structure multi-étages est générée par des arbres et un sous-bois de classes d’âge, et donc de hauteurs, différentes. Un couvert fermé limite l’évaporation en interceptant le rayonnement solaire et en réduisant le vent au niveau du sol. Une structure multi-étagée renforce cet effet en freinant les mouvements d’air chaud et humide vers la canopée. Il faut donc renoncer aux plantations équiennes et aux coupes rases pour conserver une canopée fermée. Ce constat met directement en cause les pratiques d’éclaircie (« thinning »), très répandues dans la gestion forestière européenne pour, pense-t-on, « réduire la compétition » entre arbres et « amener de la lumière en sous-bois ». Cette justification « écologique » du « thinning » n’est pas fondée sur la science: Godineau et al. (2023), à partir d’un modèle démo-génétique publié dans Evolutionary Applications, montrent que l’élimination des arbres jeunes que la sylviculture pratique réduit la vigueur des peuplements à long terme jusqu’à 80 %, un résultat de modélisation qui mérite d’être confirmé par des études complémentaires, mais qui interroge sérieusement l’éclaircie systématique, ne serait-ce que pour des raisons de productivité.

En particulier, l’abattage les derniers arbres anciens de nos forêts européennes, appelés à tort « vieux » arbres, génère de grandes trouées dans la canopée, proportionnelles à la circonférence de leur couronne de branches. L’excuse de leur « grand âge » est erronée : le temps de vie des arbres est long et plus un arbre vieillit, plus il croît, plus il devient robuste, plus il capte du carbone, et plus il devient un ancrage important de biodiversité par sa structure même. C’est tout l’inverse de notre perception humaine de la vieillesse. Ainsi, abattre un arbre sous prétexte qu’il est « vieux » est une absurdité et met en danger la résilience de nos forêts. Pourtant, actuellement en Europe, il n’y a plus guère d’arbres d’âges vénérables, trop peu de bicentenaires et plus du tout d’arbres tricentenaires. De façon plus générale, les arbres des forêts de production sont majoritairement coupés au moment où ils atteignent leur pic de séquestration carbone, entre 30 et 80 ans selon les essences (Nabuurs et al, 2015) — une pratique qui, pour des raisons économiques de court terme, entre en tension directe avec les objectifs européens de neutralité climatique à horizon 2050.

La « libre évolution » de nos forêts augmente la biodiversité en arbres, ce qui réduit les températures extrêmes, humidifie la forêt et augmente la productivité

Augmenter la richesse spécifique, soit le nombre d’espèces d’arbres, refroidit jusqu’à 4°C les températures maximales estivales, quand on compare une monoculture et un peuplement de 24 espèces (Schnabel et al 2025). La biodiversité en arbres augmente aussi l’humidité, ainsi que la croissance et la productivité de la forêt (Park et al 2026). Ainsi, diversifier nos bois, nos bosquets et nos forêts leur permet de renforcer leur résilience face aux événements climatiques devenus imprévisibles. On le voit à la fréquence des incendies partout en Europe et ailleurs, qui brûlent majoritairement les monocultures, par rapport aux peuplements « mixtes » formés de nombreuses espèces ou « essences », en particulier lorsqu’ils associent des feuillus, car ces derniers sont moins inflammables que les résineux (Popovic, Z et al (2021)).

La diversité génétique intraspécifique, c’est à dire la présence d’individus avec des patrimoines génétiques variés au sein de chaque espèce, importe également : elle augmente la chance que certains individus (ou « variants génétiques ») présentent, face aux conditions climatiques futures, une meilleure adaptation que d’autres. A l’opposé des monocultures, diversifier les patrimoines génétiques de nos forêts est la principale assurance écologique de leur survie à long terme, un mécanisme adaptatif de l’évolution en conditions imprévisibles, appelé « bet hedging ». Dans ce contexte, la technique de la « migration assistée » ne génère pas de consensus parmi les experts en écologie forestière. Par contre, il est démontré que la mise en « libre évolution » de la forêt restaure la biodiversité forestière mieux que la gestion active (Landridge et al 2023).

La biodiversité des arbres-habitats, du bois « mort » et des castors maintient aussi l’humidité des sols forestiers

Une idée reçue et répandue dans les débats publics attribue au bois dit « mort » une grande responsabilité dans la propagation des incendies, et voit dans son retrait une mesure de prévention de « bon sens ». La littérature scientifique établit pourtant un consensus robuste en sens inverse. Ces conclusions ont amené la Commission européenne à décider que deux des sept indicateurs que les états doivent utiliser pour quantifier la bonne santé et la résilience de nos forêts à partir de cette année concernent le bois “mort” (Règlement UE 2024/1991 de restauration de la nature, 2024) : c’est un signal de taille.

Harmon et al. (1986) ont montré dans l’un des articles les plus cités au monde sur le sujet que les troncs morts fonctionnent comme des réservoirs d’eau lors des pluies, absorbant des centaines de litres d’eau et la restituant très lentement. Les troncs au sol réduisent aussi le ruissellement, l’évaporation du sol et maintiennent une humidité favorable à la décomposition et aux organismes du sol. L’ouvrage de référence de Stokland et al (2012) intitulé « Biodiversity in Dead Wood » publié chez Cambridge University Press, précise l’ampleur de cet effet : sous un gros tronc mort, le sol contient 10 à 30 % d’eau supplémentaire par rapport au sol voisin en période sèche, sa température est inférieure de 2 à 6 °C en été, et son humidité reste élevée plusieurs jours à plusieurs semaines après un épisode pluvieux, un phénomène que les auteurs désignent sous le terme de « moisture refugia » (refuges d’humidité). De plus, le bois « mort » et les arbres-habitats hébergent une biomasse vivante considérable : on trouve entre 10 et 70 g de champignons, bactéries, algues, lichens, mousses, nématodes, acariens, collemboles, insectes saproxyliques et leurs prédateurs, qui vivent sur chaque kilogramme de bois. Environ 30 % des espèces constituant une forêt dépendent du bois mort. Cette vie associée, gorgée d’environ 70% d’eau comme tout tissu vivant, participe au rôle tampon du bois mort face à la sécheresse. L’effet du bois mort sur l’humidité des sols forestiers est actuellement limitée par la faible quantité de bois laissé au sol, environ 10 à 20 m3 par hectare en moyenne dans les forêts exploitées européennes alors que les forêts anciennes d’Europe en abritent entre 30 et 300 m3 par hectare (Commission européenne (2023b).

Ces résultats concernent le bois mort de gros diamètre, dont les « arbres habitats » et les troncs sur pied et au sol. Il en va différemment des broussailles en sous-bois, dont l’accumulation est en partie liée à l’abandon du pastoralisme (Coughlan M.R. (2014)) et qui sert de bouc émissaire à l’augmentation de fréquence et d’intensité des incendies actuels. S’il est vrai que le développement de broussailles fines et sèches en excès facilite les incendies forestiers par temps très sec, ce risque est en réalité directement lié à la simplification de structure de la forêt et à l’ouverture de la canopée, qui en asséchant le microclimat forestier, facilite l’enflammement du petit bois et des broussailles, selon Brown et al (2022). Le débroussaillage et plus largement la gestion différenciée du combustible fin autour des zones habitées – et autour de zones naturelles à préserver pour leurs qualités et ancienneté – est une mesure de prévention utile, de même que la création de coupe-feux forestiers de façon ciblée. Les coupe-feux restent cependant complexes à mettre en place de façon efficace et leur utilité est surtout démontrée en ce qu’ils facilitent l’accès aux incendies pour les services de pompiers (Syhphard, A. D. et al (2011) ; Young, J. D. et al (2024). Les coupe-feux ne semblent pas cependant pas réduire la propagation de
méga-feux quand ils atteignent des zones distantes à plus de 100 m, et risquent d’assécher significativement les sols et l’atmosphère des zones forestières ouvertes par ces traversées. Coupe-feux et bandes débroussaillées (devenus obligatoires en France notamment) tiennent du sparadrap sur un cancer à défaut de traiter en priorité la racine du problème.

Un sol forestier riche en matière organique, et donc en organismes vivants, est aéré et par conséquent capable d’absorber l’eau, reconstituant les réserves hydriques plutôt que de laisser l’eau ruisseler lors des pluies. Ce n’est pas une surprise que le tassement du sol dû au passage des machines utilisées pour les coupes d’arbres mécanisées réduise considérablement les capacités de stockage d’eau dans les sols forestiers. Il est urgent de remplacer partout où c’est possible l’extraction mécanisée de troncs par des techniques moins invasives et destructrices dont l’utilisation de chevaux de trait. De plus, les zones humides forestières telle que les mares, les flaques, les rigoles d’eau… forment un réseau où l’eau stagne avant de percoler dans les sols, qui sert de barrières physiques limitant la propagation des feux et de zones d’abreuvage pour la faune. Ces réseaux de zones humides forestières sont essentiels et justifient l’arrêt du drainage des sols. Le retour du castor, alors qu’il avait pratiquement disparu de nombreuses régions, de France et d’Europe, est aussi un atout de taille : Fairfax et al (2020) ont montré que lors de cinq grands incendies de forêt dans l’ouest des Etats-Unis des dernières années, la végétation s’est dégradée environ trois fois moins dans les zones avec castors que dans celles où ils étaient absents.

Connectivité du paysage forestier à l’échelle régionale

Au-delà des mesures de résiliences décrites pour les peuplements localement, la fragmentation des massifs forestiers européens est un facteur de vulnérabilité largement sous-estimé dans le débat public. A l’échelle du paysage, il s’agit de créer des passages entre massifs isolés pour permettre à la biodiversité de circuler, et ainsi garantir que les variants génétiques les plus adaptés se propagent : cette dynamique de migration est la garante de la survie à moyen terme de l’écosystème forestier. Nos forêts ne peuvent pas devenir des îlots d’habitat au milieu des déserts de biodiversité que sont nos villes, nos cultures industrielles et nos routes, car l’isolement géographique d’un massif de trop petite taille mène à sa disparition progressive. Actuellement la situation est critique en Europe : selon la synthèse « Forest landscape in Europe – Pattern, fragmentation and connectivity » (Publications Office of the EU, 2013), 40 % des forêts européennes possèdent une lisière non forestière à moins de 100 mètres, et 70 % des surfaces forestières sont isolées les unes des autres par plus d’un kilomètre. Cette fragmentation limite les capacités de dispersion des graines et des espèces animales, empêchant la mosaïque de stades de succession écologique (pionnier, jeune, mature, climacique) de se recomposer naturellement à l’échelle du paysage. Or les perturbations naturelles comme le feu surviennent, dans les dynamiques forestières naturelles, selon un cycle de retour de 50 à 150 ans, sur des surfaces de 30 à 100 km2, qui est donc la surface minimale à laquelle une mosaïque de stades de succession peut se maintenir et permettre aux espèces de migrer entre zones au fil du temps. Rares sont les massifs forestiers de cette taille en Europe. Organiser des corridors écologiques entre massifs constitue donc un levier essentiel de résilience à l’échelle paysagère, complémentaire des interventions à l’échelle du peuplement.

Conclusion : il est urgent de baser nos actions sur la science !

Peu d’études ont encore à ce jour comparé l’importance relative de ces différentes causes d’incendies  de nos forêts en Europe. Ochoa et al (2024) ont fait ce travail sur base des départs de feux des 20 dernières années en Europe et démontre que l’aridité climatique est de loin le facteur le plus influent sur les risques de feux. Autrement dit, pour réduire les incendies de forêts, il s’agit de se focaliser sur toutes les pratiques qui : i) réduisent les bouleversements climatiques, et qui ii) maintiennent l’humidité élevée typiques des forêts en bonne santé. La biodiversité y a un rôle central à jouer, comme la science l’a démontré. La science écologique converge vers un constat qui s’oppose souvent à l’intuition immédiate suscitée par les images de catastrophes : ce n’est pas l’excès de nature, de bois mort, de sous-bois dense, d’arbres anciens… qui rend nos forêts vulnérables au feu, mais au contraire son appauvrissement structurel et fonctionnel par des décennies de monocultures, de drainage et de coupes rases. Les cadres politiques européens (lignes directrices « CNFM » de 2023, loi de Restauration de la nature 2024, stratégie forestière UE pour 2030) intègrent ces connaissances mais leur mise en œuvre reste, sur le terrain, en retard sur l’état de la connaissance scientifique et sur les préférences des citoyens européens.

Dans la nouvelle normalité climatique qui sera nôtre, nous avons un besoin impératif de nous préparer aux chocs successifs – canicules, sécheresses, incendies – qui menaceront l’habitabilité de nos territoires. Il s’agit d’identifier des responsabilités stratégiques et de coordination, d’améliorer les capacités de détection précoce des feux, de renforcer les équipes de pompiers et de protection civile, d’investir dans du matériel modernisé, d’organiser la participation et la solidarité citoyenne, de renforcer la coopération européenne…

Mais nous ne pouvons pas nous contenter de plans catastrophe. Les responsables politiques ont la responsabilité d’élaborer un plan de transformation de la forêt avec la conscience de ce qui favorise sa robustesse. Car l’enjeu ne sera, ni dans l’urgence ni à l’avenir, de seulement éteindre les feux. Ce sont nos territoires que nous devons collectivement transformer pour qu’ils restent habitables malgré les dérèglements climatiques. Et cette transformation, nous devons apprendre à la mener avec la nature et ses dynamiques systémiques, plutôt qu’en menant contre elle une guerre que nous ne pouvons que perdre.

Les préférences citoyennes, telles que documentées par plusieurs enquêtes indépendantes, ne sont pas alignées sur les pratiques de gestion dominantes. Une synthèse de l’Institut forestier européen (European Forest Institute, 2021) sur les attitudes du public envers les forêts en Europe montre que les citoyens privilégient nettement les fonctions non productives des forêts – habitat pour la biodiversité, absorption de carbone, protection contre les catastrophes naturelles – par rapport à leur fonction de production de bois, et préfèrent les peuplements sans cicatrices visibles d’exploitation. Les visiteurs valorisent les peuplements plus âgés, structurés et moins intensément gérés pour leurs usages récréatifs (Edwards et al. (2012)).

En synthèse, pour renforcer la résilience des forêts européennes au feu et aux bouleversements climatiques, il s’agit de :

 

    • Préserver un couvert forestier fermé et une structure forestière multi-étagée ;
    • Privilégier une sylviculture continue proche de la nature où les coupes rases ainsi que l’élimination des arbres « anciens » et accepter des forêts en libre évolution, sans intervention constante ;
    • Diversifier les essences et la diversité génétique au sein des peuplements, en particulier vers les feuillus indigènes adaptés au terroir local ;
    • Protéger les sols forestiers du tassement par les engins lourds, et restaurer les réseaux de zones humides et le drainage naturel.
    • Maintenir et augmenter le volume de bois mort de gros diamètre, sur pied et au sol, en particulier les arbres-habitats ;
    • Organiser la connectivité écologique entre massifs forestiers par des corridors régionaux.

 

Il est temps de passer à l’action.

 

Jean-Pascal van Ypersele, Pr. Climat et Environnement à UCLouvain et Pr. Invité à l’ULiège, ancien Vice-Président du GIEC
Jean-Claude Mangeot, garde forestier, ancien responsable du Bois de Lauzelle à Ottignies-LLN
Pierre Mathy, Ir Agronome, chef d’unité honoraire à la Commission européenne, Direction générale recherche et développement
Patrick Dupriez
, Ir. Agronome des Eaux et forêts, Président du Conseil Fédéral du Développement Durable, co-président d’Etopia
Caroline Nieberding, Pre. d’Eologie terrestre et sciences de l’Environnement à l’UCLouvain


Bibliographie

 


Notes de bas de page

[1] Voir pages 34-37 du guide de la Commission européenne (2023a), Lignes directrices sur une gestion forestière plus proche de la nature : https://op.europa.eu/fr/publication-detail/-/publication/2d1a6e8f-8cda-11ee-8aa6-01aa75ed71a1/language-fr

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