Nous avons subi cet été une chaleur à laquelle nos corps ne sont pas habitués. Pendant plusieurs jours, et surtout nuits, des mots que l’on croyait réservés aux rapports scientifiques sont devenus des sensations concrètes : le bitume qui colle, les rails qui se dilatent, les nuits sans sommeil, les décès qui s’accumulent, les corps épuisés, les animaux d’élevage qui meurent en masse, la nature qui souffre autour de nous… L’inhabitabilité de nos territoires et les limites planétaires ne sont plus des hypothèses à discuter mais une expérience que nous vivons dans notre chair.

Il est tentant, dès le retour de la fraîcheur, de refermer le chapitre et de reprendre nos habitudes. Une fois encore, une fois de trop ! Car l’angoisse ressentie devant un monde qui ne se reconnaît plus lui-même n’est pas un mauvais moment à passer, c’est un signal rationnel, une intelligence du danger que nous devons désormais intégrer à notre respiration collective.

Sortir du confort du mot « adaptation »

Il faudra s’adapter, entend-on. Bien sûr, mais à quoi, et comment ? Climatiser davantage (et mieux), végétaliser, gérer l’eau autrement, réorganiser les cultures… Ce discours rassure parce qu’il laisse intacte l’illusion que la nature finira toujours par plier devant notre ingéniosité. Mais s’adapter à un changement climatique de cette ampleur et de cette vitesse n’a aucun précédent dans l’histoire du vivant. Et nous ne sommes pas seuls : nos vies dépendent d’écosystèmes, d’insectes, d’oiseaux, de sols vivants, de rivières et d’océans qui n’ont, eux, aucun climatiseur à disposition. On ne construira pas de bulle durable autour d’une espèce qui refuse d’assumer ses responsabilités.

Adapter nos sociétés aux dérèglements climatiques est essentiel, urgent et complexe. Mais les scientifiques sont clairs : on ne s’adapte pas à un monde à +4°C par rapport à l’ère préindustrielle. Le discours sur l’adaptation ne peut pas faire l’impasse sur la question des limites. Et les limites planétaires ne sont pas une opinion parmi d’autres, un point de vue idéologique qu’on pourrait choisir d’ignorer : ce sont des réalités physiques.

La croissance du PIB comme leurre

Il faut nommer ce qui nous a menés jusqu’ici : un modèle qui mesure le progrès à l’aune quasi exclusive d’une production et d’une consommation toujours plus grandes ; comme si la planète pouvait s’étendre au même rythme que nos économies. Ce n’est pas une fatalité, ce sont des choix…

La vraie question n’est pas d’être « pour » ou « contre » la croissance. Elle est de savoir quelle prospérité nous souhaitons, et à quel prix pour nos cohabitants planétaires aujourd’hui et ceux qui viennent après nous. Car poursuivre sur la voie d’une consommation insoutenable de ressources par les pays riches, ce n’est pas préserver notre niveau de vie, c’est hypothéquer les conditions dans lesquelles nos enfants pourront vivre, c’est dégrader l’habitabilité de la terre.

Les gains d’efficacité de production, annoncés depuis des décennies, sont année après année absorbés par l’augmentation des volumes. Aucun indice sérieux ne montre un réel découplage de la croissance du PIB avec son empreinte sur le climat et sur le vivant dont nous observons l’effondrement massif et accéléré. En faire un objectif en soi, sans égard pour les limites physiques qui nous encadrent, revient à multiplier les factures – économiques, sociales, écologiques – que nous prétendons éviter.

Accepter l’idée de la catastrophe pour mieux agir

Il faut avoir le courage d’accueillir sérieusement la perspective de la catastrophe, non pour s’y résigner, mais pour agir avec la lucidité qu’elle exige. La lucidité n’est pas paralysante, elle mobilise et rappelle que le pire n’est pas écrit. La vie continuera, avec ou sans nous. À nous de choisir résolument le « avec nous ».

Sans justice, pas de transition qui tienne et qui vaille

Mais cette lucidité ne vaut pas grand-chose si elle ne s’accompagne pas d’une exigence de justice. On ne peut mettre sur le même plan les émissions de celui qui prend sa voiture faute d’alternative et celles de celui qui multiplie les vols en jet privé ; on ne peut pas faire porter le poids de la transition sur les ménages modestes pendant que les modes de vie les plus consommateurs de ressources restent hors de portée politique. Une transition qui ignore ces inégalités ne suscitera ni adhésion, ni efficacité durable ; elle nourrira le sentiment que l’écologie est un luxe pour ceux qui peuvent se le permettre et le ressentiment chez les autres.

La transition juste n’est pas un supplément d’âme ajouté après coup aux politiques climatiques : c’est la condition de leur réussite. Elle suppose que les efforts soient d’abord politiques et institutionnels, ensuite répartis selon les capacités et les responsabilités de chacun, entre pays riches et pays pauvres, entre plus gros pollueurs et plus vulnérables, entre les générations qui ont façonné ce modèle et celles qui devront vivre avec ses conséquences. Elle suppose aussi que la transition profite concrètement à ceux qui doivent y participer : par l’emploi, le logement, la santé, le bénéfice de services publics à la hauteur…

Des choix politiques structurants plutôt que des appels aux gestes individuels

Il est tentant d’inviter chacun à changer ses comportements. Mais ces gestes ne pèseront jamais à la hauteur de ce qui se joue et ils ne doivent surtout pas servir d’alibi pour dispenser les pouvoirs publics et les grands acteurs économiques de leurs responsabilités. On ne répond pas à un dépassement des limites planétaires par une somme de bonnes volontés individuelles mais bien par des choix politiques structurants, qui changent les règles du jeu équitablement, pour tout le monde à la fois, de façon efficace et juste.

Là doit résider notre véritable ambition : rassembler autour de décisions collectives qui rendent les choix positifs plus simples, plus accessibles et plus désirables que les autres. Une politique climatique qui rassemble, pas une morale qui divise :

  • Faire de la question climatique le cœur du débat politique. Aucune promesse électorale n’a de sens si le pays qu’on prétend gouverner risque de devenir inhabitable.
  • Réduire ce qui peut l’être parmi les usages les plus superflus et les plus polluants, pour développer ce qui doit croître : mobilité partagée, agroécologie, économie circulaire, réparation, produits durables, logements adaptés et accessibles, culture et lien social. Ces choix se décident collectivement, par la régulation, l’investissement public et la fiscalité, pas par les arbitrages individuels.
  • Réaménager nos territoires dès maintenant : désimperméabiliser les sols, rendre leurs méandres aux rivières, planter des haies et des forêts nourricières.
  • Élargir notre définition de la richesse : un logement décent, une alimentation saine, des soins accessibles, des transports publics efficaces et un air respirable comptent davantage pour le bien-être collectif qu’une consommation qui ne cesse de croître.
  • Répartir équitablement l’effort et ses bénéfices : faire contribuer en priorité les modes de vie et les activités les plus émettrices, protéger les ménages les plus exposés, garantir que chaque territoire, chaque génération, chaque pays trouve sa juste place dans la transition plutôt qu’en subir seul le coût.
  • Maintenir et renforcer les politiques climatiques et de coopération ambitieuses, du niveau local à l’échelle européenne.

Habiter la planète en y vivant mieux, tous ensemble

L’enjeu n’est pas de choisir entre préserver la planète et bien y vivre : c’est le même projet. Une société qui redistribue plus justement, qui investit dans ce qui nous rend collectivement plus résilients, et qui n’attend plus des individus qu’ils compensent les manquements de la décision publique, sera aussi une société où l’on vit mieux grâce.

C’est précisément ce que le philosophe Baptiste Morizot, avec le juriste Laurent Neyret, vient de mettre en mots dans leur dernier ouvrage : après la liberté et la dignité, grandes conquêtes du XXe siècle, le XXIe siècle doit consacrer un nouveau principe cardinal : l’habitabilité. Le droit protège ce qu’il sait nommer, l’égalité, la liberté, la sécurité, mais il n’a encore jamais nommé leur condition initiale : un monde qui reste vivable, car sur une terre inhabitable aucune vie digne n’est possible.

Cette proposition déplace utilement le regard : l’habitabilité n’est pas un supplément écologique ajouté après coup aux droits existants, elle en est le socle. Elle rejoint ce que nous essayons de dire ici autrement : préserver les conditions d’habitabilité de la planète n’est pas un renoncement à la prospérité, c’est ce qui rend toute prospérité future possible. Faire de l’habitabilité une valeur politique à part entière, au même titre que la liberté, c’est se donner les moyens d’agir avant que la catastrophe n’impose ses propres arbitrages.

L’inaction n’est pas une option neutre. Attendre est une décision, et elle a un prix.

Nous avons ressenti, cet été, ce que signifie vivre dans un monde qui vacille, dans un monde en feu. Ne laissons pas ce signal s’effacer avec les premières pluies. Faisons-en, au contraire, le point de départ d’une transformation collective à la hauteur de ce qui se joue et capable de rassembler autour d’une trajectoire de prospérité choisie et partagée.

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