Les 11 et 12 février derniers, industriels européens et dirigeants politiques européens se sont rencontrés en Belgique pour parler compétitivité et avenir de l’industrie. Le Premier Ministre Bart de Wever s’est adressé aux industriels en ces termes : « Donnez-nous vos 10 commandements. Qu’est-ce qui vous empêche d’être compétitifs aujourd’hui ? ». Cette déclaration résonne comme un aveu d’absence de vision de la part du politique, semblant s’en remettre au monde industriel pour décider lui-même de son propre avenir. Pourtant, sans vision politique claire, sans garde-fous sociaux et environnementaux, la réindustrialisation promise pourrait rater le train de l’indispensable transformation écologique dans une Europe aux ressources limitées, voire pire, approfondir les crises en cours.

La réindustrialisation de l’Europe est devenue un mantra. Dans un monde en crise — géopolitique, climatique, énergétique —, l’idée de reconstruire une industrie forte, souveraine, verte, semble être la seule issue pour garantir notre autonomie et notre avenir. Mais derrière ce discours rassurant, se cache une réalité bien plus complexe, voire contradictoire. Car réindustrialiser, ce n’est pas seulement produire plus, c’est aussi choisir quoi produire, comment, pour qui, et à quel prix. Et c’est là que les choses se compliquent.

L’Union européenne a fait le choix de miser sur le Clean Industrial Deal (CID), un volet industriel du Green Deal, présenté en février 2025[1]. Ce plan, inspiré du rapport Draghi, vise à transformer l’industrie européenne en un pilier de la transition écologique tout en la rendant compétitive face à la Chine et aux États-Unis. L’objectif ? Produire 40 % des technologies propres en Europe d’ici 2030 — éoliennes, pompes thermiques, électrolyseurs, batteries — tout en réduisant les émissions de l’industrie, responsable de 20 % des GES de l’UE.

Mais ce plan, ambitieux sur le papier, repose sur des fondations fragiles. D’abord, il s’appuie sur une vision technosolutionniste qui croit que l’innovation seule suffira à résoudre la crise climatique. Or, la science est claire : la pollution ne s’écoule pas. L’économie européenne dépasse largement ses limites planétaires. Et ce n’est pas en produisant plus de panneaux solaires ou de batteries que nous résoudrons le problème. Il faut aussi réduire notre consommation de ressources, et donc notre production globale.

C’est là que le CID montre ses limites. Il ignore largement le principe de sobriété, ce mot tabou dans les cercles politiques. Pourtant, sans sobriété, pas de transition écologique réussie. Comme le rappelle Hans Bruyninckx, ancien directeur de l’Agence européenne pour l’environnement, « il est impossible de répondre à la crise climatique sans politique sur les ressources »[2]. Or, la consommation de ressources a été multipliée par 3 en 50 ans, et pourrait encore augmenter de 60 % d’ici 2060 si rien ne change. Pour limiter le réchauffement à 1,5°C, il faudrait réduire cette consommation de 30 % d’ici 2050. Ce qui entraînerait une baisse des émissions de 83 % et de la demande en énergie de 27 %. Mais on en parle à peine. Et on n’agit pas.

Le CID repose aussi sur une logique de compétitivité qui, en réalité, est une course sans fin. L’Europe veut rivaliser avec la Chine et les États-Unis, mais cette logique est en contradiction avec les objectifs de durabilité. Comme le soulignent Richard Burnthaler, Sebastian Mang et Jason Hickel dans un article récent, la politique industrielle européenne « vise la résilience, mais ne renforce pas les institutions non marchandes fondamentales ; elle cherche l’autonomie, mais exacerbe les dépendances ; elle prétend promouvoir la durabilité, mais reste tributaire des stratégies du secteur privé axées sur le profit »[3]. En clair, elle risque de renforcer — plutôt que de résoudre — les crises qu’elle est censée attaquer.

L’un des exemples les plus frappants est celui des métaux critiques. L’UE est dépendante à 75-100 % des importations pour les métaux nécessaires à la transition — cobalt, lithium, nickel, germanium. Pour y remédier, elle a adopté une loi sur les matières premières critiques (CPRM) en 2023, fixant des objectifs chiffrés : 10 % de la consommation européenne doit provenir du sous-sol européen d’ici 2030, 40 % doit être transformé sur le territoire, et 25 % doit être recyclé. Mais cette loi ignore le principe de sobriété. Elle ne questionne pas la nécessité de consommer autant de métaux, ni la possibilité de réduire notre dépendance en concevant des produits plus sobres, plus durables, plus réparables.

Et puis, il y a le problème des droits humains. La loi sur les matières premières critiques prévoit des projets considérés comme d’« intérêt public supérieur », dont les détails sont tenus secrets au nom de la « défense » ou du « secret commercial ». Ce manque de transparence inquiète les ONG et les communautés locales. Le Bureau Européen de l’Environnement dénonce « un modèle d’opacité institutionnalisée déguisée en autonomie stratégique »[4]. Et Client Earth a déposé une plainte officielle auprès du Médiateur européen. Car lorsque le contrôle démocratique est sacrifié à la rapidité, la légitimité s’effondre — et la résistance grandit.

Le CID prévoit aussi d’investir 100 milliards d’euros pour soutenir la fabrication de produits propres en Europe. Mais comment sont allouées ces aides ? Et à qui ? Un rapport de Greenpeace Belgique en 2024 a montré que l’industrie bénéficie de nombreux avantages fiscaux, mais que ses résultats en matière de décarbonation sont trop faibles[5]. En clair, on paie pour polluer. Et ce n’est pas un hasard. La structure composite de l’UE, avec ses règles strictes sur les aides d’État, empêche de mettre en place un système simple comme l’Inflation Reduction Act américain. Mais elle permet aussi de mieux contrôler les dépenses. Le défi est donc de faire en sorte que ces aides soient conditionnées à des engagements réels en matière de durabilité, de sobriété, de droits humains.

Un autre enjeu est celui de l’emploi. La réindustrialisation, dit-on, va créer des emplois. Mais est-ce si sûr ? L’exemple de l’usine Safran à Marchin est éloquent : 108 millions d’euros investis pour créer 100 emplois — soit 1 million d’euros par emploi. Et ce n’est pas un cas isolé. La tendance à la baisse des emplois dans le secteur manufacturier est commune à tous les pays développés, en raison de l’automatisation et des gains de productivité. Les emplois créés sont-ils de qualité ? Pas toujours. Les usines de batteries en Europe, souvent détenues par des capitaux chinois ou sud-coréens, soulèvent des préoccupations environnementales, sociales et économiques. L’absence d’exigence de transfert de technologie est un autre problème. L’Europe se contente de produire des batteries, sans maîtriser la technologie.

Le CID repose aussi sur une vision de l’énergie qui, bien que tournée vers les renouvelables, reste dépendante du gaz. Le prix de l’électricité est encore lié à celui du gaz, ce qui le rend plus cher qu’en Chine ou aux États-Unis. Pour y remédier, la Commission prévoit des contrats tripartites entre les pouvoirs publics, les producteurs d’énergie et les entreprises. Mais ce n’est qu’un palliatif. Il faut décorréler les deux énergies, ce qui est techniquement possible, mais politiquement difficile en raison des différences de mix énergétique entre les États membres.

Enfin, il y a le problème de la croissance. La réindustrialisation est souvent présentée comme un moyen de relancer la croissance économique. Mais la croissance, au-delà d’un certain seuil, ne profite plus au bien-être. Elle peut même aggraver la situation, en creusant les inégalités ou en aggravant la crise écologique. La véritable richesse des nations n’est pas dans le PIB, mais dans la qualité de vie : logement, éducation, santé, emplois de qualité, richesse partagée. C’est à cela que ressemble une économie du bien-être. Et c’est ce que l’Europe devrait viser.

 

Alors, que faire ?

 

D’abord, il faut repenser la politique industrielle. Elle ne doit plus être centrée sur la compétitivité, mais sur la satisfaction des besoins. Comme le proposent Burnthaler, Mang et Hickel, il faut passer d’une théorie de la valeur basée sur la satisfaction des préférences à une théorie basée sur les besoins. Cela signifie donner la priorité aux activités économiques essentielles pour la satisfaction des besoins humains, et permettre des distinctions et des priorités significatives au sein des économies contemporaines.

Ensuite, il faut intégrer la sobriété dans tous les plans. Cela signifie réduire la consommation de ressources, concevoir des produits plus sobres, plus durables, plus réparables. Cela signifie aussi réduire la production de biens inutiles ou délétères — plastique, PFAS, engrais phosphatés — qui n’ont pas leur place dans le monde de demain.

Enfin, il faut démocratiser la décision économique. Les choix industriels ne doivent plus être laissés aux seuls industriels, mais débattus par la société. Cela signifie mettre en place des services de base universels, une garantie d’emploi, des seuils de revenu minimum, des impôts sur la fortune et l’héritage, et une répartition plus équitable de la propriété des entreprises.

La réindustrialisation de l’Europe est possible. Mais elle ne sera réussie que si elle est fondée sur une vision lucide de la transition écologique, intégrant les limites planétaires, la sobriété, la justice sociale, et la démocratie. Sinon, elle ne sera qu’une course contre elle-même — et une course perdue d’avance.

« Car être compétitif en innovant pour être plus productif, mais pour quoi exactement et pour qui ? Essayer de grandir plus vite que les autres n’est pas une stratégie de développement, c’est un concours de musculation. L’Europe devrait utiliser son pouvoir de leadership pour établir un nouvel ordre du jour, une voie plus socialement intelligente et écologiquement raisonnable vers une prospérité qui ne se compte pas seulement en euros. »

C’est cela, être réaliste. C’est cela, être responsable. C’est cela, être européen.

 


Notes et références

 

  1. Commission Européenne (février 2025). Clean Industrial Deal. Volet industriel du Green Deal inspiré du rapport Draghi sur la compétitivité européenne.
  2. Bruyninckx, H. (Ancien directeur de l’Agence européenne pour l’environnement). Déclarations sur la nécessité d’une politique des ressources pour répondre à la crise climatique.
  3. Burnthaler, R., Mang, S., & Hickel, J. (Article récent). Analyse critique de la politique industrielle européenne : entre résilience affichée et dépendance accrue au secteur privé.
  4. Bureau Européen de l’Environnement (EEB). Dénonciation du modèle d’opacité institutionnalisée dans la loi sur les matières premières critiques (CPRM).
  5. Greenpeace Belgique (2024). Rapport sur les avantages fiscaux de l’industrie et l’insuffisance des résultats en matière de décarbonation.
  6. Exemple de l’usine Safran à Marchin : 108 millions d’euros d’investissement pour 100 emplois créés.
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