
La date du 24 novembre 1991 est connue dans l’histoire politique et électorale de la Belgique comme le « dimanche noir ». Les résultats des élections législatives montrent une percée de l’extrême-droite en Flandre, mais également en Wallonie. Néanmoins à côté de cette vague noire électorale, la force politique des Verts enregistre une progression, à la différence des autres partis traditionnels. En effet, dans l’espace wallon, Ecolo obtient un score de 13,5 %.[1] Cette élection de 1991 a une saveur particulière pour le parti, car c’est sa quatrième participation aux élections législatives. Elle conclut aussi une décennie d’existence politique et « 10 ans de campagne électorale »[2].
Issu de mon mémoire de fin d’études présenté en août 2024, cet article explore la communication mise en place par le parti Ecolo lors des élections législatives de 1981, 1985, 1987 et 1991. Sur base de l’analyse des affiches électorales, communiqués de presse et divers supports de communication, il vise à restituer les éléments historiques essentiels qui ont composé le discours et l’image de ce « nouveau » parti et à comprendre les arguments politiques présentés aux électeurs et électrices francophones.
Les premiers pas de la communication : jalons et tensions internes
Pour ce scrutin fixé le 8 novembre 1981, Ecolo est un tout nouveau parti dans le paysage électoral. Créé officiellement le 8 mars 1980, le mouvement d’« Écologistes Confédérés pour l’Organisation de Luttes Originales » regroupe les revendications des groupes d’écologie politique comme les Amis de la Terre, des mouvements antinucléaires et Démocratie Nouvelle, formation à doctrine fédéraliste. Les slogans adoptés pour cette élection, « Faire de la politique autrement » ou « Une autre manière de faire de la politique », seront repris pour les campagnes électorales suivantes. Une stratégie bien particulière est alors adoptée par les écologistes francophones pour cette première campagne : le parti souhaite se présenter comme un acteur « autre », différent, en rupture avec la professionnalisation et la bureaucratisation des partis traditionnels. La campagne est coordonnée et organisée sur une base bénévole avec un budget d’un demi-million d’euros.[3]
Une première singularité réside dans les affiches et les visuels qu’adopte Ecolo : ils se différencient de l’usage généralisé de la photographie dans les campagnes électorales et proposent des affiches illustrées. En effet, les campagnes des autres partis se ressemblent dans les codes adoptés : des photographies grand format, une esthétique nette, une police de caractère similaire[4]. En choisissant une couleur politique, le vert, et un logo, l’arbre fourchu présent depuis la liste européenne Europe-Écologie de 1979, Ecolo adopte les normes de la communication politique belge. Six affiches de cette élection de 1981 ont été conservées. En général, l’esthétique est très sobre : du noir, du blanc et du vert, une police capitale et le logo comme composante principale[5].

Figure 1 : Une des affiches déployées pour la campagne de 1981. « Une autre manière de faire de la politique ». (1981). Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales. Namur : Etopia.
Dès cette première élection, Ecolo se montre très critique face aux pratiques d’affichage anarchique de ses concurrents et du gaspillage qui en découle, en particulier dans l’espace liégeois. À cet effet, deux affiches sont réalisées, dont une dessinée par la petite-fille d’un militant liégeois, Théo Bruyère. Cette affiche représente un arbre et est titrée « La démocratie, c’est aussi respecter l’affichage des autres »[6].

Figure 2 : Une des deux affiches éditées par Théo Bruyère lors de l’élection de 1981 dénonçant le chaos de l’affichage politique dans la ville de Liège. Elle a été dessinée par la petite fille de ce dernier, Sylvia. « La démocratie c’est aussi respecter l’affichage des autres ». (1981). Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales. Namur : Etopia.
À côté de ces affiches arborant un style simple ou naïf, le parti propose une esthétique plus artistique, notamment influencée par la bande dessinée franco-belge. Une de ces affiches est d’ailleurs réalisée par François Schuiten. Artiste prolifique et bien connu, François Schuiten acquiert une renommée certaine avec les séries de bande dessinée Terres Creuses et les Cités Obscures. Sa patte d’artiste est immédiatement reconnaissable dans cette affiche où on peut retrouver son goût pour la technologie, l’urbanisme et une certaine vision du futur[7]. Ecolo communique son engagement antinucléaire qui se retrouve sous la forme dessinée d’une centrale nucléaire détruite et envahie par la végétation et promeut des formes d’énergies renouvelables, dans ce cas-ci l’éolien[8].

Figure 3 : Affiche dessinée par l’auteur de bande dessinée François Schuiten, une éolienne tournoyante émerge des ruines d’une centrale nucléaire. « 18. Écolo ». Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales. Namur : Etopia.
Dans le cadre de mon mémoire, quatre fonds des archives d’Etopia ont été consultés : il s’agit de la Collection d’Affiches d’Écolo et des associations environnementales, de la Collection de conférences et communiqués de presse Écolo, des Archives du Service de Presse et de la Collection des revues de presse, bien que cette dernière ait été consultée de manière plus marginale.
Les communiqués de presse de 1981 jusqu’en 1992 sont répartis dans quatre boîtes (C/CCP/4, C/CCP/6, C/CCP/16, C/CCP/18 et C/CCP/19) issues de la Collection de conférences et communiqués de presse Écolo. Il reste très peu de communiqués de presse de l’élection de 1981 dans les boîtes. Une autre difficulté vient du fait que, pour ces premières élections, Ecolo devait se doter d’une base idéologique : les 90 propositions. Cette base devait refléter les tendances et les revendications politiques du parti, mais le document n’est finalement pas adopté. C’est via la presse que nous pouvons découvrir les grandes lignes politiques exprimées par les candidats et les secrétaires de parti : l’engagement en faveur de la paix, des propositions améliorant l’environnement et la qualité de vie…
La Belgique traverse des années de crise économique après les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Ecolo représente les attentes d’une classe moyenne « déclassée » par la crise. Le nouveau parti avance un programme économique autogestionnaire, décroissant, respectueux de l’environnement avec des propositions phares comme la réduction du temps de travail ou l’indexation forfaitaire des salaires. Il s’oppose aux principes néolibéraux portés par les libéraux du gouvernement Martens V[9].
Le début de la décennie est aussi animé par la deuxième réforme de l’État et la mise en place des lois d’août 1980 qui créent les Communautés culturelles et les Régions[10]. Sur ce point, Ecolo est influencé par les théories du fédéralisme intégral de Démocratie Nouvelle qui demandait une démocratie renouvelée proche du citoyen et une participation plus simple pour les citoyens et citoyennes (défusion des communes, autonomisation des régions et création d’une région bruxelloise)[11].
L’entrée en campagne politique du nouveau parti s’accompagne d’une prolifération d’acteurs politiques écologistes. Le Soir parle d’un « rubik’s cube » des listes avec le sigle « E.C.O.L.O » ; une certaine confusion en résulte. Dans un premier temps, Ecolo a pu être victime de clichés considérant ses membres comme des nouveaux venus avec des revendications originales et utopistes. Entre curiosité et dédain, le parti Ecolo réussit à se démarquer par son audace en 1981, comme l’illustre le coup médiatique lors de la rentrée parlementaire où les nouveaux députés d’Ecolo font leur arrivée en bicyclette. Cette manière de communiquer incisive et novatrice est inspirée notamment par la communication du Parti Radical, parti libertaire italien comme revendiqué par le député Olivier Delheuze[12].
Quatre ans après le scrutin de 1981, le parti Ecolo participe à sa deuxième élection législative, celle du 13 octobre 1985. Lors de cette campagne, Ecolo démontre qu’il s’appuie sur quatre ans d’expérience en politique parlementaire. Durant ces quatre années, Ecolo s’est initié à l’exercice de politique nationale d’un point de vue institutionnel où diverses propositions de loi furent déposées au Parlement. Le décret relatif aux études d’incidence déposé en 1985 par José Darras est le premier texte de loi proposé par des écologistes adopté. Également, cette première expérience politique a renforcé la communication du parti avec les médias et les membres du parti ont manifesté vigoureusement leurs positions dans certains dossiers sociaux et politiques. En janvier 1984, Ecolo rejoint la majorité du spectre de gauche pour se dresser contre la « loi Gol »[13]. Le 22 avril 1985, huit députés écologistes franchissent la barrière de la base de Florennes. Ceux-ci militent contre l’implantation des euros-missiles sur le territoire belge. Cette action est particulièrement remarquée sur le plan politique et médiatique[14]. En parallèle de cette présence au Parlement, Ecolo s’est illustré lors des élections communales de 1982 et a pu se disséminer dans plusieurs conseils communaux et même de s’insérer dans la majorité de la ville de Liège[15].
Les archives contiennent des traces d’événements organisés pour la campagne électorale de 1985 comme des comptes rendus de conférences de presse et des Assemblées générales préparatoires. En qualité d’attaché de presse, Jean-Marie Pierlot coordonnait les communiqués, les invitations, les courriers et les contacts avec la presse pour la campagne de 1985.
Lors de l’AG socio-économique du 12 mai 1985, les membres du parti font le choix de présenter une politique de bio-économie ou d’économie écologique reprenant et développant les précédentes propositions d’Ecolo. Ils dénoncent « l’industrialisme » et ses conséquences à long terme, économiques et écologiques, qualifiées de dette « cachée »[16]. Une autre AG préélectorale est organisée le 1er septembre 1985, où les membres discutent du programme final, réparti en cinq points principaux : la paix, l’environnement, le citoyen, l’exclusion sociale et les transports[17].
Les slogans choisis sont « le progrès, ça se choisit » et « Passez aux Verts » : le parti se définit comme le choix du progrès pour la population belge aux plans humain, social, économique et politique. Parmi les six affiches conservées de l’élection de 1985, deux affiches présentent le numéro de liste du parti pour l’élection, le numéro 4. L’une d’entre elles reprend la composition et l’esthétisme proposés en 1981. En parallèle, une série de quatre affiches est éditée, lesquelles reprennent les codes de la bande dessinée. Dans celles-ci, ce sont des personnages aux tracés naïfs qui proclament les slogans d’Ecolo dans un phylactère.

Figure 4 : Une des affiches de la série développée pour la campagne de 1985. Une illustration d’un personnage portant une pancarte devant un paysage industriel et un terrain vert occupe une grande partie de l’affiche. Celui-ci déclame dans un phylactère : « Le progrès ça se choisit ». Passez aux verts. Le progrès ça se choisit. Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales. Namur : Etopia.
La campagne politique de 1985 illustre la volonté d’affirmer l’identité propre d’Ecolo en affinant ses propositions politiques et économiques, mais également en démontrant l’éthique démocratique de ses membres. L’exemplarité politique des candidats est garantie par le respect d’un Code moral en 10 points mis en place par le parti[18]. Ecolo refuse des alliances et des cartels préélectoraux avec d’autres partenaires potentiels comme le Parti Communiste (PC) et le Front des Francophones (FDF) à Bruxelles. Le parti refuse d’être confondu avec d’autres formations de gauche ou fédérales sur les listes et souhaite affirmer sa propre identité[19].
Les résultats de l’élection de 1985 montrent un score de 4,3 % à Bruxelles et de 6,43 % en Wallonie. Ils ont déçu les membres du parti qui avaient des attentes plus élevées après les résultats prometteurs de l’élection européenne de 1984. Ces résultats exacerbent des tensions déjà présentes en interne initiées en particulier dans la régionale de Bruxelles. Certains membres s’interrogent et cherchent les raisons de la stagnation. S’agit-il de réticences du parti envers une communication politique trop imposante ? D’un manque de coordination politique ? Une frange du parti demande de pallier ces faiblesses par une meilleure efficacité dans la prise de décision et dans les débats ; elle exige une « professionnalisation » des cadres du parti sans renoncer aux débats internes et à la place des militants. Après d’âpres négociations, la situation se débloque lors de l’AG de Neufchâteau le 11 mai 1986. Une liste de douze libellés est écrite : elle revendique entre autres une meilleure organisation interne et un programme politique répondant aux véritables problèmes de la population. La crise interne entraîne la perte d’un certain nombre de membres : 4 secrétaires après le Conseil de Fédération du 29 novembre 1985 et une trentaine de sympathisants après l’AG de Neufchâteau[20]. En marge du Conseil de Fédération du 21 mars 1986, Jean-Marie Pierlot avec d’autres membres comme Olivier Deleuze et Cécile Delbascourt, secrétaire politique du parti et permanente fédérale, quittent aussi le parti après qu’Ecolo ait envisagé de participer à un accord d’opposition constructive au Conseil Régional Wallon avec la majorité PSC[21]/PRL[22].
Un tournant dans la stratégie : une communication soignée
En 1987, une nouvelle élection est prévue après l’échec de la coalition PSC/CVP[23]-PVV[24]/PRL du Premier ministre Martens sur les tensions linguistiques agitant les Fourons suite à l’élection de José Happart comme bourgmestre[25].
Cette élection est animée par une mutation dans la communication et dans le marketing politique d’Ecolo. Un nouvel attaché de presse est nommé : Alain Leens. Son objectif principal est de coordonner et de consolider le marketing et la communication des candidats. Il essaie d’encourager ces derniers à soigner leur image politique et leur communication avec les médias et la presse notamment en leur demande de cesser d’« envoyer des photos d’identité ou de casier judiciaire ».
« Ces photos sont un investissement important, vous n’arriverez pas à faire passer vos idées avec des photos deg… »[26]
Cette volonté de rehausser la communication est aussi portée par une personnalité forte du parti, Jacky Morael. Détenteur d’un diplôme en informations et arts de la diffusion, il souhaite professionnaliser et rendre attrayante l’image d’un parti qui semble encore extravagant aux yeux de certains•nes électeurs et électrices[27]. Un budget de 4,5 millions de francs belges est voté pour cette campagne afin d’assurer un minimum de publicité électorale avec des matériaux peu coûteux et un contenu ciblé. À cet effet, une collaboration est entamée avec l’agence de communication Jean-Marie Liesse (JML). Une série de trois affiches avec des photographies de mannequins est développée, reprenant le slogan de la campagne « Des idées vraies… Des projets justes » et définissant trois thèmes principaux : la qualité de vie et l’environnement[28], le travail[29] et la participation citoyenne[30] (« Ma voix »)[31].

Figure 5 : Une des affiches développées avec la collaboration de l’agence de communication JML dont le thème est la participation citoyenne. Des affiches similaires seront développées pour les élections communales de 1988. « Ma voix. Je veux qu’elle serve » (13 décembre 1987). Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales Namur : Etopia.
Ces trois thèmes illustrent chacun les axes du programme d’Ecolo de 1987 que sont l’emploi, la fiscalité et la croissance, la résolution des grands défis écologiques et « faire de la politique autrement ». L’axe « faire de la politique autrement » est constitué de deux revendications élémentaires : le renouveau démocratique et le fédéralisme intégral. Le programme est dans la lignée de ce qui a été décidé lors des débats de l’AG à Neufchâteau : répondre politiquement et réellement aux problèmes de la population[32].
Pour l’élection législative de 1987, la question linguistique est particulièrement débattue au vu de la précédente crise gouvernementale. Ecolo propose avec son homologue néerlandophone AGALEV une loi appliquant le principe de « courtoisie linguistique », c’est-à-dire la maîtrise et l’utilisation du français et du néerlandais dans les communes à statut linguistique spécial et en cas de dilemmes institutionnels[33]. Lors de cette campagne, Ecolo et AGALEV souhaitent former un bloc uni à contre-courant de l’environnement linguistique délétère. Ils dressent ensemble une liste de revendications communes comme la fin du plan d’austérité de Val-Duchesse, l’instauration de normes de pollution plus sévères, alignées sur les autres pays de la Communauté Économique Européenne ou encore la non-ingérence du gouvernement dans les questions législatives de la dépénalisation de l’avortement…[34]. Bien que des désaccords aient existé, les Verts peuvent espérer, en s’alliant, peser politiquement des deux côtés de la frontière linguistique.[35]
Par rapport à la campagne précédente, un changement de stratégie s’effectue au niveau des alliances électorales. Ecolo s’allie à la formation Solidarité et Participation[36] qui est une ramification du Mouvement Ouvrier Chrétien et se rapproche du mouvement syndical[37].
« Urgence », l’élection de 1991
Ecolo poursuit la stratégie de professionnalisation des candidats électoraux, entamée lors de la campagne précédente. L’élection est anticipée suite à une zizanie gouvernementale créée par le moratoire de la Volksunie et du Socialistische Partij au sujet du renouvellement de licence d’exportation d’armes. Alors qu’en 1987, Ecolo avait critiqué le gouvernement Martens VI sur sa gestion calamiteuse de la crise des Fourons, sur sa politique néolibérale et sur l’usure de son éthique politique, en 1991, il l’accuse de laisser aux comités ministériels « nationaux régionaux » le soin de réviser la loi sur la vente d’armes[38]. Ecolo organise un vote de confiance pour la nouvelle composition gouvernementale. La situation plonge le pays dans une nouvelle crise politique. Le 18 octobre 1991, la publication au Moniteur d’une révision de la Constitution, plus exactement du « Titre III de la Constitution en vue d’insérer un chapitre nouveau relatif aux juridictions administratives et au Conseil d’État », entraîne de facto l’organisation d’une élection anticipée le 24 octobre 1991.
Fait marquant, Ecolo fait l’objet d’une polémique quelques jours avant le scrutin. Le sénateur Ecolo, Jean-François Vaes, avait relayé une lettre anonyme rédigée en arabe auprès de 300 personnes du monde politique, précédée d’une communication signée par lui-même et Aziz Ben Otmane. Cette lettre se présente comme la voix et le soutien de la communauté belge originaire du Proche-Orient au parti Ecolo. Dans celle-ci, une critique est formulée contre les positions et les actions des partis traditionnels dans la gestion de la Guerre du Golfe et d’autres conflits secouant la région. Quelques jours, plus tard, le sénateur rédige des communiqués d’excuse notamment auprès de l’ancien ministre de la Justice et figure importante du PRL, Jean Gol, et de ses collaborateurs. Un passage de la lettre en arabe aurait qualifié le ministre et son cabinet de « racistes » en raison de leur soutien à l’État d’Israël. Jean-François Vaes affirme condamner cette attaque et regretter l’anonymat des auteurs. L’erreur était de « bonne foi », assure-t-il, la lettre lui avait été proposée par une connaissance non politisée et avait été traduite de façon abrégée en omettant le passage critique[39].
Ecolo déploie un éventail de prospectus et autres matériels de campagne afin de faire entendre son programme qui est l’un des plus étoffés depuis son arrivée dans le paysage politique belge. Néanmoins, le parti conserve une opinion critique face au marketing politique : pour cette campagne, il recourt à des visuels d’affiches simples et illustrés. Il se veut garant de la loi sur la limitation et le contrôle des dépenses électorales adoptée le 4 juillet 1989. Les députés écologistes y avaient proposé des restrictions accrues pour les dimensions des affiches et le budget de campagne.[40]
Lors de la campagne, Ecolo ironise sur les pratiques de collage non cadrées et dénonce la politique-spectacle et la surenchère de campagne[41]. Bien loin des 50 millions prévus pour les dépenses totales de la propagande électorale par la loi de 1989, le budget d’Ecolo était fixé à 8 millions pour 1991 et il interdit à ses candidats d’avoir recours à des investissements privés[42]. Reprenant le slogan « Une autre manière de faire de la politique », Ecolo revendique une couverture électorale plus équilibrée en écrivant une lettre ouverte aux responsables de l’audiovisuel de la Communauté française, au Directeur de l’Information de RTL-TVI et à l’Administrateur Général de la RTBF[43]. Au lendemain de l’élection, Ecolo proteste contre la participation d’un député FN[44] dans l’émission Controverse de la RTBF et préconise un ferme cordon médiatique et politique face aux discours de l’extrême droite[45]. Le parti réclame un sursaut démocratique de la part de tous les niveaux de pouvoir consistant en un remaniement des objectifs et des méthodes pour répondre aux « urgences »[46] de la population belge.
Pour sa campagne, Ecolo adopte le slogan « Urgence » qui se décline sur tous les matériels et visuels de campagne. Après 10 ans de campagne, le parti ne bénéficie plus de la même réception politique qu’à ses débuts. L’accident de Tchernobyl a créé un émoi dans la population et a développé des craintes envers le secteur énergétique nucléaire. Les positions en faveur de l’environnement et de l’écologie portées par le parti étaient alors peu considérées et même moquées dans une Belgique adepte des travaux publics et de l’urbanisation. De 1989 à 1991, plusieurs éléments comme le rapport de Brundtland, la journée mondiale pour l’environnement, le sommet de la terre à Rio sensibilisent et alertent les gouvernant•es et les gouverné•es. Des notions comme « CO2 », « effet de serre » ou encore « durabilité » et « développement durable » fleurissent dans le langage médiatique et politique[47]. D’autres acteurs politiques belges comme les partis sociaux-chrétiens développent un volet sur ces questions. Mais cet intérêt soudain est, selon les Verts francophones et néerlandophones, un simple calcul politique et non un véritable intérêt ; ils estiment, dès lors, être les seuls capables d’apporter des solutions pertinentes[48].

Figure 6 : Une des affiches présente parmi le matériel électoral de 1991 dépouillé. Elle est composée d’une illustration représentant un soleil derrière des nuages. Le slogan de cette élection « D’Urgence Écolo » est bien en évidence sur l’en-tête. « D’Urgence Écolo » (24 novembre 1991). Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales Namur : Etopia.
Conclusion
Héritier des mouvements écologistes et citoyens à la communication radicale et de petites listes ponctuelles, Ecolo est devenu, après 10 ans de campagnes électorales, un parti politique bien rodé qui s’est familiarisé avec cet exercice récurrent.
Les premières campagnes dont peu de traces écrites subsistent ont posé une ligne de communication et une ligne politique qui seront reprises pour les futures élections : des affiches simples et illustrées ou un esthétisme inspiré de la bande dessinée franco-belge, l’usage de la couleur verte et du logo de l’arbre fourchu. Ecolo investit dans l’image d’un groupe politique jeune, novateur, porteur des idéaux et des valeurs de l’écologie politique comme d’un fédéralisme intégral. Bien qu’au cours du temps, le parti adopte des pratiques plus élaborées de marketing et cultive des contacts plus soutenus avec les médias et les organes de presse, il continue de prôner la vision d’une communication politique modérée, respectueuse des autres participants, et il se méfie de toute forme de populisme caractérisé par une communication trop éclatante. Après la percée du parti d’extrême droite flamande lors du dimanche noir de 1991, le Vlaams Blok, Ecolo requiert, suivant l’exemple d’AGALEV, la mise en place d’un cordon médiatique et politique. Ecolo s’inquiète qu’en plus d’ouvrir la porte à la démagogie excluant tout débat basé sur l’information, la présence de députés d’extrême droite dans l’espace politique et médiatique détourne le débat public des véritables problèmes de société, c’est-à-dire l’exclusion sociale et la pauvreté.
Notre aperçu sur la communication et le discours électoral d’Ecolo se limite aux premières campagnes des années 1980-début des années 1990, lesquelles révèlent une professionnalisation progressive mais aussi la sobriété du parti en termes de dépenses, limité par des propres moyens financiers. Le parcours d’Ecolo se poursuit dans une Belgique fédérale avec les premières élections pour l’État fédéral et les entités fédérées dès 1995.
Notes de bas de page
- BIARD, B. (2021). La lutte contre l’extrême droite en Belgique. II. Cordon sanitaire, médiatique, société civile et services de renseignement, Courrier hebdomadaire du CRISP. Vol. 2524-2525, n° 39-40, p. 5-78. RIHOUX B. (1992) Résultats électoraux d’Écolo. 1981-1991. Courrier hebdomadaire du CRISP. Vol. 1371-1372, n° 26-27, p. 1-62. ↩
- 10 ans de présence d’écolo aux élections législatives et européennes. Archives du Service de Presse, bt.3, n° 8. Namur : Etopia. ↩
- DELWIT, P. et DE WAELE, J-M. (1996). L’évolution des structures d’un mouvement-parti, Écolo. Les verts en politique. Bruxelles et Paris : De Boeck et Larcier. p. 125-129. ↩
- En 1985, le PRL et le PSC adoptent pour leurs affiches des photographies de joggeurs. Leurs campagnes respectives se trouvant alors HEINDERYCKX F., MABILLE X. et THOVERON G. (2003). Un siècle d’affiches politiques en Belgique francophone. Liège : CEFAL, p. 46-66. ↩
- Une autre manière de faire de la politique. (1981). Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales, Namur : Etopia. ↩
- La démocratie c’est aussi respecter l’affichage des autres. (1981). Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales, Namur : Etopia. Revue de presse n° 1 (novembre 1981). Collections des revues de presse. Namur : Etopia p.37. Archives Théo Bruyère [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://rhizome.etopia.be (consulté le 29 novembre 2025). ↩
- GAUMER P. (2010). SCHUITEN François. Dictionnaire mondial de la BD. Paris : Larousse, p. 759-760. ↩
- 18. Écolo. Collection d’affiches d’Écolo et d’associations environnementales, Namur : Etopia. ↩
- DELWIT P. (2022). La nouvelle ouverture du système de parti. La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, 4e édition revue et augmentée, Bruxelles : Édition de l’Université Libre de Bruxelles, p. 393-400. MABILLE X., La Belgique post-unitaire. Nouvelle histoire politique de la Belgique, Bruxelles : CRISP, 2011, p. 317-326. MEYNEN A. (1997). De economische en sociale politiek sinds jaren vijftig. Politieke geschiedenis van België van 1830 tot heden. Anvers et Bruxelles : Standaard Uitgeverij et VUB Presses, p. 325-326; Collections des revues de presse (novembre 1981). Revue de presse n° 1. Namur : Etopia, p. 1-5. ↩
- MABILLE X. (2011). La Belgique post-unitaire. Nouvelle histoire politique de la Belgique, Bruxelles : CRISP p. 307-p.317. ;WITTE E. (1997). Groeiende spanningen tussen de gemeenschappen dans CRAEYBECKX Jan, WITTE Els et MEYNEN Alain (éd.) Politieke geschiedenis van Belgie van 1830 tot heden, Anvers et Bruxelles, Standaard Uitgeverij et VUB Presses 1997 p.361-364 ↩
- LECHAT B. (2014). Nouvelles vagues militantes. Écolo. La démocratie comme projet. T.1 : 1970-1986 du fédéralisme à l’écologie, Namur : Etopia, p. 256-280. LECHAT, B. et PIRON, J. (2021). Les limites de l’urgence. Écolo. Écologie de l’Action politique. T.2 : 1987-2004. Namur : Etopia. ↩
- Le cube vert qui rend fou, Le Soir, le 3 novembre 1981. NAMUR, Etopia, Collections des revues de presse, « Revue de presse n° 1 », novembre 1981. ↩
- La « Loi Gol » autorisait les communes à refuser de nouvelles inscriptions de personnes non belges. LECHAT B. (2014). Nouvelles vagues militantes. Écolo. La démocratie comme projet. T.1 : 1970-1986 du fédéralisme à l’écologie, Namur : Etopia, p. 242-255 ↩
- LECHAT B. (2014). Entre rupture et compromis. Écolo. La démocratie comme projet. T.1 : 1970-1986 du fédéralisme à l’écologie, Namur : Etopia, p. 222-241 ↩
- Écolo : Quatre ans d’action politique. Ce qu’ils ont dit, ce qu’ils ont proposé, ce qu’ils ont fait. Collection conférences et communiqués de presse, C/CCP/4. Namur : Etopia. ↩
- LANNOYE P., AG socio-économique. Collection conférences et communiqués de presse, C/CCP/4, Namur : Etopia. DELBASCOURT, C