Comment faire une place au reste du monde vivant ?

Le silence assourdissant de la science économique standard

Delphine Pouchain, Sciences Po Lille.

Nous posons ici la question de savoir si (et à quelles conditions) la science économique peut être pertinente pour traiter à nouveaux frais de la question du vivant. Dans un contexte de crise écologique et d’émergence des Humanités environnementales, la science économique, et l’économie de l’environnement plus précisément, nous semblent devoir avoir une place dans les réflexions concernant la façon dont le vivant peut et doit être considéré. Si la science économique est la science étudiant la production et l’amélioration de nos conditions de vie, comment la théorie économique peut-elle alors considérer le vivant et nos rapports avec lui ? Peut-elle le théoriser autrement que comme simple ressource pour la production et l’exploitation ? Il faut alors définir les modalités d’une réorientation de la science économique en vue de la mettre en capacité de penser une relation différente et pacifiée avec le vivant. Si l’écologie politique parvient à « articule[r] les notions de justice et de solidarité à celles du vivant », la science économique pour sa part peine encore à penser une (co)habitation sur Terre avec le reste du vivant. Nous souhaitons cependant faire le pari d’une science économique renouvelée, capable de nous aider à penser mais surtout à vivre « en écologiste ». Pour cela, la science économique doit retrouver le sens originel de l’oikonomia : la bonne façon de gérer notre foyer, foyer pensé au sens large, c’est-à-dire en intégrant les vivants avec lesquels nous cohabitons. L’objet de notre propos se résume donc ainsi : dans la relation presque pathologique qui unit économie et vivant, la conception dominante du vivant fait obstacle à une véritable considération de ce dernier ; mais c’est tout autant la conception dominante de la science économique qu’il faut repenser afin de hisser cette dernière à la hauteur des enjeux de ce XXIè siècle.

Face aux interrogations actuelles liées à la crise écologique, les sciences humaines et sociales ont connu un bouleversement profond ces dernières décennies. Elles s’étaient largement construites sur l’idée que l’existence de l’humanité se déroule dans une dimension séparée du reste des êtres vivants. Dans une telle vision, l’environnement organique, au lieu d’être constitutif de notre existence, n’en représente qu’une sorte de contexte contingent qui n’affecte qu’à la marge nos façons d’être au monde. Or cette idée d’une humanité imperméable aux conditions naturelles se trouve mise en question par une série de travaux récents dans les disciplines humaines et sociales. On parle depuis d’Humanités environnementales[1] pour les désigner.

Pour ces nouvelles approches, il ne s’agit pas simplement de tenir compte des problématiques et des défis inouïs qui se présentent à l’humanité en ce début du troisième millénaire ; il s’agit de réfléchir à nouveaux frais aux idées et concepts se trouvant à leur fondement même. La crise écologique nous conduirait donc à remettre en cause nos cadres théoriques. Ainsi, ces Humanités environnementales acceptent, voire revendiquent, le fait que leur épistémologie soit transformée par la prise en compte de notre co-existence avec d’autres êtres vivants. En ce sens, face aux efforts désormais bien connus faits en philosophie et en anthropologie en vue de repenser le rapport entre l’humain et le reste de la nature vivante, les tentatives proposées par la science économique demeurent aussi timides que nécessaires.

Dans le présent texte, nous voudrions interroger et dépasser cette relative timidité de l’économie. Notre fil conducteur sera constitué par la question de savoir de quelle façon (avec quels soubassements théoriques et quelles limites) la théorie économique considère actuellement le vivant, et comment elle devrait et pourrait le penser. Les concepts économiques traditionnels, marqués par ce dualisme qui a forgé la pensée occidentale pendant des siècles et des millénaires, ne se montreraient-ils pas intrinsèquement inaptes à tenir compte de la nature organique ? Dans ce cas, quel type de réorientation de la théorie économique serait requis pour pouvoir penser que nous sommes vivants parmi une richesse innombrable d’autres vivants et ne pouvant subsister qu’en connexion avec eux ? Plus largement, il s’agit de se demander si la science économique peut trouver sa place au sein des Humanités environnementales, et si oui au prix de quelle(s) réorientation(s) théorique(s), afin de nous aider à penser mais surtout à vivre « en écologiste ».

Dans un premier temps, nous reviendrons sur la place actuelle du vivant dans la théorie économique dominante, prompte à le considérer uniquement sous l’angle d’un capital à faire fructifier. Nous mettrons en exergue dans une deuxième partie la nécessité de passer du vivant dans l’économie à l’intégration de l’économie dans le vivant, via une bioéconomie repensée. Nous essayerons enfin dans un dernier temps d’esquisser certaines pistes pour repenser plus largement l’économie comme ensemble de réflexions sur une vie bonne dans un monde viable.

  1. Le vivant dans l’économie : quelle(s) conception(s)?

L’économie standard, et plus précisément en son sein l’économie de l’environnement[2], fait sienne une conception du vivant qui découle d’une forme de confusion entre science et technoscience, ou entre connaître et faire : on reconnaît ici « l’argument du fabricant ». Merchant [1990] décrit très précisément le déclin d’un paradigme organique, dans lequel la nature était comparée à une mère nourricière, une conception chargée d’obligations éthiques, au profit d’un paradigme mécaniste, autorisant sans limite l’exploitation de cette même nature. La réduction du vivant à de l’inanimé que l’on pourrait toujours produire et reproduire débouchera sur une nouvelle attitude à son égard autorisant son exploitation sans limite.

1.1. Le vivant comme ressources : un capital à exploiter

L’économie de l’environnement tient de facto un certain discours sur la nature et les écosystèmes et la place de l’être humain en leur sein : elle nous parle de ressources « naturelles » ou encore de capital « naturel », en révélant ainsi une certaine conception implicite de la nature et de la biosphère : elle théorise une nature mécanisée, inanimée, non vivante[3]. Ce processus de mécanisation est en quelque sorte double, puisqu’il concerne à la fois ici la science et son objet. Comme l’a bien montré Georgescu-Roegen [2011], c’est toute la science économique qui est restée prisonnière d’un dogme mécaniciste, et, malgré les avancées de la science économique, « rien de ce qui est intervenu n’a fait dévier la pensée économique de l’épistémologie mécaniciste qui était déjà celle des ancêtres de la science économique orthodoxe. » [2011, p. 65].

La théorie économique standard donne à voir une conception très appauvrie du vivant, en traitant de la nature vivante comme d’un capital naturel. On pourrait dire qu’elle n’a jamais dépassé la représentation classique selon laquelle le monde donnée se résume aux seules lois physiques [Mayr, 2006]. En tant que capital, la nature est assimilée à des biens produits par l’homme, donc artificiels, et à des biens dont la visée n’est autre que la production. La nature est donc un bien produit par l’homme, en vue de produire d’autres biens. La nature et les ressources naturelles (dont certaines sont bien vivantes) telles qu’elles sont envisagées par cette économie se présentent comme un édifice que nous pouvons détruire et reconstruire à l’image d’un grand Mécano : de fait, les ressources naturelles et vivantes ne sont jamais considérées dans leur caractère intrinsèquement fragile et vulnérable. En effet, c’est parce que la nature n’est pas vue comme vivante qu’elle peut être sans dommage détruite puis reconstruite, cassée puis réparée, comme beaucoup d’objets. Ainsi, la réversibilité est inséparable de cette idée de nature morte, inanimée : rien n’est irréparable parce que les choses cassées se réparent [Pouchain, 2017]. Pourtant, ici, c’est non seulement une erreur, mais également une faute morale de « […] croire que l’on peut faire ce qu’on veut de la nature, la recréer à loisir. C’est vouloir en faire un artefact […]. » [Larrère, Larrère, 2015, p. 161]. C’est de ce caractère réellement vivant dont les êtres vivants qui peuplent la nature sont ici dépourvus. La nature n’est plus ce qui incarne et permet la vie. On retrouve les propos de Passet [1979] selon lequel la logique des choses mortes serait devenue la loi suprême de l’économie.

Il suffit dans cette perspective, pour maintenir constant le niveau d’utilité et de production pour les générations futures, de veiller à ce que le stock global de capital reste constant, quitte à ce que le capital naturel soit remplacé entièrement par du capital artificiel. On reconnaît ici l’économie standard de la croissance soutenable, représentée par des auteurs tels que Nordhaus et Tobin [1972], Dasgupta et Heal [1974] et Solow [1974 (a) et (b)]. Les différents types de capitaux sont substituables les uns aux autres, c’est l’idée que Georgescu-Roegen qualifiait de « sophisme de la substitution éternelle » [2011, p. 113]. Par exemple, dans son fameux article de 1974 (a), Solow précise qu’il existe encore trop peu de travaux concernant la question d’une substituabilité entre capital naturel et capital artificiel, mais ils indiquent néanmoins un degré de substituabilité important. Selon lui, nous pouvons la plupart du temps produire le même produit final en utilisant moins de ressources naturelles et plus de main-d’œuvre, de machines et d’autres matériaux [Solow, 1974 (b)]. Dès lors, si cette hypothèse d’une substituabilité entre capital naturel et capital produit par l’homme se vérifie, alors comme il l’affirme « […] il n’y a aucun « problème ». Le monde peut, en effet, se concevoir sans ressources naturelles, donc leur épuisement n’est qu’un événement, pas une catastrophe » [Solow, 1974 (a), p. 11, notre traduction]. Comme on le sait, la « règle » d’Hartwick [1977] permettra de gérer au mieux un tel « événement ». Ainsi que l’explique Hartwick, il suffit pour les générations suivantes que la génération actuelle convertisse les ressources naturelles épuisables en machines. Il faut donc gérer de manière optimale les stocks de ressources épuisables, même si cette gestion efficace débouche à terme sur leur épuisement total. L’épuisement des ressources naturelles ne serait pas « catastrophique » [Solow, 1974 (a)], et ne poserait donc aucun problème, qu’il soit matériel ou moral. Il n’y aurait donc ici ni difficulté technique ni faute morale dans la disparition de ressources vivantes. La science économique apparaît bien ici comme « une sorte de discipline hors-sol » [Lalucq, 2013, p. 35], soumise à aucune limite : le vivant ne lui est aucunement nécessaire.

Cette économie de l’environnement est révélatrice de nos difficultés à penser nos relations avec notre environnement. En effet, le discours économique dominant nous semble épouser un paradigme qui « […] objectivise les étants non humains pour les mettre face à l’homme en tant qu’objets bruts qu’il a à connaître et à dominer » [Schaeffer, 2007, p. 208]. C’est que, partageant avec le dualisme philosophique cette tendance à « […] affirmer (…) une incommensurabilité ontique entre l’homme et les autres êtres vivants » [Schaeffer, 2007, p. 208], refusant la notion de continuité, il finit par réduire toute la nature, y compris vivante, à de la nature morte.

              1.2. Une ressource toujours renouvelable

La mécanisation de la nature permet alors sa production et reproduction par l’homme. Elle rend possible ou du moins fait croire qu’il est possible de produire artificiellement des éléments naturels. L’homme se libérerait ainsi des contraintes de rareté que la nature lui imposait. Si tout est reproductible, alors les ressources dites non renouvelables se métamorphosent en renouvelables. Ainsi, « Historiquement, l’homme ne s’est senti libéré du déterminisme des phénomènes que lorsque la Nature devint pour lui, non plus le tout, mais une chose créée. » [Hadot, 2004, p. 373]. Il ne s’agirait donc plus désormais de protéger la nature, mais de produire notre environnement. Comme le notait Georgescu-Roegen, l’homme vit encore dans l’illusion qu’il « […] peut construire à n’importe quel coût un nouvel environnement confectionné à la mesure de ses désirs » [2011, p. 109]. Il faudrait donc permettre que l’industrie se substitue à la nature dans la production du monde. En d’autres termes, « Selon le mode moderne de relation au monde, ce qui advient spontanément à l’existence – le donné naturel – n’a aucune valeur en lui-même. Ce qui est ne vaut que pour autant qu’il est destiné à la transformation et à l’exploitation humaines. » [Bourg, 2018, p. 50]. Dès lors, le vivant ne renvoie plus prioritairement à une forme de vie, mais davantage à une chose produite. Le vivant peut être et donc doit être travaillé, fabriqué, manipulé, à tel point que processus écologique de reproduction de la vie sera avantageusement remplacé par un processus technologique de production [Azam, 2016].

Ce mode de connaissance des êtres vivants et de la nature a des conséquences sur la manière dont nous nous autorisons à les traiter. Cette production apparemment humaine de la nature voire du vivant fait apparaître une relation intime « connaissance du vivant par sa mécanisationmaîtriseexploitation ». Grâce à la maîtrise de la technique, nous pouvons ruser contre la nature pour la mettre à notre service. Le mécanisme, c’est donc à la fois le rouage de la machine et l’usage de la ruse : c’est par la ruse que le mécanisme est construit, pour ruser contre la nature. Le lien entre la théorie de l’animal-machine, la mécanisation de la nature, et son exploitation, est évident. Pour Canguilhem [2009], Descartes procède avec l’animal comme avait procédé Aristote avec l’esclave, c’est-à-dire qu’il est dévalorisé et rendu inanimé afin de pouvoir être utilisé comme instrument : « La mécanisation de la vie, du point de vue théorique, et l’utilisation technique de l’animal sont inséparables. L’homme ne peut se rendre maître et possesseur de la nature que s’il nie toute finalité naturelle et s’il peut tenir toute la nature, y compris la nature apparemment animée, hors lui-même, pour un moyen. » [Canguilhem, 2009, pp. 142-143]. La théorisation de la nature comme mécanisme inanimé est donc inséparable d’une certaine représentation de la nature comme limite à notre action, comme obstacle à dépasser : une nature à mâter [Merchant, 1990]. Une relation nécessaire unit dès lors fabrication et domination [Larrère, 2010].

La réduction de la nature vivante à un capital fait totalement disparaître l’étymologie originaire de « nature » en tant que naissance. On ignore ici que cette nature est avant tout une nature animée, une nature vivante, une nature qui naît, grandit, meurt et se régénère. L’économie de l’environnement est une économie qui intègre une nature qui n’en a plus que le nom. Elle ne propose qu’une économie de choses nous environnant. Elle révèle dès lors son embarras, voire son impuissance, face au problème écologique.

  1. Réintégrer l’économie et l’agent économique dans le monde vivant

L’économie entretient un lien particulièrement intime et nécessaire avec la vie. Ainsi, l’économie est souvent vue comme devant permettre l’amélioration du niveau de vie, ou de la qualité de la vie, elle s’intéresserait d’abord à l’amélioration de nos conditions de vie. Au-delà de ces dimensions, ou plutôt en-deçà, elle est fondamentalement et inextricablement liée à la vie au sens de zôê. Dans cette logique, l’économie serait intrinsèquement une bioéconomie, et l’homo oeconomicus un homo ecologicus.

              2.1. L’économie comme bioéconomie

On pourrait aller jusqu’à dire que toute économie est d’abord une économie de la vie ou une économie pour la vie, une bioéconomie puisque le terme de « zôêéconomie » n’existe pas. Ici, la bioéconomie n’est pas uniquement un horizon rendu nécessaire (et rentable) par la crise écologique, à la manière de ce que nous en dit l’OCDE [2009][4] : la bioéconomie n’est pas le futur de l’économie, mais plutôt sa forme originale et oubliée. Sous cette perspective, l’économie ne pourrait pas être autre chose qu’une véritable bioéconomie. Passet [1979] rappelle que, déjà en 1890, Marshall écrivait que l’économique était une science de la vie, et qu’elle était à ce titre bien plus proche de la biologie que de la mécanique. Selon Passet, l’homme qui est un être vivant est présent à tous les niveaux de l’activité économique. De plus, l’activité économique se déroule dans un milieu vivant qui la rend possible : « C’est donc dans les limites des contraintes liées à la reproduction du vivant que se situe le champ légitime du calcul économique » [Passet, 1979, p. 229]. Enfin, le calcul économique permet de développer la quantité et la qualité de la vie. La nature profonde de l’économie est donc « […] de contribuer à l’œuvre de vie » [Passet, 1979, p. 17].

Rappelons que pour Georgescu-Roegen [2011], l’économie vise prioritairement à produire non des flux matériels de biens, mais un flux immatériel : la joie de vivre. Or l’économie ne peut être une science au service de la joie de vivre si nous vivons uniquement entourés de choses mortes. L’économie n’est plus ici vue comme une science mortifère, lugubre, mais au contraire comme une science de la vie ; Daly [1968] considérait d’ailleurs que l’objet ultime de l’économie était le processus même de la vie, tout autant que pour la biologie.

              2.2. De l’homo oeconomicus à l’homo ecologicus

En ce sens, il semblerait bien que la signification fondamentale de l’économie se définisse par rapport à la réalité commune à tous les êtres vivants : des êtres intrinsèquement fragiles, ayant besoin de se nourrir, c’est-à-dire ne pouvant prospérer qu’en relation avec un environnement, se reproduisant, et ayant une histoire en tant qu’espèce. L’agent économique, comme dans les analyses de Pelluchon [2015, 2018], se caractérise avant tout par sa corporéité, l’homo oeconomicus étant également voire prioritairement un homo biologicus, là où la science économique, marquée par la peur du manque, vise justement à nous éloigner de (voire à rejeter ?) notre condition animale. Selon Becker [2006], l’économie écologique considère forcément l’être humain comme étant avant tout un homo biologicus. Ainsi, cette relation nécessaire entre l’homme et la nature « […] souligne la dépendance biologique inéluctable de la vie humaine vis-à-vis de la nature, qui n’apparaît pas dans l’économie moderne ou à chaque fois que l’être humain est considéré exclusivement comme un homo economicus. » [2006, p. 20, notre traduction]. Plus la croissance augmente, plus les biens s’accumulent, plus nos liens avec la part animale qui est en nous pourraient être dépassés, ou plutôt niés [Arnsperger, 2011], ce qui justifie alors anthropologiquement cette obsession de la croissance.

L’homo oeconomicus est certes également un homo biologicus, mais il n’est pas que cela : il a aussi une responsabilité qui lui est propre vis-à-vis de la nature. Nous ne sommes pas uniquement des êtres biologiques, mais aussi des êtres moraux, pas seulement intéressés par notre simple survie, mais aussi par une forme d’excellence humaine. L’homo biologicus est donc également un homo ecologicus [Becker, 2006], figure permettant de penser la relation entre l’être humain et la nature vivante au-delà du « simple » intérêt économique (homo oeconomicus) et de la « simple » survie biologique (homo biologicus).

III. Repenser l’économie comme lieu d’une vie bonne dans un monde viable

Si, comme nous le soutenons ici, l’économie est d’abord ce qui rend possible notre vie, elle doit également permettre la permanence de cette vie sans que cela ne fasse systématiquement au détriment de toutes les autres formes de vie. Dans une telle perspective, la théorie économique doit pouvoir nous aider à penser cette co-existence des êtres vivants, et à établir les règles de la bonne gestion de cette communauté étendue. Aujourd’hui, les réflexions en faveur d’une nouvelle considération du vivant [Pelluchon, 2018] se multiplient mais ne sont jamais le fait d’économistes. Comment ces derniers peuvent-ils apporter leur pierre à l’édifice, et avec quels soubassements théoriques ?

              3.1. L’économie aristotélicienne, un soubassement théorique pour repenser les limites

Il faut d’après Aristote [1993] distinguer deux formes d’économie : l’art de l’administration familiale, appelé encore économie naturelle, et l’art d’acquérir, appelé aussi chrématistique, sa forme pervertie et non naturelle. L’économie véritable a pour objectif le bien-vivre de la famille au sein du domaine. Cette économie (la seule véritable) consiste à acquérir et consommer des biens qui permettent d’accéder à la véritable richesse et à la vie heureuse. La bonne économie est intrinsèquement liée à la question de la limite, de la mesure. Le consommateur doit engager une réflexion sur ses désirs, sur leur ampleur, leur sens, leur légitimité. Etre heureux dans la bonne économie passe par une bonne consommation et par des échanges justes, il s’agit d’une économie inscrite dans une éthique. Cependant, cette économie peut être subvertie et dériver en une « mauvaise chrématistique » non naturelle. Dans ce cas, la finalité n’est plus alors le bien-vivre mais l’accumulation illimitée de richesses.

Penser une vie bonne dans un monde viable suppose pour la science économique de retrouver au moins en partie son sens originel d’oikonomia, c’est-à-dire les règles de la bonne gestion du foyer, lieu de vie par excellence. L’économie, en ce sens, doit garantir (par la consommation prioritairement) la reproduction de la vie, elle permet le maintien de la vie. Ici, l’oikos, en tant que préfixe commun à économie et à écologie, renvoie à un foyer qui se comprend d’abord comme lieu de vie pour tous. Pelluchon [2015] rappelle que cette origine commune devrait obliger l’économie à « […] prendre en considération notre dépendance à l’égard des conditions matérielles de notre existence et des autres êtres vivants. ». A contrario, une économie traitant les autres êtres vivants comme des biens « […] se trahit elle-même en méconnaissant ce qu’ »habiter la terre » veut dire. » [2015, pp. 13-14].

              3.2. Quelle éthique pour une économie écologique ?

Pour que l’économie devienne véritablement une économie écologique, elle doit forcément accepter de faire une place aux êtres vivants non humains, et les traiter avec considération. Nos relations avec le vivant, notre coexistence, soulèvent des problématiques immanquablement d’ordre éthique. Pelluchon [2018] nous invite à envisager une éthique de la considération à l’égard du vivant. Selon elle, l’âge de la violence envers le vivant doit se transformer en un âge du vivant et de sa considération. Quel rôle peut jouer l’économie dans cette transition, sachant que cette philosophe tient pour sa part des propos très durs à l’égard de l’économie ? L’économie peut non seulement ne pas être incompatible avec une éthique de la considération du vivant, mais même la consolider.

La bonne économie aristotélicienne donne en effet à voir des agents économiques qui s’interrogent sur cette limite et sont soucieux d’une bonne consommation qui n’est pas une consommation maximum. Ils réalisent que la vie bonne et heureuse ne consiste pas en une accumulation sans limite de biens. Pour le dire autrement, l’homo ecologicus ne peut se concevoir qu’au sein d’une économie définie à la manière d’Aristote. L’homo oeconomicus ne peut devenir un homo ecologicus que s’il reconnaît et accepte les limites que la présence d’autres êtres vivants impose à son action et à ses désirs. Comme le note Becker [2006] (qui cite d’ailleurs Aristote), un développement véritablement durable nécessite pour la génération actuelle d’accepter des restrictions quant à la poursuite de ses intérêts. L’homo ecologicus tel que Becker le conçoit ne prend donc tout son sens que dans l’économie telle qu’Aristote l’envisageait. On pourrait, en prolongeant cette direction, dire que l’homo ecologicus doit posséder certaines vertus, là aussi dans une tradition aristotélicienne (l’éthique des vertus) quelque peu tombée en désuétude depuis la domination des éthiques conséquentialiste et déontologique [Mac Intyre, 2006]. C’est ici « l’humilité environnementale » conçue comme acceptation des limites (en opposition à « l’arrogance environnementale ») [Goffi, 2009] qui pourrait être considérée comme la vertu première de l’homo ecologicus, même s’il reste à en préciser les contours exacts.

L’économie doit donc retrouver cette vérité selon laquelle les êtres humains, de même que tous les vivants, ne subsistent que dans un milieu et au sein d’une communauté, et cette dépendance n’est pas négociable. Se nourrir, c’est-à-dire « vivre de », est inséparable d’un « vivre avec », qui devrait selon certains s’accompagner d’un « vivre pour » [Pelluchon, 2018]. Dans cette perspective, l’économie a selon nous toute sa place. C’est tout l’enjeu de la reconnaissance du rôle essentiel de l’attention, au sens d’être attentif, certes, mais également attentionné vis-à-vis de ceux qui vivent avec nous.

Conclusion

La façon dont la science économique considère le vivant est pathologique, ou au mieux problématique. Pour construire une relation différente et surtout pacifiée avec le vivant, le défi est triple, et n’a donc pu être qu’esquissé ici à grands traits : il faut parallèlement repenser le vivant dans l’économie, repenser l’agent économique, et repenser la science économique tout entière. Le chantier est immense, mais, heureusement, quelques pistes existent déjà, qui sont à retrouver dans l’économie et l’éthique telles qu’Aristote les concevait.

 

 

Bilbiographie

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[1] Voir Blanc Guillaume, Demeulenaere Élise, Feuerhahn Wolf, 2017, Humanités environnementales. Enquêtes et contre-enquêtes, Publi Sorbonne, Homme et société.

[2] Considérée ici dans sa globalité, l’économie de l’environnement s’inscrit dans une « démarche d’extension » [Godard, 1998] de la théorie économique standard. Dans cette perspective, il s’agit « seulement » d’étendre la science économique existante à une nouvelle problématique et à de nouveaux objets. On applique alors à l’environnement les outils d’analyse de la théorie dominante. Dans la pratique domine aujourd’hui une combinaison d’un nouveau pragmatisme environnemental et d’une nouvelle économie des ressources [Spash, 2013]. Les défenseurs du pragmatisme environnemental expriment leur message sous une forme acceptable par les élites politiques, économiques et financières et, pour ce faire, souscrivent à la méthodologie de la marchandisation, de la quantification et de l’établissement de prix pour les ressources naturelles. C’est principalement cette combinaison d’un nouveau pragmatisme environnemental et d’une nouvelle économie des ressources qui nous intéresse ici prioritairement, en tant que forme dominante de l’économie de l’environnement.

[3] Même si le « vivant » et la « nature » ne sont évidemment pas des catégories directement superposables, tout le vivant ne se revendiquant pas comme partie de la nature et cette dernière n’étant pas composée uniquement d’éléments vivants.

[4] Pour l’OCDE, le terme désigne principalement « l’ensemble des nouveaux modes de production, des manières de consommer et styles de vie qu’entraîneront le développement des biotechnologies ». Voir sur ce sujet Delgoulet Élise, Pahun Jeanne, 2015, « Bioéconomie : enjeux d’un concept émergent », Centre D’Etudes et de Prospective, n°10, Décembre.

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