Comment expliquer qu’une mesure aussi pragmatique que réduire la vitesse soit à ce point impopulaire ? Ce constat interroge notre rapport émotionnel à la liberté et nos difficultés collectives à fixer les limites nécessaires à notre aventure commune. Et si ralentir était libératoire ?

« Il n’y a pas de liberté, il n’y a que des libérations ». Je me souviens de cette conclusion d’une dissertation de mes 17 ans. La liberté, valeur et aspiration universelles, ne prend consistance vécue que dans un cadre donné, en se heurtant à diverses limites, environnementales, corporelles, culturelles, légales… Elle s’exprime en se confrontant à elle-même, car chacun de nos choix en empêche d’autres, et s’arrête, dit-on souvent, où commence celle de l’autre. Mais force est de constater que notre rapport à la liberté est fortement symbolique et émotionnel, comme l’illustre le débat sur la limitation de la vitesse sur les routes.

De 90 à 80 km/h : deux ans d’évaluation en France

En 2018, le gouvernement français décidait d’abaisser de 90 à 80 km/h la vitesse autorisée sur les routes départementales. Cette décision est alors particulièrement impopulaire, contestée de toutes parts, accusée d’entraver la liberté de circuler et de faire perdre du temps. Deux ans plus tard, le CEREMA1 publie une étude détaillée des impacts de cette mesure :

  • La vitesse réelle moyenne des véhicules a diminué de 3,5 km/h2 mais plus de la moitié d’entre eux roulent encore à plus de 80 km/h.
  • Sur les routes concernées, on a dénombré 132 tués en moins en 2018 et 206 en 2019 par rapport à la moyenne des 5 années précédentes, alors que le nombre de morts est stable sur le reste du réseau routier. On observe donc une diminution de 12 % de la mortalité grâce à la diminution de la gravité des accidents, soit 331 vies épargnées sur les 18 mois.
  • La diminution de consommation est évaluée à 0,2L/100 km, soit un total d’environ 500 millions de litres de carburant/an, plus d’un million de tonnes de CO2/an évitées et un gain de pouvoir d’achat de plus de 600 millions €/an pour les automobilistes.
  • En théorie, passer de 90 à 80 km/h fait perdre 5 secondes par km. En pratique, tenant compte de la congestion, de la présence de camions, de carrefours et traversées de village… la perte de temps observée se situe autour d’une seconde/km, 50 secondes pour un trajet de 50 kilomètres…
  • Au final, le nombre de français.es favorables au 80 km/h est passé de 30% en 2018 à 48% en 2020 et la proportion de personnes tout-à-fait opposées (20%) a diminué de moitié.

Diminuer la vitesse est donc, à l’évidence, une mesure simple, peu coûteuse pour la collectivité, qui sauve des vies, réduit sensiblement les émissions de CO2 et diverses pollutions, permet des économies financières conséquentes et assure un meilleur sentiment de sécurité ; le tout avec pour inconvénient principal de faire « perdre » moins de 2 minutes par trajet de 100 km…

Limiter la vitesse : significativement impactant mais peu acceptable ?

Les scientifiques, l’Agence internationale de l’énergie, la Convention citoyenne en France ou le récent Panel citoyen sur le climat en Wallonie… tout qui s’intéresse à la question climatique conclut logiquement que limiter les vitesses est une mesure efficace pour réduire rapidement et à moindre coût notre consommation d’énergie et nos émissions de CO2.

Les Pays-Bas ont ainsi décidé de passer de 130 à 100 km/h sur leurs autoroutes (sauf la nuit) dans le cadre de leur plan de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et d’azote.

En Belgique aussi, l’hypothèse d’une limitation à 100 ou 110 km/h est évoquée. Selon VIAS, elle permettrait d’éviter au moins une dizaine de décès par an et de réduire de 10 à 20 % la consommation de carburant sur les trajets considérés, soit une économie de 300 à 400 € pour une voiture qui effectue 20.000 km annuels.

Alors, qu’est ce qui raisonnablement bloque une mesure aussi simple, quasi gratuite et aux nombreux effets positifs ? Pourquoi est-elle si impopulaire qu’aucun parti n’ose la revendiquer ? Est-ce le tabou sur la voiture, symbole persistant d’une liberté de plus en plus perdue ? Le sentiment d’être contraint par les autorités en étant privé du droit d’accélérer est-il à ce point plus puissant que la conviction de partager d’autres libertés collectives ?

Les conséquences désastreuses du dérèglement climatique se manifestent aux 4 coins du monde et commencent à nous toucher de façon concrète, la guerre en Ukraine nous rappelle l’absolue nécessité d’échapper à notre dépendance aux énergies fossiles, la Belgique doit réduire ses émissions de CO2 de 55 % en 2030 par rapport à 2005 (20,4 % proviennent du transport)… et il serait impossible de prendre la décision la plus pragmatique qui soit, écologique, juste socialement, efficace immédiatement : limiter notre liberté de rouler vite ? Qu’en sera-t-il alors d’autres limites, bien plus conséquentes, que la situation planétaire appelle inévitablement ? La question peut désespérer. ..

Délibérer des libertés que nous souhaitons soigner

Cette difficulté m’amène 3 réflexions complémentaires :

  • Le respect et le contrôle d’une règle devraient précéder le renforcement de celle-ci. Pour des raisons d’efficacité concrète et d’équité, nous devons faire en sorte que chacun soit davantage tenu à l’obligation de respecter une limite avant d’en imposer une plus stricte, qui sera mieux acceptée si les gens ont le sentiment qu’elle est justement appliquée à tous.
  • La responsabilité des individus de respecter la règle, voire d’adopter des comportements plus vertueux (rouler moins vite), est, en partie au moins, subordonnée à la responsabilité de l’État (pensons aux infrastructures et services de mobilité) et à l’imposition par celui-ci de contraintes aux acteurs clefs, les plus puissants, verrouilleurs du système. Il est, par exemple, insensé de laisser les constructeurs commercialiser des bolides surpuissants poussant des pointes à 230 km/h en obligeant ensuite les conducteurs à brider leur vitesse sous les 120. Une régulation des normes de commercialisation sera infiniment plus efficace et moins coûteuse qu’un renforcement des logiques de contrôle et de sanction des particuliers pour mettre en œuvre une façon plus sobre et sécurisante de se déplacer.
  • Enfin, notre vie en société est faite de limites qui se transmettent et se construisent au fil du temps. Nous sommes invités à en imaginer de nouvelles pour mettre en œuvre les impératifs de sobriété et de solidarité indispensables à notre aventure humaine commune, mais aussi à promouvoir et apprécier la saveur des libertés qu’elles offrent. Souvenons-nous de la joyeuse liberté de respirer retrouvée lorsque, contre bien des réticences, le tabac fut interdit dans les bars et restaurants… Limiter nos vitesses et certaines consommations et prédations, c’est faire place à la liberté de simplement se nourrir pour d’autres personnes de par le monde, de dormir sereinement sans vrombissant dans la nuit, de jouer dehors, de circuler à vélo sans danger et de respirer un air sain sans souffrir d’asthme pour nos enfants, de demeurer et travailler pour un producteur ou un commerce local, de vivre dignement pour les générations à venir…
  • Quelles sont les activités à faire décroître et celles à développer librement? Pour arbitrer efficacement entre nos diverses et parfois contradictoires aspirations, pour rendre nos limitations plus acceptables, voire désirables, il est fondamental qu’elles soient le fruit de réflexions et de délibérations démocratiques. Les « non » révèlent les « oui », les limites libèrent les possibles et ils nous appartient de les rendre sensées, au service d’une vision du monde et d’une vie espérée.

Me revient cette histoire de Nasreddin Hodja, ce personnage incontournable, mi-sage mi-fou, de la culture populaire orientale.

Ce matin là, Nasreddin propose à son voisin de l’accompagner à Bagdad en essayant sa toute nouvelle voiture. Et les voilà partis à vive allure sur les routes sinueuses et escarpées, capote levée et fier sourire au vent.
Au bout d’une bonne heure de course vrombissante, le passager aperçoit un panneau de signalisation et s’écrie :
– « Nasreddin, nous allons dans la mauvaise direction, Bagdad, c’est de l’autre côté ! »
Et Nasreddin de répondre rouge de colère:
– « j’en ai assez que tu sois négatif, sans cesse à critiquer, rabat-joie ! »
Et passant la 5ème :
– « Peut-être qu’on ne va pas dans la bonne direction mais vois comme on y va vite ! »

Rationnellement, limiter la vitesse sur les routes semble aujourd’hui une évidence politique. Symboliquement, dans un monde qui va sans cesse plus vite ne serait-ce pas aussi un premier pas vers le changement culturel qu’appelle la transition écologique ? Ralentir, apprécier la lenteur, la patience et l’attention au chemin, choisir la destination plutôt que l’accélération… Rien ne nous empêche de commencer librement à lever le pied, dès aujourd’hui, et à en apprécier la saveur.

Patrick Dupriez
Président d’Etopia
Président honoraire du Parlement de Wallonie

Cette carte blanche à d’abord été publiée sur le site d’information Le VIF 

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