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Les statistiques économiques : a prendre avec discernement
 
agendaOctobre 2008
 
 
 
 
 
Carl-Alexandre Robyn
Ingénieur-conseil financier Expert en valorisation de projets
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Les mesures de la réalité économique sont toujours des constructions imparfaites. Les erreurs d’appréciation peuvent être lourdes de conséquences.

Un texte de Carl-Alexandre Robyn, Ingénieur-conseil financier,
chercheur-associé d’Etopia.

Des statistiques à prendre « cum grano salis »

Les indicateurs économiques sont devenus les arbitres permanents de la vie publique. Les pays se mesurent à l’aune de leur produit intérieur brut (PIB) ou de leur productivité. L’inflation est non seulement la hantise des banques centrales et des gouvernements, mais aussi des épargnants. Cette omnipotence du chiffre et de la statistique, qui guide les choix de politiques économiques, amène à s’interroger sur leur exactitude. Sont-ils fiables ? Peut-on les comparer d’un pays à l’autre ? Quel est leur degré de pertinence ?

La construction de l’Union économique et monétaire, liée au respect des fameux critères de convergence, avait ravivé la remise en cause des indicateurs. Pas pour leur mode de calcul (comme ce fut le cas dans les années 70 pour l’inflation), mais pour leur application jugée dogmatique.

Aux Etats-Unis, la contestation, entamée à la fin des années 90, bat encore son plein : c’est la mécanique même des indices qui pose problème. Les indicateurs cherchent à mesurer la réalité économique. Mais ils sont le fruit d’un compromis entre différents objectifs incompatibles : être le plus fidèle possible à la réalité, le plus rapidement disponible, tout en ayant un certain nombre de qualités statistiques.

Prenons l’exemple du PIB. La mesure de la richesse nationale ressemble à un gigantesque puzzle dont les pièces ne sont pas disponibles en même temps, quand elles ne sont pas perdues… Partir à la pêche aux informations est une première épreuve. Pas de problèmes majeurs pour mesurer la production marchande, mais comment évaluer la production non marchande, ou le travail clandestin, qui se dérobe aux statistiques ?

Dans le premier cas, les statistiques belges ne s’embarrassent pas de complications. Puisque la production non marchande ne fait pas l’objet d’une vente, sa valeur est supposée égale à son coût. Comment évaluer la consommation, par les ménages, de ce type de production ?
Là encore, puisqu’on ne dispose pratiquement pas d’échanges monétaires, on décide qu’il s’agit pour l’essentiel d’une consommation du producteur, c’est-à-dire des administrations. En réalité, les statistiques sont le produit d’un ensemble de conventions datées qui se déforment ou évoluent avec le temps.

La question est de savoir si celles-ci reflètent correctement la réalité à un moment donné. La fraude fiscale et le travail au noir sont, par exemple, difficiles à évaluer, puisque, par définition, ces domaines consistent à se soustraire à l’appareil d’observation officiel. Les déclarations et enquêtes discrètes étant biaisées, les méthodes d’évaluation sont indirectes, plus longues, plus aléatoires parce qu’avec un risque d’erreur plus grand.
Ces méthodes appréhendent le travail clandestin, par exemple, par les traces qu’il laisse dans d’autres sphères de l’activité économique.

Le secteur clandestin représenterait de 4 % à 30 % de l’économie marchande selon les pays et les critères retenus. Pour la Belgique, l’Office de Recherches Sociales Européennes retient le chiffre de 20,5 % (4,3 % en Allemagne, 30,9 % en Italie) si l’on considère le rendement de la TVA. Selon les travaux de Michel Maus, professeur à la VUB et à l’université d’Anvers, l’économie souterraine en Belgique peut s’évaluer entre 21 et 22 % du PIB (entre 27 et 28 % du PIB en Italie). Une erreur dans cette évaluation aura des conséquences certaines quand il s’agira de réévaluer notre PIB, pour mieux prendre en compte le travail clandestin qui, chez nous, représente 30 milliards d’euros d’impôts éludés en 2007 !

Même grossiers et discutables, de tels chiffres suffisent à biaiser tous les indicateurs économiques. Si l’économie clandestine croît plus vite que l’économie officielle, le taux de croissance d’un pays sera sous-estimé, les taux d’inflation surévalués et les faux chômeurs gonfleront indûment les statistiques de l’emploi. La marge d’erreur est telle que certains économistes en sont venus à considérer certaines crises comme de simples illusions statistiques.

Le calcul du PIB intègre en fait des données plus ou moins précises, selon les sources d’informations. Par exemple, les statisticiens allemands, pour des raisons constitutionnelles, ne disposent pas de répertoires d’entreprises, mais travaillent sur les déclarations des chefs d’entreprise et les enquêtes statistiques.

Dans un monde en perpétuelle évolution, les indicateurs sont souvent à la merci d’erreurs d’appréciation, parfois lourdes de conséquences. En 1995, les Etats-Unis ont dû, pour la première fois, revoir à la baisse leur mode de calcul de la richesse nationale, car les investissements avaient été grandement surévalués. Comment avait-on pu faire une telle erreur ?

Depuis fort longtemps, les comptabilités nationales éprouvent les pires difficultés à séparer, d’une année sur l’autre, dans leurs calculs de la richesse nationale, ce qui représente des quantités réelles de ce qui est variations de prix.

Aux Etats-Unis, l’explosion des ventes d’ordinateurs s’était accompagnée d’une formidable baisse des prix, mal prise en compte. A l’époque, les statistiques américaines étaient établies sur une base fixe, avec comme année de référence 1987. Les firmes américaines avaient investi pour près de 180 milliards de dollars dans leurs équipements informatiques au deuxième trimestre 1995 sur la base 1987, mais pour seulement 62 milliards de dollars sur la base de calculs effectués aux prix de 1995 !

En Belgique, on ne peut faire une erreur d’une telle ampleur. Premièrement, le secteur informatique est moins important qu’aux Etats-Unis. Deuxièmement, les calculs des indices de prix de vente industriels ont été sensiblement améliorés depuis le début des années nonante, notamment pour les ordinateurs. Enfin, dans les comptes nationaux belges, on cherche à reconstituer les volumes aux prix de l’année précédente.

Après le PIB, les Etats-Unis ont remis en cause un autre indicateur majeur, l’indice des prix à la consommation (IPC), qui détermine le taux d’inflation. C’est Alan Greenspan, le président d’alors de la Réserve fédérale, qui, en 1995, a fait part de ses doutes au Congrès sur la validité de l’indice. Une commission, dirigée par Michael Boskin, ancien conseiller économique du président Bush père, a publié ses travaux fin 1996 : l’IPC aurait surestimé l’inflation de 1,1 % par an !

Résultat, tous les revenus indexés sur cet indice avaient bénéficié d’un gain de pouvoir d’achat d’autant. Cette erreur concernait non seulement de nombreux contrats privés, mais aussi près du tiers des dépenses de l’Etat fédéral (salaires, allocations et pensions). Ce qui a fait dire à certains économistes que la commission y était allée un peu fort. Pour eux, la surestimation était exagérée. Les économistes de la commission étaient tous acquis à ce principe. Il y a eu une énorme pression pour réduire le déficit budgétaire.

L’IPC est calculé à partir d’un panier de références. Il est censé représenter au mieux les achats d’un ménage moyen. Des prélèvements de prix sont effectués tous les mois dans une liste de points de vente. Mais le consommateur modifie ses comportements, ce que l’indice peine à prendre en compte. Il achètera par exemple plus volontiers du porc si le prix du bœuf s’envole. Il a déplacé ces dernières années ses achats vers de nouvelles formes de commerce qui vendent à prix cassés, comme les hard discounts.

Par ailleurs, les nouveaux produits n’apparaissent que fort tardivement dans l’indice des prix. Il en va ainsi du téléphone portable, qui ne figure dans l’IPC belge que depuis peu. L’essentiel de la baisse des prix des produits high-tech n’est donc pas pris en compte.

Dernier point, les statisticiens ont toutes les peines du monde à mesurer « l’effet-qualité ». Lorsqu’un produit est amélioré et que son prix augmente, l’écart de prix, attribué à une augmentation de qualité, n’est pas intégré dans l’IPC. Mais la hausse de prix n’est pas forcément proportionnelle à celle de la qualité. Dans ce cas, il y a aussi surestimation de l’inflation.

A la suite des travaux américains, l’Insee en France et l’IRES en Belgique se sont empressés de démontrer qu’une telle erreur n’existait pas chez nous. D’abord, aux Etats-Unis, la composition du panier de la ménagère est modifié environ tous les dix ans, alors que l’IRES et l’Insee le font tous les ans. Ensuite, la commission Boskin a eu tendance à privilégier des biais à la hausse plutôt que des biais à la baisse. Leurs observations en matière de sous-évaluation de l’effet qualité dans les biens durables, comme l’électronique grand public, ont été étendues à l’ensemble des biens de consommation. Mais prenons un domaine comme l’habillement et on subodore plutôt l’inverse.

Une erreur sur le taux d’inflation peut avoir des répercussions fortes sur d’autres indicateurs fondamentaux, comme le PIB ou la productivité. Car si l’inflation est surestimée, la croissance du PIB est mécaniquement minorée. Selon le rapport Boskin, le PIB réel des Etats-Unis pourrait être supérieur de près de 12 % à la hausse enregistrée entre 1973 et 1996 ! Il en va de même pour les gains de productivité.

Cette surestimation de l’inflation, en admettant qu’elle soit de cette ampleur, pourrait expliquer un paradoxe troublant aux Etats-Unis. Alors que l’informatique, formidable outil d’amélioration des rendements, s’est répandue dans le monde entier, la croissance de la productivité du travail s’est ralentie depuis le milieu des années 70. La productivité horaire du travail est passée aux Etats-Unis d’une moyenne de 2,7 % durant la période 1950-1973 à 1,1 % pour la période 1973-1992.

Dans le même temps, on constate, ces dernières années, un autre phénomène défiant les lois de l’économie : l’absence de relance de l’inflation, en dépit d’un taux de chômage très bas. Si les gains de productivité étaient en réalité plus forts qu’il n’y paraît, cette croissance aurait alors permis une hausse des salaires en proportion, sans risque de surchauffe.

Toutefois, le ralentissement de la productivité n’est pas spécifique aux Etats-Unis. En France, par exemple, la croissance de la productivité horaire du travail est passée de 5,1 % durant la période 1950-1973 à 2,7 % durant la période 1973-1992. En Belgique, elle est passée respectivement de 4,4 % à 2 % durant les mêmes périodes.

Il n’empêche, le débat américain est intéressant car, au fond, on vit sur l’idée qu’il existe un vrai taux de croissance de l’économie et qu’il appartient aux statisticiens de l’approcher le plus près possible. En réalité, il existe des solutions différentes, aussi valables les unes que les autres. Les incertitudes sur la façon de mesurer le produit d’une manière générale ou le PIB, qui est l’agrégat de différents produits, sont tout à fait normales. Dès qu’on sort d’une production de masse industrielle, les choses deviennent plus difficilement quantifiables. L’économie, de plus en plus immatérielle, se laisse difficilement mesurer.

Il en va ainsi des services qui représentent aujourd’hui plus de 70 % de l’activité. Comment mesure-t-on par exemple la productivité dans les banques ? Les comptes nationaux, en Belgique comme aux Etats-Unis, indiquent depuis le début des années 80 des gains de productivité faibles, voire négatifs dans ce secteur. Or, avec la montée en puissance de l’informatique, on peut traiter par heure travaillée un nombre plus élevé de transactions, de crédits, de polices, etc.

Selon le mode de calcul, on peut trouver pour la période 1978-1984 une productivité bancaire par employé en hausse de 10 % ou en régression d’environ 3 % par an. Dans le premier cas, elle est mesurée à partir d’indicateurs techniques, tels que le nombre de comptes gérés et de chèques traités. Dans le second, elle se fonde sur la valeur ajoutée, ou produit net bancaire. Même chose pour le commerce ou les hôpitaux.

Il faudrait diversifier les indicateurs et faire cohabiter un taux de croissance avec indicateur de développement durable et indicateur de bien-être social, car ils ne vont pas forcément de pair…

Les mesures globales sont d’autant moins représentatives que la population est de plus en plus hétérogène et que les inégalités se développent. On se focalise sur quatre indicateurs, la croissance, l’inflation, l’emploi, les échanges extérieurs, mais ce « carré magique » finit par apporter une vision déformée du monde qui nous entoure.


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