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L’Homme est-il bon ? Une critique écologiste de la dissociété néolibérale
 
 
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Un texte d’Alain Adriaens, chercheur-associé à Etopia.

Résumé

La domination de la pensée néolibérale s’appuie sur des conceptions idéologiques non affichées. En particulier, le concept de l’homo œconomicus est une fiction anthropologique délétère qui mine nos sociétés. Avec Jacques Généreux, nous revisitons ici les prémisses philosophiques qui ont autorisé des pratiques en contradiction avec la moitié sociable de la nature humaine. L’écologie politique se doit d’affirmer les conceptions philosophiques et anthropologiques qui sont les siennes et qui sont à l’opposé de celles du néolibéralisme. Ce sont ces valeurs qui amènent l’écologie à soutenir le projet d’un véritable progrès humain, un progrès qui ne soit donc pas seulement matériel mais qui tienne compte aussi du désir qu’ont les êtres humains de « faire société » et de coopérer sur base d’objectifs de solidarité et pas seulement de calculs égoïstes.

Avant-propos

Etrange question, direz-vous, que le titre de cet article... Et pourtant, de la réponse que vous donnerez à cette interrogation, dépendra le projet politique qui aura vos faveurs. En effet, selon que vous estimiez que l’être humain est intrinsèquement bon, ou intrinsèquement mauvais, ou ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois, vous concevrez tout différemment ce qu’est une société bonne. En partant des excellents articles d’André Verkaeren et de Bernard De Backer édités par étopia, je me propose d’amplifier leurs propos anthropologiques en pillant l’ouvrage fondamental de Jacques Généreux, La dissociété . L’objectif est de mieux comprendre quelles sont les prémisses intellectuelles qui nous ont amenés à vivre dans un monde aussi contraire aux caractéristiques anthropologiques de la plupart des sociétés humaines... Et ainsi, en démontrant la fausseté des conceptions philosophiques de départ, développer la contestation de l’idéologie néolibérale qui domine la Planète aujourd’hui.

André Verkaeren montre élégamment et pédagogiquement qu’il existe (au minimum) sept types de familles anthropologiquement significatives. En Europe, quatre types ont coexisté et pourtant l’organisation politique et surtout économique qui s’impose aujourd’hui à l’ensemble de la Planète est issue d’un seul des ces modèles anthropologiques, la variante exogame/libérale/indifférente à l’égalité-inégalité, apparue au XVIIème siècle en Grande-Bretagne. André Verkaeren décrit en effet très bien les différents systèmes anthropologiques qui coexistent sur notre Planète Terre, mais il n’insiste guère sur le fait que six d’entre eux ne font plus que tenter, avec plus ou moins de conviction, de résister à l’idéologie perverse issue du septième : le néolibéralisme capitaliste.

Avec Jacques Généreux, j’ajouterai le critère de la foi en la bonté/malignité de l’Homme et le suivrai dans l’exploration des bases intellectuelles et théoriques qui ont permis l’organisation du monde sous le diktat d’une seule idéologie, celle qui déifie un marché libre où coexistent des individus libres, autonomes, en compétition permanente pour l’acquisition d’un maximum de biens matériels.

Au début fut la mort de Dieu

Comme le montre André Verkaeren, les conditions initiales sont réunies pour que naisse la modernité lorsque coexistent trois phénomènes : la modification de la perception du rôle de Dieu, l’alphabétisation des masses et l’accroissement démographique. Les idéologies remplacent alors les croyances religieuses traditionnelles et leur substituent d’autres fois, bien plus terrestres. Et pour ce qui est de la Cité idéale du futur qui remplace la Cité de Dieu et guide les croyants, on ne peut qu’approuver l’affirmation de Bernard De Backer suivant laquelle le premier programme de maîtrise scientifique et technique de la Nature est établi dans La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon publiée en en 1627. N’oublions cependant pas Thomas More et son Utopia (mais non, pas Etopia !) publiée à Louvain en 1516, et qui est lui aussi un projet politique fort précis. Ces deux philosophes étaient encore influencés par la foi chrétienne et pensaient que le commandement « Aimez votre prochain comme vous même » correspondait bien à une potentialité de l’esprit humain. Ils n’étaient pas trop négatifs sur la nature humaine et eurent, hélas, moins d’influence qu’un autre Thomas, le très noir Hobbes, qui, en 1651 commit son Leviathan . Ce mot de « Leviathan », issu du livre de Job, signifie « Grand Tout », ce qui explique peut-être pourquoi Généreux considère Hobbes comme à l’origine des totalitarismes. Hobbes, bien que fils de vicaire, fut accusé d’athéisme car il a osé imaginer fonder la légitimité du pouvoir des dirigeants sur autre chose que la religion ou la tradition. Selon lui, les hommes sont, par nature et en l’absence de tout pouvoir coercitif, enclins à une "guerre de chacun contre chacun". Le caractère intenable de cet "état de nature", que Hobbes désigne également comme un "état de guerre", pousse à établir un contrat civil entre individus. En vertu de ce dernier, la force qui est commune aux hommes est transférée à un "pouvoir souverain" dont la tâche est d’instaurer et de maintenir coûte que coûte la paix civile. De par sa puissance, le Souverain est ainsi la garantie que les hommes ne retomberont pas dans l’anarchie de l’état de nature. L’auteur de la célèbre formule « (A l’état de nature), L’Homme est un loup pour l’Homme » a une si piètre opinion des êtres humains qu’il considère donc que, pour les maintenir ensemble dans une même société sans qu’ils s’entretuent, il faut la crainte d’une puissance supérieure, un Etat tellement puissant et omniprésent, qu’il oblige les humains à ne pas s’entredévorer comme les y pousseraient leurs appétits et leur férocité. Hobbes imagine donc, pour répondre à cette nature mauvaise de l’Homme, une société dominée par un souverain dictatorial qui, par la peur de ses gendarmes, oblige les humains à vivre ensemble sous la férule d’un « contrat social » léonin. On voit qu’après dix-sept siècles de tentatives d’inculquer aux Hommes l’obligation de prendre exemple sur un Dieu d’amour et de bonté, Hobbes en revient à un souverain semblable au Dieu d’avant le christianisme : colérique et vengeur. Même si les guerres perpétuelles de son époque expliquent en partie sa misanthropie intellectuelle, la filiation de Hobbes est lourde et les systèmes qui, après lui, se baseront sur la prémisse « l’Homme est foncièrement mauvais » ont été influencés par sa pensée.

En parallèle vint l’orgueil de l’individu

Descartes qui a correspondu avec Hobbes a écrit son « Discours de la méthode » en 1627, ouvrage dans lequel il affirme que son « être » préexiste à toute société humaine. Je parle donc d’orgueil puisque Descartes, qui croit « être » parce qu’il « pense » écrit : « Je connus-là que j’étais une substance dont toute l’essence, ou la nature, n’est que pensée, et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu, ni ne dépend d’aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis, est entièrement distincte du corps. Et même qu’elle est plus aisée à connaître que ce dernier. Et encore qu’il ne fut point, elle ne laisserait pas d’être ce qu’elle est ! ». Certes, en France, on a fait de Descartes l’apôtre de la raison et du doute philosophique mais ce qu’il a aussi et peut-être surtout laissé comme héritage, c’est la conviction que nous sommes des individus libres et autonomes, comme si nous nous n’étions pas nés d’un père et d’une mère, comme si tout ce que nous pensions n’était pas le résultat de notre éducation, de nos rencontres, de nos lectures... Non pour Descartes, les êtres humains sont de purs esprits (qui sont bien forcés d’habiter un corps mais à leur esprit défendant

Certains, aujourd’hui encore, font mine de penser que les écologistes sont des émules de Jean-Jacques Rousseau car le « bon sauvage » c’est tout ce qu’ils ont retenu de Jean-Jacques et naïveté plus nature, est leur vision étriquée de l’écologie politique. Grosse erreur car Jean-Jacques est quasi aussi pessimiste que Hobbes. Pour lui aussi, les Humains sont peu doués pour le « vivre ensemble ». Son « bon sauvage », celui qui préexistait à la société qui l’a salement abîmé, c’est un ours mal léché qui vit seul dans sa hutte ou sa caverne. Rousseau imagine donc lui aussi un « contrat social » qui impose à tous les règles du vivre-ensemble. La grosse différence est que ces règles sont édictées par le Peuple (souverain et avec P majuscule) et votées par un Parlement. Mais à part cela, les obligations imposées à des individus égoïstes sont aussi coercitives que celles décidées par le Léviathan (dictateur) de Hobbes, sauf que, voulues par tous, elles sont encore moins contestables.

Des fondements très contestables

Il est étonnant de constater que des systèmes de pensée se sont construits sur des connaissances scientifiquement non fondées. A l’époque de nos philosophes, ils n’ont pu qu’imaginer ce qu’était la nature humaine avant la vie en société, et se basant sur des faits erronés, ont proposé des projets collectifs contestables. En effet, les fondations anthropologiques sur lesquelles leurs théories sont construites sont marquées par l’ignorance puisque cette discipline puisque ce ne sera qu’au milieu du XIXème siècle que débuteront les premières recherches anthropologiques et sociales un peu sérieuses. On peut imaginer que s’ils avaient connu les réalités des sociétés primitives et les conquêtes de la psychologie, nos grands prédécesseurs auraient bâti d’autres théories politiques.

Si l’on ne peut reprocher à ces penseurs ni leur sincérité ni leur volonté d’organiser au mieux la société des hommes, il n’en va pas de même de ceux qui, aujourd’hui, continuent à s’appuyer la fausseté de la partie anthropologique des hypothèses de nos philosophes pour défendre des systèmes politiques inadaptés à la nature humaine. Mais nous quittons ici la philosophie et en venons à la politique et à l’organisation économique de l’Occident d’après le christianisme.

Que le lecteur ne se trompe pas : si j’affirme ici que le présupposé que l’Homme est mauvais est faux, cela ne signifie pas que je le croie bon. Je dirai plutôt comme Pascal (relayé par la sagesse populaire) que « L’homme n’est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l’ange, fait la bête... » (et nous verrons que lorsqu’il veut faire la bête, il y réussit fort bien). Si l’on veut être plus intellectuel, on peut affirmer que les sciences humaines ont démontré aujourd’hui que l’être humain est foncièrement ambivalent : certes, il est très égoïste et, comme Hobbes l’a dit, est préoccupé par sa survie et prêt à tout pour la préserver. Mais on sait aussi que l’être humain est un être social, ce qui signifie qu’il a un besoin de reconnaissance et qu’il éprouve une certaine empathie/sympathie pour ses semblables. Les preuves de ceci ne tiendraient pas dans cet article mais une synthèse anthropologique remarquable de simplicité et de pédagogie se trouve dans La vie commune de Tzvetan Todorov

Adam, le premier homme... œconomicus

L’Adam dont question ici n’est pas le compagnon d’Eve, mais bien Monsieur Smith, le chantre et le gourou des libéraux et néolibéraux, puisqu’avec son Enquête sur la richesse des Nations , il a fourni la bible de la nouvelle religion économique.

On a fait dire bien des choses à Adam Smith mais on oublie souvent qu’avant la Richesse des Nations il a produit la Théorie des sentiments moraux dans laquelle il distingue chez l’humain deux traits fondamentaux de la relation à autrui : la sympathie et le désir d’approbation. Contrairement à ce qui est dit aujourd’hui, Smith est donc loin d’être aussi négatif que d’autres et s’il admet que nous sommes égoïstes (surtout par nécessité), nous les Humains, sommes aussi instinctivement (?) préoccupés par le malheur et le bonheur d’autrui. Smith imagine donc que l’Humanité va sortir des périodes miséreuses (et donc nécessairement dominées par l’égoïsme) et espère que grâce à l’enrichissement rendu possible par le doux commerce, les Hommes vont enfin pouvoir exprimer le côté généreux de leur nature. Un peu comme Marx, Smith imagine donc que les systèmes politiques et les valeurs dominantes d’une société sont déterminés par les conditions matérielles de la vie de la majorité. Mais Smith n’est pas un matérialiste, sa fameuse « main invisible » n’est pas une loi naturelle découlant de la réalité du marché mais la ruse par laquelle Dieu conduit les Hommes vers l’économie de marché où leur propension à la sympathie mutuelle pourra enfin se libérer. Certes, la théologie d’Adam Smith est plutôt tristounette : son Dieu est assez dépressif et son projet est de contempler l’expansion et l’amélioration de sa création, une espèce de jouet complexe qu’il manipule et dont le devenir s’accomplira, sans que ses créatures ne le reconnaissent ni a fortiori ne l’aiment . La fraternité humaine se réalisera peut-être mais par nécessité économique alors que la fraternité de la société chrétienne devait être le résultat de la libre volonté des Hommes.

Smith est donc bien le père du libéralisme et, comme beaucoup d’autres, croit que la prospérité est la condition d’une vie commune harmonieuse. Cependant, Adam Smith ne considère pas que les êtres humains ont un mauvais fond et que, seul, le fait d’être repus permet que, comme les fauves de la savane, ils s’abstiennent momentanément de dévorer les faibles herbivores.

Sur les postulats d’Adam Smith a donc pu prospérer la conception libérale de la société. Il faut dès ici lourdement insister sur le fait que l’économie libérale n’a rien à voir avec les théories néolibérales nées bien plus tard. Bien que non dépourvue de graves conséquences sociales, le libéralisme a permis la révolution industrielle et le capitalisme tout aussi industriel du XIXème siècle. En particulier, des versions favorables à la justice sociale et aux Droits de l’Homme ont permis, en dialogue avec la social-démocratie et les courants chrétiens (qui restaient évidement encore très présents dans beaucoup de pays d’Europe) de voir se développer les démocraties représentatives d’Europe occidentale.

En parallèle à la dominance intellectuelle du libéralisme, se sont développées, particulièrement en France, (où règne le modèle anthropologique différent du modèle anglo-saxon sur la sensibilité à l’égalité/inégalité) des théories que Jacques Généreux rassemble sous le terme de « socialisme méthodologique ». Henri de Saint-Simon, (1760-1825), Joseph Proudhon (1809-1865), Charles Fourier (1772-1837) et Pierre Leroux (1797-1871) ont développé des projets qui dénonçaient à la fois l’individualisme absolu et le socialisme absolu (voir plus loin). Comme Smith, ils partaient de l’ambivalence anthropologique des humains (à la fois égoïstes et altruistes) mais en insistant évidement beaucoup sur la sympathie interhumaine et sur la coopération qu’elle invite à mettre en oeuvre . Quelques expériences sympathiques mais éphémères ont vu le jour en France et les touristes visiteront avec mélancolie (ou agacement) le familistère du poêlier Godin à Guise .

La gauche pessimiste

Si les théories sociales d’inspiration anthropologique française n’eurent guère de succès, c’est sans doute parce que, face au développement pragmatique de la logique libérale, une conception pessimiste de l’Humanité s’est aussi imposée « à gauche ». Le marxisme est probablement la théorie politique la mieux connue et la plus analysée (car contrairement au néolibéralisme, elle n’a pas avancé masquée) et je pourrai m’abstenir de le décrire. Jacques Généreux en propose une lecture assez originale : le marxisme serait le frère de l’ultralibéralisme car, comme lui, il propose organisation de la société partant du postulat que les Hommes sont mus quasi uniquement par leurs mauvais instincts. Certes, pour Marx l’Homme est potentiellement améliorable mais il est le sujet de forces qui le dépassent et, tant que la société communiste ne sera pas installée, il sera le jouet d’un déterminisme indépassable qui le fera agir comme suivant des motifs de compétition et des pratiques d’agression. Marx entend donc libérer les êtres humains d’une aliénation religieuse (le fameux opium du peuple) mais pour mieux les précipiter dans une aliénation matérielle qui sera levée lorsque les matins chanteront enfin ( après le Grand Soir). On sait ce qu’il en advint et Généreux est fort sévère quand il conclut : « Ce qui a manqué à Marx pour sortir de l’incohérence, c’est une conception plus réaliste de l’être humain, à la fois bon et méchant, à la fois acteur et acté par l’Histoire ; c’est aussi un vrai matérialisme considérant les idées, les croyances et la vie de l’esprit pour ce qu’elles sont (aussi ?) : non pas des notions métaphysiques séparées du corps (de la façon cartésienne), mais des composantes de notre existence tout aussi matérielles que les conditions de production (..). Il n’a pas intégré la complexité de l’humain, l’interaction idée-action et l’interaction individu-société.

Puisqu’en définitive, l’homme marxien reste en l’état de nos sociétés quasi aussi peu sociable que celui de Hobbes ou de Rousseau, la meilleure manière d’empêcher la confrontation permanente des intérêts contradictoires est, à l’opposé des libéraux qui gèrent par contrats des individus séparés, de les fusionner en une société qui nie l’individualisme. C’est peut-être dans les versions asiatiques (Cambodge des Khmers rouges par exemple) du marxisme-léninisme que l’on a vu avec le plus d’horreur à quoi menait cette version genre termitière d’un projet historiquement dans l’impasse. Généreux propose le terme d’« hypersociétés » pour catégoriser ces projets politiques qui nient le volet individuel de l’humain alors que l’aspect souci de l’autre est nié dans les « dissociétés ».

Si l’on peut accepter le débat démocratique et la coexistence entre les projets libéraux et plus socialisants (dans lesquels, on s’en doute et on le verra, se range l’écologie politique), le conflit est bien plus rude avec le projet néolibéral dont l’émergence intellectuelle est assez récente et la mise en œuvre date à peine 2 ou 3 décennies.

Ultra et néolibéralisme

Pour les néolibéraux , les hommes n’ont rien à faire les uns avec les autres, si ce n’est s’associer pour produire plus de bien matériels. L’économie est donc logiquement la seule discipline qui vaille et l’économisme va donc devenir la logique dominante, accompagné d’un culte de la liberté individuelle (qui permet de s’éloigner des autres et de ne les fréquenter qu’un minimum, lors des actes de production, d’achat et de vente...).

Walras, Pareto, Hayek, Friedman sont des noms familiers uniquement aux oreilles des économistes et, pourtant, ce sont eux qui ont préparé le terrain au néolibéralisme qui a pour ambition de dominer la planète en ce début de XXIème siècle. Economistes conséquents, ils ont voulu faire de leur discipline une science. Et comme une science dure ne peut se construire que par la division de la complexité en sous-systèmes simples, modélisables et mettables en équations, ils ont, dans leurs théories, simplifié la réalité des sociétés et enlevé tout ce qui n’était pas mesurable (et notamment les sentiments et le souci de l’autre, décidément rétifs à la rationalisation). La science économique n’est donc possible que si l’humain est réduit à l’homo œconomicus, individu séparé, égoïste et préoccupé seulement par la maximisation de ses profits matériels. Des économistes, peut-être pas mal intentionnés au départ, ont donc imposé l’idée que nous ne sommes que des idiots rationnels, mus par nos instincts prédateurs. Vous vous y retrouvez, vous, dans ce tableau. Oui ? Alors allez vous affilier chez Reynders ou Sarkozy et maudissez-vous d’avoir déjà perdu du temps à lire ce texte naïf. Dans le cas contraire, je ne peux que vous inciter à lire les deux tomes de l’ « Antimanuel d’économie » de Bernard Maris . Cet ouvrage à la lecture indispensable me dispensera donc de développer pourquoi l’on peut dire avec Jeremy Rifkin que « celui qui croit à une croissance infinie dans un monde fini, est un fou ou... un économiste ». En phase avec les démonstrations économiques de Maris, Jacques Généreux conclut, lui, de cette imposture pseudo-scientifique que « le fondement du discours néolibéral ne relève plus de la science économique mais de la parabole métaphysique ».

Le néolibéralisme est donc la pointe avancée la plus morbide d’une pensée créée sur base de philosophies d’il y a quelques siècles, philosophies en grande partie démenties par les avancées d’autres sciences humaines. Le capitalisme spéculatif a pourtant porté cette logique à son apogée et tente aujourd’hui d’imposer ses excès au monde entier. La globalisation n’est pas, comme le disent ses partisans, une accélération des échanges marchands à l’ensemble de la Planète mais bien la manière dont certains veulent encore et toujours accroître la production et convertir les derniers réticents au culte de l’avoir plus et à ses préceptes de compétition généralisée entre individus.

Refonder la pensée politique et économique sur une base anthropologique

Si l’on s’accorde à penser que, contrairement à ce qu’affirment Hobbes ou Rousseau, les hommes n’ont pas besoin de pactes léonins pour vivre ensemble mais qu’ils ne peuvent que vivre ensemble, il faut impérativement changer de système. Non seulement parce que le néolibéralisme productiviste va probablement dégrader fortement les conditions de vie sur Terre mais aussi parce qu’il oblige les humains, même ceux qui se croient les gagnants, à vivre dans l’isolement ou l’agression permanente, le stress, la peur, le fatalisme et à accepter des conditions de vie qui sont aux antipodes de ce que leur nature d’animal social exigerait.

La victoire (momentanée, espérons le) du néolibéralisme n’est que le résultat d’un rapport de forces qui a donné l’avantage à un système qui a su phagocyter ses détracteurs. Malgré son appartenance à un courant très critique au sein du PS français, Jacques Généreux constate que « Désormais il n’y a plus de projet alternatif au sein de la modernité. Le seul modèle de civilisation alternatif vient de la pensée antimoderne, plus particulièrement de l’écologie radicale qui prône la décroissance ». Il est bien placé pour montrer combien la gauche socialiste européenne s’est rendue aux arguments économiques du néolibéralisme, laissant les citoyens démoralisés et démobilisés. Par contre, je me permettrai de contester sa vision du développement durable qui ne serait qu’une manière de perpétuer le productivisme. Mais la lecture négative du développement durable par Généreux traduit la dernière astuce du néolibéralisme : depuis quelques années, confronté à la justesse des arguments du développement durable, il tente de transformer l’anti-productivisme aux origines de cette pensée qui le menace, en la défense de la « croissance maximale soutenable » (la croissance qui ne détruirait pas définitivement les écosystèmes naturels mais juste de quoi laisser survivre dignement un dixième de l’Humanité ?).

Les victoires politiques du néolibéralisme sont consécutives à ses victoires idéologiques. Ses succès sont basés sur la dissimulation de ses bases théoriques (que nous avons tenté de décrire ici) et sur sa capacité à construire un monde imaginaire, totalement coupé de l’état réel du monde, en particulier pour ce qui est de la nature humaine. La première bataille à gagner pour ne pas perdre définitivement la guerre est la bataille d’idées. La décadence ressentie par la majorité (malgré la croissance économique continue) n’est pas rendue impossible par un déficit de politique alternative, le projet de l’écologie politique est là pour le prouver. Ce qui bloque nos sociétés dans l’impasse, c’est une culture erronée qui nourrit le désengagement politique et la servitude volontaire de la toute grosse majorité de nos concitoyens.

Pour le néolibéralisme, les hommes sont dans la nécessité de s’associer pour produire et consommer plus mais pas pour vivre, pas pour être ce que leur nature requiert. La société que les écologistes veulent construire implique au contraire que l’interdépendance des humains n’est pas une nécessité plus ou moins facile à supporter mais bien un objectif en soi, la condition et la source même d’un mieux être. Le progrès dont Bernard De Backer nous faisait un tableau peu reluisant doit donc changer d’objectif et ne plus se centrer sur le « être avec soi, pour soi » mais intégrer aussi l’« être avec l’autre, pour l’autre ». Après deux ou trois siècles d’affrontements stériles entre les projets d’hypersociété dictatoriale (Hobbes), démocratique (Rousseau) ou totalitaire (Marx) et les projets de dissociété libérale ou néolibérale (aujourd’hui dominante), le rôle de l’écologie politique ne serait-il pas aussi de remettre au premier plan du débat politique le fait que les valeurs qui soutiennent un projet de progrès humain (et pas seulement matériel) s’appuient sur le constat que la nature de l’Homme est plus complexe et contradictoire que ne voulaient nous le faire croire les simplismes du passé ?

Tout se termine toujours par des chansons... Laissons dès lors le dernier mot au poète qui a si souvent raison : Maxime Leforestier, dans Le chant des étoiles (on ne l’entend jamais...), n’empruntait-il pas à un proverbe attribué à Hillel, rabbin du premier siècle de notre ère, les paroles prophétiques :

« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?
Si je ne suis que pour moi, qui suis-je ?
Et si pas maintenant, quand ? »

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