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Quelles sont les raisons du succès des verts allemands ?
 
 
Benoît Lechat †

Né à Eupen en 1960, Benoît Lechat a été au Groupement des Jeunes Protecteurs de la Nature (GJPN) à la fin des années ’70 avant de faire des études de philosophie et de journalisme. Après avoir couvert l’actualité sociale à l’Agence Belga pendant les années ’90 et notamment les mouvements des enseignants et des étudiants, il a rejoint l’équipe d’Isabelle Durant au Ministère fédéral de la Mobilité et ensuite Etopia en 2004. Il publie régulièrement dans la Revue Nouvelle des articles consacrés à la politique et aux médias belges.

Il est responsable des publications chez Etopia, membre du Conseil scientifique de la Fondation de l’Ecologie Politique et rédacteur en chef du Green European Journal

Benoît est décédé le 8 janvier 2015

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Séminaire étopia_ du 14 janvier 2005

Vu de Belgique, la situation des Verts allemands semble idéale. Bien que globalement, les derniers résultats des élections fédérales les placent à un niveau comparable aux verts wallons et bruxellois, ils sont évidemment dans un mouvement ascendant. Ils sortent renforcés de leur participation et se préparent déjà avec optimisme et volontarisme aux élections fédérales de 2006.

Il est donc logique que les écologistes belges veuillent comprendre ce succès et ses raisons. La connaissance que nous avons du premier pays de l’union européenne, de plus un voisin direct, reste en effet très faible. Pour en savoir un tout petit peu plus, faisons le point sur deux volets :

  • les spécificités de la situation politique allemande.
  • les spécificités de la situation des Grünen.

Nous adresserons ensuite une série de questions à Claude Weinber, directeur du bureau européen de la Fondation Heinrich Böll qui est la fondation politique des Verts allemands. Attention, les réponses présentées constituent une interprétation libre de ses propos.

Sur la situation politique allemande :

  • La réunification pèse sur les finances publiques. Des investissements massifs ont dû être réalisés depuis 15 ans, de même que d’importants transferts de financement de fonctions collectives. Faible croissance économique en RFA, même si cela va mieux. On est passé d’une récession en 2003 à une croissance de 1,7 pc en 2004 et 2 pc en 2005. Le chômage reste en moyenne autour de 10 pc
  • l’Est continue de souffrir d’un chômage endémique et d’un retard de développement qui met sous pression la solidarité entre les deux parties du pays.
  • l’économie allemande est soumise plus directement encore que l’économie belge à la concurrence des pays de l’est. D’où menaces de délocalisations. D’où demandes patronales d’allongement de la durée du temps de travail. Plusieurs grands conflits sociaux sur ce thème. En ce compris dans le secteur public où la durée du temps de travail a été allongée.
  • Le gouvernement SPD-Grünen a mis en chantier l’" Agenda 2010 ". Présenté devant le Bundestag le 14 mars 2003, ce plan devait inaugurer une réforme radicale du système social allemand. Réduction des prestations d’assurance-chômage, combinaison de celle-ci avec l’aide sociale au bout d’un an, assouplissement des règles de licenciement, réduction des charges sociales pour les petites entreprises. Il y a aussi tout un volet important en matière de formation.
  • Cette réforme a suscité une contestation sociale très véhémente, surtout en ce qui concerne la réforme du régime du chômage.
  • Comme chez nous, il y a une relative faiblesse de la droite traditionnelle mais il y a surtout une progression préoccupante de l’extrême droite en ex-RDA (en Saxe à 9 pc). Mais pas seulement. Evidemment cette montée a une résonance historique particulière.
  • Ces fascistes s’en prennent notamment à l’engagement international de la RFA et aux participations à des opérations de maintien de la paix en Aghanistan par lesquelles l’Allemagne retrouve une place à la hauteur de ses responsabilités historiques de grande démocratie sur l’échiquier politique mondial.

Sur la situation politique des Grünen :

  • Il y a de toute évidence une dynamique positive qui est en route. Avec peu de contestation interne et un leadership fort, tant au niveau du parti (tandem Roth-Butikofer) qu’au niveau gouvernemental avec trois ministres emmenés par J. Fischer.
  • il y a une conscience assez forte et sereine de représenter l’élément de stabilité au sein de la coalition. Il semble que ce soit un des facteurs du succès actuel des Verts
  • il y a éventuellement le bénéfice de la crise de la social-démocratie. Des tensions internes que provoquent les réformes sociales (avec l’aile gauche et la base syndicale) qui ne touchent pas tellement les Verts. Du moins en apparence.
  • Il y a une ligne très claire en termes d’économie verte : les réformes écologiques ne sont pas seulement importantes pour l’environnement. Elles créent de l’emploi dans l’agriculture et dans l’industrie.
  • Il y a en RFA depuis 5 ans une politique d’écofiscalité assumée comme telle (voir www.Oekosteuer.de, il y a plein de pages en anglais) qui a eu notamment pour résultat de faire baisser les émissions de CO2 du transport routier et de financer une réduction des charges sociales.
  • Il y a eu la mise en œuvre de programmes ambitieux d’amélioration de l’isolation énergétique dans le secteur du logement qui a créé des dizaines de milliers d’emploi...

Plus spécialement sur les Grünen :

1. Quelle dynamique interne a été mise en place depuis la première participation au gouvernement fédéral pour faire en sorte que celle-ci soit soutenue par l’ensemble du parti ? On a en effet coutume de dire en Belgique que les verts allemands ont cessé de perdre dès l’instant où ils ont accepté, intégré leurs expériences gouvernementales.

Les politiques qui sont menées font l’objet d’une communication top-down très rapide avec la base du parti (système par SMS). Mais à partir du moment où l’accord gouvernemental et la participation ont été approuvées par le parti, on ne discute plus avec lui en permanence du contenu de la politique gouvernementale. « Le parti a appris que l’art de gouverner, c’est l’art du possible ». Il peut y avoir des frictions avec les organisations environnementales par exemple. Le parti leur répond qu’elles votent pour les autres partis et qu’elles verront bien la différence. Il y a également beaucoup de lieux internes de débat. Notamment dans le cadre de revues internes. Mais ces discussions n’ont pas de conséquences sur la communication externe du parti.

2. Les expériences antérieures de participation au niveau de Länder n’ont-elles pas permis un apprentissage progressif de la participation qui a pu ainsi être mieux « digérée » au niveau fédéral ?

Pour donner un exemple de l’évolution qu’a connue le parti dans l’opinion publique, hier (le 13 janvier), le quotidien Bild qui est une sorte de DH allemande et qui tire à plus de 4 millions d’exemplaires a fait un grand article dans le cadre des 25 ans des Grünen dans lequel il donne les « 25 bonnes raisons d’aimer les Verts » (voir traduction en annexe). Les commentateurs disent que les Verts sont devenus l’antithèse de ce qu’ils étaient tout en gardant les mêmes électeurs !

3. Comment les Grünen se positionnent-ils par rapport à l’évolution du SPD ? Ne sont-ils pas les premiers bénéficiaires de l’affaiblissement de celui-ci ? Comment s’explique cet affaiblissement ?

Les Grünen sont clairement de gauche mais ils sont plutôt de tendance libertaire (ce qui n’est pas la même chose que libérale). Ils sont de farouches défenseurs de la sphère privée contre toute forme de contrôle de la part de l’Etat. Les Verts allemands ont fait la paix avec l’économie de marché. La propriété privée est garantie par la constitution allemande. Les entreprises de produits Bio et d’énergies renouvelables sponsorisent les événements qui sont organisés par les Verts. Les verts ne profitent pas ou peu du recul du SPD. Il y a plutôt un transfert du SPD vers la CDU. Parce que fondamentalement, ces systèmes ont des attachements historiques communs au système de protection sociale qui a été mis en place par Bismarck.

4. Les Grünen ne se sont pas beaucoup manifestés sur le plan « Harz » de réforme de l’Etat social. Comment l’expliquer ? S’agit-il d’un choix purement pragmatique ou bien y a-t-il un vrai changement de cap idéologique dans la direction d’une forme de libéralisme économique écologiste tout à fait assumé ?

Bien sûr qu’il y a des perdants dans la réforme Harz. Mais ce ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. Une des grandes différences entre le système belge et le système allemand de chômage, c’est qu’en Allemagne le côté assurantiel (le chômeur perçoit une allocation nettement plus proche du salaire mais de manière dégressive et non illimitée dans le temps) est nettement plus développé. Le problème posé est donc celui de son financement, singulièrement à l’Est où les chômeurs n’ont peu ou pas cotisé à ce système. La réforme Harz aura pour résultat qu’une fois entré dans un système qui serait plus de type « aide sociale », une famille de quatre personnes percevra environ 1.600 euros par mois. Les grands perdants de la réforme seront les électeurs des Verts. S’ils deviennent chômeurs, vu qu’ils ont les revenus moyens les plus élevés, ce sont eux qui risquent le plus de perdre de revenus. Les Grünen n’ont pas peur de les prendre à rebrousse-poil. Alors que ces électeurs vont hériter dans les années et décennies qui viennent d’une masse d’argent considérable, le parti propose d’instaurer une (nouvelle) taxe sur les héritages. Le comble, c’est que ce sont les autres partis qui n’en veulent pas. Il y a un gros débat interne permanent. Par exemple sur la réforme de la protection sociale. Sur l’allocation universelle. Il est question d’un changement radical de paradigme. L’électorat des Grünen porte les réformes de l’Etat social. Il pense qu’il faut aller plus loin.

5.Vu de l’extérieur, on a un peu l’impression qu’une des raisons de la bonne tenue des Grünen tient notamment à la figure de Joschka Fischer qui a su imposer la participation de l’Allemagne à des opérations militaires à l’étranger. Est-ce que finalement le succès des Grünen ne tient pas beaucoup à cette réussite, à ce qu’on pourrait appeler une forme de réconciliation de l’Allemagne avec l’histoire du monde ?

Fischer a légitimé la réussite des verts, mais ce n’est pas lui qui fait leur réussite à lui seul. Il est de manière constante et ininterrompue l’homme politique le plus populaire de RFA. Très loin devant tous les autres politiques. « Quand il dit non, on le croit ». Quand certains Fundis s’adressent par exemple à Attac, ils ne disent pas clairement ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Ils disent plutôt qu’ils voudraient bien mais qu’ils ne peuvent pas. Mais fondamentalement, les deux grandes familles (Realos et Fundis) qui divisaient le parti ont disparu. Même si subsistent des réseaux. Le seul danger qui pourrait guetter le parti, ce serait un manque de créativité découlant de l’harmonie interne. Par ailleurs, il risque d’y avoir un « problème » de changement de génération en 2006, si les Grünen restent au pouvoir. « Les vieux chez les Grünen ont l’âge des jeunes des autres partis (qui attendent depuis plusieurs décennies d’accéder aux plus hautes responsabilités) ». Il y a aussi une politique de « jeunes pousses » qui est systématiquement menée par le parti, avec recherche, identification de jeunes talentueux qui bénéficient même de bourses pour aller étudier à l’étranger.

Traduction du Bild Zeitung du 13/01/05

Il y a 25 ans était fondé l’Eco-parti
Voici 25 raisons pour lesquelles nous aimons tellement les Verts

BILD félicite et avoue : nous aimons tellement les Verts parce que ;..

1. ... l’Ex-Grüne Otto Schily (passé au SPD, ministre de l’Intérieur, ancien avocat de la RAF) nous a montré qu’avec l’âge on pouvait devenir très sage.

2. ... le vieux Grüne Christian Ströbele (canon électoral des verts à Berlin, une sorte de Decroly allemand) montre qu’avec l’âge, on ne devient pas nécessairement plus sage.

3. ... à l’avenir les cages pour les poules seront plus grandes que les chambres pour les enfants.

4. ... les hommes ont appris qu’on pouvait aussi pisser en étant assis.

5. ... beaucoup de pistes cyclables sont désormais aussi larges que les rues

6. ... les verts veulent nous apprendre à aller à Majorque en train au lieu d’y aller en avion (allusion à la campagne des Verts pour une taxation du transport aérien)

7. ... les crapauds allemands deviennent centenaires grâce aux centaines de tunnels qu’on a construits pour eux le long des routes.

8. ... nous n’avons plus besoin de faire du sport et sommes pourtant constamment en mouvement pour rapporter toutes les boîtes (recyclables et réutilisables)...

9. ... ils n’ont pas (encore) augmenté le prix du litre à la pompe à 5 euros (allusion à une prise de position des Verts fin des années ’80, début ’90)

10. ... Joschka Fischer dans son trois-pièces et avec ses demi-lunettes à l’air déjà aussi sérieux que le président de la République.

11. ... leurs quotas de femmes sont même introduits à la CDU.

12. ... Joschka Fischer a réussi sa course vers lui-même - et le retour aussi - (énigmatique ?)

13. ... Joschka Fischer a été le premier a rendre „parlementaire“ l’expression „Trou de C...“

14. ... aujourd’hui dans tous les magas à tous les coins de rue, il y a de la bonne et saine nourriture bio...

15. ... nous savons aujourd’hui que l’électricité ne sort pas de la prise électrique.

16. ... pour chaque sorte d’ordure, il y a un beau tonneau de couleur.

17. ... même dans la cantine du BILD, il y a des „Grünkernbratling“ (grillade végétarienne).

18. ... ils nous ont montré à quel point on peut avoir du plaisir „privé“ avec le Vielfliegerprogramm de la Lufthansa (allusion au scandale provoqué par l’utilisation privée par des parlementaires des bonus de points découlant de l’usage des abonnements professionnels de la Lufthansa).

19. ... nous pouvons mettre le sac jaune dans le conteneur brun avec le pouce vert.

20. ... nous avons appris où se trouvent Gorleben, Wackersdorf et Brokdorf (sites de centres nucléaires où eurent lieu de très grandes manifs).

21. ... la plupart des Verts ne ressemblent plus au président de la République (social démocrate, barbu à lunettes).

22. ... ils savent désormais qu’une voiture de fonction avec un chauffeur et huit cylindres, c’est quand même quelque chose de chouette...

23. ... ils annoncent toujours de bonnes nouvelles au nom du gouvernement et laissent les mauvaises au SPD.

24. ... Joschka Fischer s’est dégoté une ravissante princesse des 1001 nuits (allusion à la nouvelle copine du Ministre des Affaires étrangères).

25. ... au scrabble on peut faire plein de points avec le mot „Umweltverträglichkeitsprüfung“ (pour examen de soutenabilité environnementale).

Le Bild précise :

• « tout n’est pas pensé sérieusement »

Benoît Lechat


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