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Europe et écologie politique : une approche anthropologique
 
 
André Verkaeren
Traducteur de la version française de Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous.
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Un texte d’André Verkaeren, chercheur-associé à étopia.

Préambule

La recherche récente dans le domaine des sciences humaines a nourri de nouvelles théories qui révolutionnent de fond en comble les bases de l’économie politique. Emmanuel Todd est l’un de ces savants situés au confluent de nombreuses disciplines : anthropologie, démographie, histoire et économie. L’objectif de cet article est de montrer que ses travaux peuvent apporter un éclairage très utile sur l’émergence de l’écologie politique dans les sociétés occidentales à la fin du 20ème siècle.

Introduction

Sur les traces d’Emmanuel Todd [1], nous commencerons par établir des critères de différenciations anthropologiques définissant des individus et des groupes d’individus. Nous proposerons alors de classer les nations planétaires à l’intérieur de sept grandes familles. Trois paramètres déterminants seront ensuite pris en compte : la religion, l’alphabétisation et la transition démographique. Nous les verrons agir au cours de l’histoire, interagissant avec les structures anthropologiques des sociétés européennes. Pour faciliter la compréhension de ces interactions, nous décrirons sommairement l’évolution de quatre nations européennes “majeures”, depuis les guerres de religion jusqu’à nos jours.

En conclusion, nous tenterons d’attirer l’attention du lecteur sur la richesse qu’apporte une lecture anthropologique de l’histoire récente et la compréhension en profondeur des courants politiques et économiques traditionnels qui ont émergé durant cette période. Ces conclusions laisseront apparaître le caractère logique de l’émergence d’un courant politique détaché des théories économiques productivistes qui ont jalonné notre histoire et continuent de la façonner avec des conséquences de plus en plus dommageables pour la planète, ses habitants actuels et futurs.

Ces théories de l’économie politique ont vu le jour en Europe dès la Renaissance. La prise d’indépendance de ce domaine remonte aux débuts de la première révolution industrielle. The Wealth of Nations d’Adam Smith - publié en 1776 - constitue la première ébauche de la théorie libérale et de la pensée économique contemporaine. Ces travaux déboucheront sur la théorie dite classique. Le Capital de Karl Marx a été publié en 1870 et constitue une sorte de réaction au libéralisme qui a inspiré toutes les variantes du socialisme. Depuis lors, le vingtième siècle a notamment produit le keynésianisme, inspiré des fonctions de la théorie générale de l’économie de John Maynard Keynes, qui se présente comme une forme de libéralisme atténuée visant à répondre aux besoins économiques de sociétés plus "développées". De façon générale, les travaux des économistes du XXe siècle ont surtout porté sur les moyens d’obtenir une démultiplication des richesses matérielles, condition considérée comme préalable au bonheur du plus grand nombre d’hommes possible. Quoi qu’il en soit, toutes ces théories ont pour point commun de généraliser les comportements humains en partant du principe qu’il existe un homo economicus universel agissant à un niveau exclusivement conscient. Elles ne se préoccupent aucunement du terreau ‘familial’ dans lequel évoluent les sociétés humaines, sans jamais s’en rendre réellement compte.

Face à la complexité des évolutions sociétales des derniers siècles, une bonne question à se poser pourrait être la suivante : se pourrait-il qu’un lien existe entre les règles de vie d’un groupe humain et la façon dont il conçoit son économie et construit ses représentations politiques ? Pour donner une réponse étayée à cette question, il faut d’abord disposer d’une grille des systèmes anthropologiques qui puisse être lue par le profane. Cette grille est expliquée succinctement au chapitre suivant. Elle s’inspire directement de La Troisième Planète d’E. Todd.

Une grille d’analyse

Afin de classer les différents systèmes anthropologiques existants, les anthropologues ont mis au point une grille d’analyse de trois paramètres.

  • l’axe vertical, ou les relations entre parents et enfants ;
  • l’axe horizontal, ou les relations entre frères et sœurs ;
  • le tabou de l’inceste : fort/faible.

1. L’axe vertical

L’axe vertical définit les relations qui existent entre des parents et leurs enfants. Le critère structurant est ici celui de l’autorité. Est-elle forte ou faible ? De façon plus générale, la société observée a-t-elle un penchant pour le respect de l’autorité a priori ou est-elle plus portée au libéralisme, c’est-à-dire dans ce contexte, préfère-t-elle laisser plus de libertés aux individus plutôt que de les maintenir au sein d’un encadrement familial et social strict tout au long de leur vie ?

Dans l’ancien monde paysan européen, le critère de l’autorité est facilement observable. Il existait des sociétés où les enfants étaient incités à quitter le foyer parental dès la fin de leur adolescence pour fonder un foyer à leur tour. Dans ce cas-là, il n’y avait jamais plus de deux générations présentes sous le même toit. Dans d’autres sociétés, on préférait par contre que les fils, ou certains des fils, fondent un foyer tout en restant dans le foyer parental, auquel cas trois générations cohabitaient sous le même toit et l’autorité du père se maintenait sur un ou plusieurs fils marié(s) . Entre ces deux systèmes très marqués, il existait une infinité de variantes situées plus ou moins à mi-chemin entre ces deux choix caractéristiques.

Dans le monde moderne, le caractère autoritaire ou libéral de la relation entre les parents et leurs enfants prend inévitablement d’autres formes : le meilleur critère reste la manière dont un jeune adulte s’installe dans la vie dite active. Dans certaines sociétés, le jeune sera franchement invité à quitter le domicile parental assez tôt, tantôt pour étudier, tantôt pour travailler. Dans ces sociétés alors plutôt libérales de mœurs, le lien d’autorité disparaît avec l’arrivée à l’âge adulte du jeune et les liens intergénérationnels prennent alors un caractère souvent plus diffus. La distance deviendra autant géographique qu’affective. Dans d’autres sociétés, le jeune ne sera pas forcément invité à partir. Le groupe familial trouvera des solutions pour qu’il reste sous le toit parental pendant quelques années encore, tout en étudiant/travaillant, le temps de s’équiper, notamment sur le plan financier. En outre, une fois l’enfant véritablement installé, les relations entre les parents et leurs enfants resteront plutôt régulières.

2. L’axe horizontal

L’axe horizontal définit les relations entre les membres d’une phratrie. Le critère structurant y est celui de l’égalité. Il s’agit donc de savoir comment se gère l’héritage. Sera-t-il également ou inégalement réparti entre les enfants ? D’une façon plus générale, les sociétés auront-elles tendance à considérer les individus comme intrinsèquement égaux ou auront-elles tendance à créer des lignes de démarcation entre différentes catégories d’individus ?

Dans l’ancien monde paysan européen, le critère de l’égalité est facile à identifier. Si les populations ont tendance à répartir l’héritage en parts strictement égales, la vente de l’exploitation agricole est un passage obligé pour obtenir des parts effectivement égales, mais en numéraire. Dans une telle société, quelques familles parviennent à amasser la majorité des terres au détriment des autres, qui deviennent une sorte de prolétariat agricole. Paradoxalement, les paysages de grandes exploitations agricoles sont donc la marque d’un système égalitaire. Dans les systèmes inégalitaires, le plus souvent par primogéniture, c’est à l’aîné(e) que revient le rôle de perpétuer et de développer le patrimoine familial et, à ce titre, d’en hériter, quitte à ce que les autres enfants reçoivent ce que l’on appelait une soulte, c’est-à-dire une compensation, le plus souvent sous forme d’argent. Étant donné que ce système ne nécessite pas la revente de l’exploitation ou du patrimoine, il ne donne pas lieu à un phénomène de concentration et laisse subsister un paysage de petites exploitations familiales.

Dans le monde moderne, la nature égalitaire ou inégalitaire des règles d’héritage est devenue beaucoup plus difficile à percevoir. De manière générale, le droit a largement favorisé l’égalité. Mais, dans la pratique, quantités de règles et de coutumes qui ne sont pas forcément écrites continuent de régir la transmission du patrimoine, selon une infinité de variantes. La sensibilité à l’égalité se marquera le plus souvent par le choix du mode de scrutin (majoritaire ou proportionnel), mais aussi par la nature des systèmes de sécurité sociale.

Il est important de noter qu’il existe également une myriade de systèmes qui ne penchent pas de manière aussi caractéristique vers l’égalité ou l’inégalité. Il existe également des systèmes où l’axe horizontal n’est pas défini et qui sont profondément indifférentes à la question de l’égalité entre les frères/sœurs. Dans une telle société, la part testamentaire de l’héritage, celle dont on peut disposer tout à fait librement, sera très étendue, et le parent sera libre de léguer la plus grande partie de ses biens exactement comme il l’entend, y compris à l’extérieur du champ familial direct, c’est-à-dire avec une certaine indifférence par rapport au destin de ses enfants.

3. Le tabou de l’inceste

La domination par l’interdit de l’inceste caractérise notamment tous les systèmes anthropologiques présents en Occident. Elle incite l’individu à trouver un conjoint et partenaire sexuel à l’extérieur de la sphère familiale directe. Ces systèmes sont appelés exogames. Les systèmes endogames préfèrent le mariage à l’intérieur du cercle familial direct, souvent par un biais patrilinéaire, mais pas toujours.

On considère donc dans ces sociétés qu’il vaut mieux se marier avec un(e) cousin(e) parce que la solidarité qui existe entre les membres d’une phratrie est tellement forte et fondamentale qu’elle doit trouver un prolongement dans la génération suivante. La solidarité prendra alors la forme d’une alliance entre, par exemple, le fils d’un individu et la fille du frère de cet individu.

Sept familles, dont quatre en Europe

La combinaison de ces trois critères crée une multitude de variantes. Mais sur l’ensemble de la planète, il est possible d’identifier très clairement sept groupes principaux. Quatre d’entre eux sont exogames et tous présents en Europe. Ils épuisent les quatre combinaisons possibles au sein de l’exogamie : libéral/égalitaire, libéral/inégalitaire, autoritaire/égalitaire, autoritaire/ inégalitaire. Les trois autres sont endogames. Nous reprenons ci-dessous la classification d’Emmanuel Todd dans La Troisième Planète. Seule exception, l’Afrique noire, qui n’a pas encore été entièrement cartographiée anthropologiquement, où les relations se caractérisent par un degré d’instabilité plus important que partout ailleurs. Les vies africaines se font et se défont beaucoup plus vite que sur les autres continents et les règles qui régissent les relations entre individus semblent plus diffuses. En dépit du caractère mouvant des relations familiales africaines, l’exogamie est une donnée toujours présente en Afrique.

  1. Famille nucléaire absolue : exogame, libérale, indifférente à l’égalité/inégalité
    Il s’agit de la famille anglo-saxonne, présente en Angleterre, dans certaines régions des Pays-Bas, du Danemark, de la Norvège, en Bretagne française intérieure (le pourtour de la Mer du Nord), ainsi qu’aux Etats-Unis (sous une forme exacerbée), Canada, Australie, Nouvelle-Zélande.
  2. Famille nucléaire égalitaire : exogame, libérale, égalitaire
    Une famille assez typique du monde latin. Très présente en France, Espagne, Italie, Portugal, Roumanie, également en Pologne, dans certaines provinces turques, dans la plus grande partie de l’Amérique latine.
  3. Famille souche : exogame, autoritaire, inégalitaire
    Trois foyers : le monde juif, le monde germanique (Allemagne, Suisse, Autriche, Suède, certaines parties des Pays-Bas, de la Norvège et du Danemark), ainsi que le foyer asiatique : le Japon et la Corée.
  4. Famille communautaire : exogame, autoritaire, égalitaire
    Principalement la Russie et la Chine. Une différence majeure, le système russe est matrilinéaire, ce qui veut dire que l’héritage peut parfaitement passer par la femme, ce qui n’est pas le cas en Chine. Une grande partie des populations slaves d’Europe centrale également.
  5. Famille communautaire endogame : endogame, autoritaire, égalitaire
    La famille du monde arabo-perso-musulman. Présente du Maroc à l’Inde du nord.
  6. Famille communautaire mixte : endogame, autoritaire, égalitaire
    Système indien (particulièrement l’Inde du Sud). Cette famille diffère de la précédente en ceci qu’elle associe une obligation endogame du côté maternel à un prescrit exogame du côté paternel, un système qui a engendré la société de castes.
  7. Famille anomique : endogame, libérale, indifférente à l’égalité/inégalité
    Système typique de l’Asie du sud-est.

Religion, alphabétisation, démographie

L’Europe est donc un terreau fertile. Sa carte anthropologique porte les traces de tous les grands événements de son histoire. Les quatre familles exogames y vivent enchevêtrées dans un espace réduit. Un phénomène religieux de première importance s’y développe au début du XVIème siècle. Luther exige une courroie de transmission directe entre Dieu et ses fidèles, une revendication qui porte en elle l’alphabétisation des masses, par le biais des traductions de la bible dans les langues vulgaires, notamment du Nord de l’Europe. Ce changement de perception du divin permet également au christianisme d’aborder la phase finale de ses potentialités, si bien décrites par Marcel Gauchet dans “Le Désenchantement du monde.” Les Européens redoublent d’efforts inconscients pour justifier une organisation sociétale hors du champ divin, par réaction à la toute puissance de l’Eglise romaine, et les percées techniques s’accélèrent progressivement. Elles produiront entre autres conséquences des victoires sans précédent sur la mortalité et l’accroissement impressionnant de la population européenne, dont le colonialisme n’est rien d’autre qu’une résultante, suivi d’un accroissement non moins impressionnant de la population du reste du monde, mais plus tardif - centré essentiellement sur la deuxième moitié du XXème siècle.

L’interaction de ces trois paramètres (religion ou perception du divin - alphabétisation des masses - transition démographique) laissent présager le bouleversement intégral de l’ordre politique, économique et social des sociétés concernées, qui entrent dans un état de crise, ou de recherche d’un nouvel équilibre, par un processus d’activation idéologique. L’idéologie doit s’entendre ici comme un système de pensée proposant une Cité idéale destinée à remplacer la Cité de Dieu, ou à la réaffirmer par réaction. En Europe, trois courants politiques se sont proposés de répondre aux angoisses posées par les défis de la modernité et la disparition de l’ordre ancien : le nationalisme, le socialisme et la démocratie-chrétienne. En fait, pour les deux premiers courants, il faudrait parler de nationalismes et de socialismes, tant les terreaux anthropologiques locaux de l’Europe ont influé sur leur mise en forme.
L’alphabétisation est fondamentale car des individus illettrés ne peuvent être actifs sur le plan politique, en tout cas dans le contexte d’une démocratie en évolution. La religion, en tant que système de pensée traditionnel, peut résister très longtemps ou au contraire se desceller, en fonction de l’interaction entre le système religieux local et les valeurs anthropologiques locales. Enfin, la baisse progressive de la mortalité qui caractérise les sociétés qui entrent dans la transition démographique induit un accroissement de la population plus ou moins rapide, qui se traduira par un exode rural plus ou moins marqué.

Les sociétés qui subissent cette transformation connaissent donc un état d’angoisse immanente qui, sous couvert de modernité, va les ramener à clamer avec vigueur les principes fondamentaux - anthropologiques - de leur organisation familiale. L’histoire européenne nous en fournit quatre exemples.

Quatre nations

Avant de décrire ces quatre nations, qui correspondent chacune majoritairement à l’un des quatre types familiaux existant en Europe, rappelons encore une fois le postulat très simple de l’hypothèse anthropologique : lorsqu’une société sort progressivement de sa forme traditionnelle - agriculture, analphabétisme, ancien régime -, elle s’éveille sur un plan "idéologique". Ses citoyens capables de lire et d’écrire étant de plus en plus nombreux, bientôt majoritaires, cette société acquiert une certaine profondeur et une capacité à se projeter dans l’avenir qu’elle n’avait pas auparavant. Or, c’est précisément à ce moment que la structure politique, religieuse et économique traditionnelle s’estompe progressivement dans les esprits pour laisser la place à une structure encore largement inconnue - démocratique, urbaine, orientée vers l’industrie, plus tard les services - qui n’existe pas encore, ou qui est sur le point d’exister. La société est donc prise d’angoisse et réagit, parfois violemment. La nature de sa réaction ne se fera pas au hasard, cette société suivra les lignes de force du modèle familial présent sur le terreau local. Un exemple : les révolutionnaires français ne sont pas l’avant-garde d’un peuple nouveau de citoyens modernes, mais des citoyens vivant dans un monde où l’héritage se partageait égalitairement et où l’autonomie intergénérationnelle était importante (couple liberté/égalité). Ces populations vivaient, du moins dans les régions centrales de la France et sur le pourtour méditerranéen, dans des familles libérales et égalitaires, modèle que les Lumières ont d’ailleurs systématiquement idéalisé. La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas des valeurs universelles nées en France, mais des valeurs préexistant en France - et dans quelques autres pays - qui ont été utilisées, hystériquement clamées, pourrait-on dire, par les Français à un moment précis de leur histoire où ils en ont ressenti la nécessité.

Grande-Bretagne

Le système anthropologique anglo-saxon est exogame (tabou de l’inceste), nettement libéral (axe vertical) et indifférent à l’égalité/inégalité (axe horizontal). Dans toutes les classes sociales, les jeunes gens sont invités à partir faire leur vie ailleurs. Sur le plan intragénérationnel, il n’existe pas d’a priori en faveur d’une société qui devrait forcément être égalitaire ou inégalitaire. Cette absence de codification stricte des règles d’héritage sur le plan horizontal porte ces sociétés à faire un choix philosophique fondamentalement individualiste, que nombre d’Européens continentaux continuent d’identifier à tort comme un système égoïste où chaque individu doit assumer lui-même ses besoins matériels. Il s’agit tout simplement d’une inclination qui porte les individus à se considérer comme autonomes, par une relative indifférence au sort des parents ou des enfants, et par une relative indifférence aux gens de la même génération.

Le déclic est ici de nature religieux. Gagnée par les idées de la réforme allemande, la population réagit selon ses propres critères, orientés vers une liberté qui ne soucie pas d’égalité ou d’inégalité, une sorte de liberté avant le reste, une aspiration absolue vers la liberté. La conséquence de la réforme sur la population anglaise prend donc la forme d’une fragmentation de la pensée luthérienne en de nombreuses sectes, typiques du monde anglo-saxon, refusant l’unicité du dogme luthérien, qui implique une soumission à l’autorité. Très vite, le débat politique se focalise entre deux camps : les conformistes privilégient l’établissement d’une doctrine proto-nationale (l’anglicanisme) qui permettra d’asseoir l’autorité monarchique sur une doctrine unique dans tout le pays. Les non-conformistes veulent une liberté religieuse absolue, qui conduira les plus radicaux d’entre eux à traverser l’Atlantique pour y trouver ce qu’ils pensent être une nouvelle terre promise. Avant toutes les autres nations - dès la guerre civile de 1649 -, l’Angleterre atteint un point de crise causée par la difficulté d’imposer sur l’île une doctrine religieuse unique, et qui rejaillit sur le système politique. Les Anglais étant portés vers la liberté absolue (politique ou religieuse), il semble difficile alors de stabiliser le pays autrement qu’en passant par une période dictatoriale, imposée par Cromwell. Une fois ce point critique dépassé, le système politique britannique paraît avoir intégré les enseignements tirés de sa tendance centrifuge, causée par son aspiration à la liberté, qui prend la forme d’un individualisme militant. Il s’oriente alors très naturellement vers le parlementarisme, lieu privilégié de la lutte contre le pouvoir royal et de l’expression politique d’une liberté individuelle qui est ressentie comme primordiale. Pendant toute la période industrielle, la Grande-Bretagne, prise comme système anthropologique, montrera également une capacité surprenante à adapter progressivement ses institutions politiques aux changements sociétaux. La base démocratique sera progressivement élargie et les révolutions seront ainsi évitées.

Les sociétés anglo-saxonnes ont un tissu social extrêmement flexible, justement parce que les liens entre individus, intra- et intergénérationnels, y sont les plus relâchés du monde. Il existe un lien évident entre la nature flexible de ce tissu social et la rapidité fulgurante avec laquelle la Grande-Bretagne s’est industrialisée sans perdre son équilibre social et sans engendrer de théories concurrentes. L’histoire de sa colonisation et de sa décolonisation permet aussi de déceler un pragmatisme évident.

France

Le centre géographique de la France est exogame, libéral (axe vertical) et égalitaire (axe horizontal) et domine l’ensemble de l’espace français, mais pas totalement. Ici aussi, la variable religieuse intervient lourdement. Fille aînée de l’Eglise, la France est restée catholique après la Réforme - non sans de profondes luttes internes -, mais il s’agit du catholicisme contre réformé. Le renforcement de l’autorité du clergé est sa principale caractéristique. Qui plus est, comme la population du reste de l’Europe, mis à part la Grande-Bretagne, la population française vit sous un régime d’inspiration clairement germanique, une royauté absolutiste par primogéniture, un régime d’autorité absolue. Religion et politique se sont donnés la main pour maintenir la population sous un contrôle, profondément autoritaire. Durant la deuxième moitié du XVIIIème siècle, la population française réagit. Le fond anthropologique libéral et égalitaire s’active progressivement, en réaction à la fois aux événements anglais et à l’absolutisme local. Ce mouvement de pensée passe à la postérité sous l’appellation des Lumières. Le peuple, lui, s’alphabétise progressivement. Le résultat de ces évolutions est explosif sur les plans métaphysique et politique. La pratique religieuse baisse régulièrement et fortement dès les années 1730. Des aspirations nouvelles voient le jour dont les éléments les plus marqués s’orientent cette fois-ci vers ce qui deviendra l’athéisme, soit la proclamation de la non-existence de Dieu. Les Français se découvrent individualistes et égalitaires. Dans un espace anthropologique où les hommes se conçoivent comme égaux (de surcroît, l’alphabétisation renforce cette idée), un dieu autoritaire qui est associé à un pouvoir politique tout autant autoritaire, est amené à disparaître purement et simplement. En 1789, cette aspiration à la liberté égalitaire prend la forme d’une révolution qui, comme par hasard, réclame la liberté et l’égalité politique et juridique des individus. Nous ne sommes plus ici en présence de la liberté flegmatique des Anglais, indifférente au sort du reste du monde et volontiers isolationniste, mais nous assistons à l’émergence d’une liberté très à cheval sur l’égalité des individus entre eux. L’a priori égalitaire est tellement puissant que la France sera portée à prendre ses idées pour des généralités et jettera à la face du monde sa "Déclaration universelle des droits de l’homme" dans une sorte d’accès à la conscience universelle.

À la différence de l’Angleterre, le processus révolutionnaire s’emballe. Plusieurs régimes se succèdent en seulement dix ans, au gré des rapports de forces entre les composantes sociales de la « Grande nation ». Cette période anarchisante causée par la contradiction inhérente au couple liberté/égalité s’achève par un magnifique coup d’état politique. L’armée étant le refuge de l’autorité, c’est de ses rangs que sort le "stabilisateur", Napoléon Bonaparte. Il portera hors des frontières de la France, non pas les idées de la révolution française, qui ne pénétreront qu’au travers des valeurs anthropologiques des pays conquis - très bien dans la plaine du Pô, très mal outre-Rhin -, mais la violence intrinsèque de la société française. Vu la nature des idées révolutionnaires françaises et le poids démographique prépondérant de la France dans l’Europe de l’époque, il faudra quasiment quinze années à tous les autres pays réunis pour venir à bout de cette France impérialiste. À partir de 1815, la restauration impose à la France le retour à la royauté, mais d’ores et déjà les bases du processus de démocratisation à la française sont jetées. Le reste de l’Europe n’a pas encore atteint le point critique que la Grande-Bretagne et la France ont déjà dépassé, les Européens veulent du calme. Ils sont encore croyants. C’est la réaction.

L’axe de développement de la démocratie en France est avant tout le suffrage universel, seul biais démocratique valable aux yeux de ceux qui considèrent tous les individus comme libres mais aussi comme strictement égaux. Ce suffrage qui devient universel - pour les hommes, s’entend - bien avant de l’être en Grande-Bretagne, se double d’un parlementarisme, expression obligée d’une conception individualiste des libertés politiques. Si une décision importante doit être prise, que tout le monde vote et la majorité aura forcément raison ! Tout au long du XIXème siècle, la France continuera de se révolter (1830, 1848, 1870) ou de revenir vers l’autoritarisme militaire (Napoléon III) jusqu’à atteindre un point de stabilité en 1890, moment où les Catholiques s’intégreront pleinement dans le paysage politique républicain. Cette unité, face aux événements du XXème siècle, ne durera pourtant pas. Confrontée au fascisme, la France se divisera en deux composantes, pétainiste et gaulliste. Rappelons-nous toujours que les Français considèrent que la liberté des individus ne peut être garantie que par un Etat puissant, seul habilité à veiller au maintien de conditions d‘égalité qu’ils jugent satisfaisantes.

Allemagne

Nous quittons la liberté et l’individualisme. La famille allemande est toute entière pétrie de principes autoritaires (axe vertical) et inégalitaires (axe horizontal). Ce système est d’ailleurs celui de l’aristocratie d’origine germanique qui a dominé l’Europe des grandes invasions à la fin de l’Ancien régime et, sous certains aspects symboliques, jusqu’à nous. Détail historique piquant, c’est en vertu d’une règle égalitaire du partage de l’héritage, règle franque en l’occurrence, que l’empire de Charlemagne fut divisé, introduisant au cœur de l’Europe une division politique qui façonne encore l’Europe actuelle. Dans le monde féodal, l’a priori égalitaire des Francs a disparu à cause de la parcellisation du paysage politique. En d’autres termes, l’option égalitaire n’était pas viable politiquement et le système de primogéniture a tendu à s’imposer partout au sein de l’aristocratie européenne.

Si l’Allemagne réagit lentement, c’est tout d’abord parce que toutes les couches de la population vivent l’a priori inégalitaire comme naturel. Il n’y a pas d’opposition entre les dominés et les dominants sur ce point précis. De plus, la réforme religieuse a fixé deux espaces, et non pas un seul. Les Etats allemands du Sud sont devenus catholiques contre-réformés, les Etats du Nord ont embrassé le luthéranisme. Le processus d’unification politique est donc resté bloqué. La religion locale est celle du prince local. En outre, l’Allemagne n’a jamais été une société individualiste mais une société s’intéressant avant tout aux groupes d’individus, une société différenciée en "ordres" (dans les temps anciens) et en classes (dans les temps modernes), chaque ordre étant profondément intégré dans un ensemble réel ou illusoire (l’Empire, le Reich) et placé sous les ordres d’un chef dont l’autorité est par nature incontestable. L’axe de développement de la démocratie dans un tel pays est la sécurité sociale, qui donne à chaque groupe d’individus des avantages justifiés par sa fonction et organise les droits et les devoirs de chacun avec une grande précision, dans le strict respect de la hiérarchie et dans un grand souci d’encadrement. Ce fut la politique de Bismarck.

L’Allemagne, prise dans une lutte séculaire avec le pouvoir des pontifes romains et avec le concept d’empire, c’est-à-dire fascinée par l’idée del’autorité impériale, est un espace politique qui reste encore très morcelé au milieu du XIXeme siècle. Les souverains allemands ont toujours été se battre à l’étranger, notamment en Italie, et l’espace protonational a été laissé en friche politique. Beaucoup d’Allemands aspirent à l’unité nationale mais celle-ci est loin d’être réalisée. L’Allemagne n’a jamais pu résoudre l’équation qui combine son aspiration à recréer l’Empire romain d’Occident avec le fait qu’elle est une nation, au sens moderne du terme, disposant d’une langue et d’un territoire. Aucune dynastie n’a pu y prendre souche et la monarchie est restée élective. Sur le plan strict de l’éducation, sa population est néanmoins la plus cultivée et la plus avancée d’Europe dès le XVIIème siècle. L’alphabétisation de masse s’y est produite directement dans la foulée des guerres de religions, comme dans le reste de l’espace germanique protestant, par la bible et ses traductions, mais sans entraîner d’unification politique ou de révolution économique. L’accès direct des fidèles au texte biblique était la revendication première du luthéranisme et a entraîné la massification de l’alphabétisation. Les penseurs allemands sont innombrables, comme le sont les écrivains et les artistes, mais la révolution industrielle anglaise est observée à distance, dubitativement. La révolution française, qui se traduit par la vassalisation des Etats allemands, finit par être ressentie comme une humiliation. Des champions régionaux émergent progressivement, l’Autriche, puis la Prusse et l’unité est enfin réalisée en 1870, dans un contexte de rivalité irréductible avec la France. En effet, tout oppose ces deux systèmes anthropologiques qui deviennent peu à peu des systèmes politiques.

C’est une fois encore la religion, ou le glissement dans la perception du divin, qui va mettre le feu aux poudres. Ce moment est atteint très tard dans l’histoire allemande. La diffusion des thèses darwinistes éloigne encore un peu plus Dieu des hommes et ce n’est que vers les années 1860 que la pratique religieuse commence à s’effondrer, surtout dans le Nord protestant. La disparition de Dieu - de l’image traditionnelle de Dieu - crée dans la population allemande, qui souhaite l’autorité d’un père, non pas une aspiration vers un individualisme absolu comme en Angleterre, non pas de l’athéisme comme en France, mais une angoisse existentielle, que Nietzsche et d’autres penseurs ont exprimé avec brio. Le lieu naturel du réinvestissement est le concept de nation, mais il s’agit, comparé aux autres nationalismes, d’un surinvestissement, en l’absence d’autre concept régulateur. Et rien ne semble devoir résister à l’Allemagne conquérante du début du XXème siècle. La révolution industrielle allemande fut lente, mais son développement n’en fut que plus diversifié et plus puissant. De plus, la disparition plus tardive du système religieux traditionnel s’est traduite par une transition démographique beaucoup plus marquée, et donc par un accroissement de population beaucoup plus important que dans la France voisine, habituée à réguler ses naissances depuis l’époque des guerres révolutionnaires. Les Allemands sont donc nombreux, disposent des savants les plus en pointe, d’une industrie compétitive, il leur manque juste des colonies... ou un espace vital. Le contexte de la Première guerre mondiale est ainsi planté. Si celle-ci fut causée par le nationalisme, plus précisément par la nature absolue du nationalisme allemand pour les raisons que nous avons évoquées, il n’en va pas de même pour la Deuxième guerre mondiale. Nous ne pourrons évoquer à fond ces événements qu’après avoir étudié le cas russe.

Russie

La famille russe plonge ses racines dans l’autorité (axe vertical) mais, contrairement à l’Allemagne, elle aime l’égalité (axe horizontal). Sur le plan politique, ce couple autorité/égalité a généré dans l’ancien régime un système d’autorité absolue, le tsarisme, couplé à une capacité intégratrice et expansionniste qui définit assez bien l’histoire de la Russie du XVIème siècle au début du XXème. En Russie, les progrès de l’alphabétisation et de la déchristianisation se concrétisent seulement à la fin du XIXème siècle. L’entrée dans la modernité passe par une instabilité politique croissante et finalement une révolution (février 1917) de type français mais qui ne durera pas. Immédiatement, une autre révolution (octobre 1917) prend le relais avec une force qui étonne le monde entier. L’idéologie de ce groupe révolutionnaire s’impose parce qu’elle est en adéquation parfaite avec les valeurs de la paysannerie et des ouvriers russes. Le marxisme-léninisme est une déformation du marxisme. Lénine prônait une intervention massive de l’état (autorité) en vue de réaliser sans attendre l’égalité entre les hommes. Il n’en fallait pas plus pour s’imposer. L’hypothèse anthropologique nous amène à constater que les tsars ont perdu le pouvoir pour y être remplacés par un régime totalitaire, le communisme, qui a pu rester en place durant sept décennies grâce à l’isolement et à la masse critique de la Russie, certes, mais aussi parce que le marxisme-léninisme correspondait aux aspirations anthropologiques du peuple russe, parce qu’il leur offrait le cadre autoritaire et égalitaire qu’il souhaitait inconsciemment.

Revenons à l’Allemagne. Durant l’entre-deux-guerres, humiliée, elle est aussi exposée au risque de la révolution communiste. Elle était même en première ligne. Son nationalisme frustré par la défaite de 1918 se teinta alors d’une composante idéologique de 1933 à 1945. Les Nazis étaient bien des "nationaux-socialistes", c’est-à-dire des gens désireux de mettre leur nation au sommet d’une hiérarchie raciste (vision inégalitaire du monde) mais en restant socialistes - la social-démocratie du Nord de l’Europe -, c’est-à-dire respectueux de la solidarité entre les différents corps de la nation et aussi et surtout d’un principe d’autorité absolu (vision autoritaire du monde). En réaction à l’égalitarisme idéologique des Russes, les Allemands nazis, tendant vers une perception inégalitaire des hommes, inventèrent de toute pièce un élément différenciateur au sein de leur propre peuple pour le guérir préventivement de toute contagion égalitaire, les juifs, allemands et européens, devinrent l’objet privilégié de leur abcès de fixation. Autre élément historique important à déceler : le centre de l’Europe est une mosaïque de peuples qui a pourtant subi une influence allemande très profonde du VIIIème siècle à 1945. Si les Allemands avaient été un peuple intégrateur, nul doute que nombre d’identités protonationales (magyars, baltes, polonais, tchèque, slovènes, etc...) se seraient fondues dans l’Allemagne, mais il n’en a jamais été ainsi. Sur le long terme, l’Allemagne n’a en fait jamais cessé de "rétrécir" et un millénaire de colonisation de l’Europe centrale s’est achevé par le massacre du peuple juif, qui partage avec l’Allemagne des caractéristiques anthropologiques essentielles.

Conclusion provisoire

Le cadre de cet article est trop restreint pour aborder in extenso les théories de l’économie politique générées au sein des nations que nous venons d’évoquer. Qu’il nous suffise d’évoquer la théorie classique, produit du libéralisme anglo-saxon, le marxisme, produit d’une vision allemande et donc collective, le marxisme-léninisme, version russifiée du marxisme, et les différentes écoles de pensée françaises, notamment le proudhonisme, pour établir la parenté évidente qui doit être faite entre les diverses théories et les tissus anthropologiques qui les ont vu naître et les valeurs anthropologiques qu’elles véhiculent. Qu’il nous suffise de rappeler que toutes ces théories sont nées durant les bouleversements évoqués ci-dessus pour que leur caractère productiviste et agressif devienne évident aux yeux de chacun.

L’originalité de l’hypothèse anthropologique réside d’abord et avant tout dans le fait qu’elle met en lumière une face cachée de l’époque moderne : les pays ont établi leur démocratie “moderne” en retournant vers leurs caractéristiques anthropologiques immémoriales. La grande transition en Europe a donc fait ressortir des caractéristiques anciennes, viscérales, violentes et une lutte coloniale sans merci pour les ressources. Ainsi, cette hypothèse inverse le rapport que nous avons habituellement avec la modernité et l’histoire récente, et n’est pas sans entrer en résonance avec une certaine forme d’inversion que l’écologie politique entend promouvoir en matière économique, notamment. Il importe également de se rendre compte que ce processus d’activation idéologique, terminé en Europe et dans quelques autres continents, est encore à l’œuvre aujourd’hui et continuera de l’être pendant une bonne partie de ce siècle, notamment dans certaines parties du monde arabo-perso-musulman et en Afrique.

La difficulté pour les écologistes réside donc en ceci que la plupart des nations achevées, "modernes", ont construit leur démocratie ou sont en train de la construire en fonction de paramètres qu’elles estiment modernes et qui sont en fait associés plus ou moins consciemment avec des valeurs ou des ensembles de valeurs perçus comme faisant partie d’un patrimoine "national", modernes également. Or, la sauvagerie des luttes de pouvoirs entre les grands états de la planète atteste pourtant de la violence de ce processus de modernisation et surtout du fait que modernisation ne rime pas avec apaisement, du moins pas avant un certain seuil. Si nous voulons bien l’aborder sous l’angle anthropologique, l’histoire “moderne” revient à mettre côte à côte des masses d’individus activées sur le plan idéologique, certaines d’avoir raisons dans les valeurs anthropologiques dont elles se réclament, et prêtes à tout pour obtenir un accès à des ressources qu’elles estiment vitales. Invoquer la limitation des ressources et la nécessaire limitation de notre consommation revient donc, aujourd’hui plus que jamais, à toucher à l’une des cordes les plus sensibles des identités collectives qui, quoi qu’on en dise, même dans une Europe en phase de réunification, ont du mal à ne pas se percevoir comme concurrentes. La lutte économique remplace la lutte politique et militaire. L’humanité peine toujours à dépasser le stade de ces luttes intestines où l’accès aux ressources, même non-renouvelables, est prioritaire quoi qu’il en coûte, aux hommes comme à l’environnement. La tentative de dépassement la plus ancienne et la plus aboutie est le projet européen. Au niveau mondial aujourd’hui, l’émergence des puissances asiatiques et du fondamentalisme musulman ne peuvent qu’exacerber les luttes d’accès aux ressources. L’Europe est la seule grande puissance capable d’apaiser ces conflits, et les Européens n’en ont pas assez conscience.

Démontrer comment et pourquoi le passage à la modernité passe pour partie par un « ensauvagement. » est le plus grand mérite de l’hypothèse d’Emmanuel Todd. La croissance exponentielle de la population durant la transition démographique - la population européenne a été multipliée par cinq entre 1800 et 1970 -, alliée à un développement accéléré des techniques et de la puissance, a donné lieu à une littérature économique profondément influencée par ces phénomènes, qui ne pouvaient être observés aussi précisément qu’aujourd’hui. La croissance économique a été érigée en dogme parce qu’elle semble possible à atteindre dès lors que la population elle-même se trouve dans un cycle de croissance qui peut sembler indéfini et que cette croissance permet la domination sur le reste du monde. Le propre de l’Europe est, comme nous l’avons vu, d’être un espace anthropologique morcelé dont les composantes (les pays) ne sont pas entrées dans la modernité en suivant le même rail et dont la croissance démographique a été variable. Le pôle démographique de l’Europe s’est déplacé de la France vers l’Allemagne entre 1789 et 1914, pour ne citer que cette évolution parmi d’autres. L’Europe a donc été un véritable laboratoire et c’est forts de cette expérience douloureuse que les fondateurs de l’Europe ont senti qu’il fallait définitivement passer à autre chose, à un modèle coopératif et multilatéral. Ils n’ont pas cru bon, à l’époque, de se débarrasser en passant de la croissance quantitative parce qu’ils n’en avaient pas les moyens. Notre continent était occupé par des armées étrangères et coupé en deux. Tout cela est du passé, nous avons le champ libre désormais.
Voilà donc pourquoi notre Europe, redevenue petite par la démographie, et vieille avec quelques décennies d’avance sur le reste du monde, forte de cinq décennies d’intégration, peine tant à s’adapter à un monde qu’elle perçoit comme tellement violent. Voilà aussi pourquoi ne s’impose pas encore une politique de développement durable. L’écologie politique se développe un petit peu partout dans le monde mais il semble que ses forces les plus vives se trouvent en Europe. Quoi d’étonnant à cela ? Une partie de la population sent depuis 30 ou 40 ans que la croissance quantitative n’a plus de sens. L’efficacité économique ne peut plus se mesurer dans l’absolu mais par rapport à une limite physique, celle que nous impose notre planète et ses dimensions, en quelque sorte. Or les courants politiques classiques, comme le socialisme et le libéralisme, sont nés de l’emballement démographique, ils ne peuvent pas par nature organiser un système social et économique apaisé, ou alors seulement sous la pression de ce qu’on appelle la société civile, des groupes de pressions, notamment verts. S’il est si difficile de faire progresser ces idées, c’est tout d’abord parce qu’il est de toute façon difficile et lent de faire naître démocratiquement une mouvance politique et une école de pensée, mais c’est aussi parce qu’il existe un décalage démographique encore important dans le monde d’aujourd’hui.

La transition démographique occidentale fut très progressive, les taux de natalité et de mortalité sont passés de 40‰ à 10‰ entre 1800 et 1970. Dans la plupart des autres régions du monde, par contre, la transition démographique n’a commencé véritablement que juste après la Deuxième guerre mondiale. L’introduction de la médecine moderne y a fait chuter les taux de mortalité avec une violence inédite. Et surtout, le phénomène ne s’inscrivant que partiellement dans l’évolution socio-politique de ces sociétés, les taux de natalité n’ont pas suivi dans la baisse. Il en a résulté cet immense accroissement démographique de la deuxième moitié du XXème siècle. A l’heure où nous écrivons cette conclusion, une très grande partie de ces pays connaissent une nouvelle évolution lourde de conséquences. Depuis 1990 environ, les taux de natalité chutent de façon vertigineuse en Asie orientale, en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est, en Afrique du Nord et même en Iran et en Turquie. Or, rappelons-nous que le développement quantitatif de l’économie est privilégié lorsqu’un pays parvient dans cette phase de la transition démographique où la démographie n’est plus galopante - il y a donc moyen de scolariser valablement une majorité de la jeune génération - et où les plus de 65 ans ne sont pas encore nombreux au point d’aspirer une partie importante des soins de santé. C’est exactement à ce point que se trouve environ la moitié de l’humanité, comme en témoignent les taux de croissance du PIB de très nombreux pays émergents. Ils rappellent les taux de croissance européens des années 1960. Tout ceci ne fait que souligner la responsabilité historique des écologistes. A l’heure où le monde riche (et vieux déjà) tente d’exploiter toutes les potentialités de cette évolution, qu’il a qualifiée de « mondialisation », le système de surexploitation des ressources et le développement de la société de consommation tendent à s’étendre un peu partout. Pourtant, nous le savons, il n’y a pas assez de pétrole pour que chaque Chinois puisse rouler en voiture, les ressources viendront forcément à manquer, sans parler de l’accroissement de la pression exercée sur l’environnement causée par cette évolution. Pourtant l’espoir ne doit pas nous quitter. La fin accélérée de la transition démographique dans ces pays, même si elle est lourde de menaces politiques, se traduira inévitablement par le blocage du système économique et par l’émergence de nouvelles revendications dans ces pays également, et cette évolution ne tardera pas à se faire sentir car le vieillissement de la population sera beaucoup plus violent qu’ici. La transition démographique chinoise, par exemple, n’a duré que 5 ou 6 décennies, contre 17 ou 20 ici.

L’écologie politique est née de l’apaisement progressif de l’Europe et ne peut naître en tant que force politique que dans des continents déjà engagés eux aussi sur la voie de l’apaisement idéologique. La croissance, dans des sociétés dont la population n’augmente plus et vieillit, où la dépendance aux énergies fossiles a été portée à un degré trop élevé, devient surtout une question de qualité de la vie, et non plus de quantité. Et la question de la solidarité s’y pose avec une terrible acuité également. Avec la percée de la thématique du changement climatique dans les médias, l’écologie politique se retrouve plus que jamais confrontée à son éternelle question existentielle : a-t-on réellement besoin de partis politiques verts en Europe et ailleurs dans le monde ? Les autres courants politiques ne sont-ils pas à même de gérer les problématiques environnementales ? Le présent article aura, nous l’espérons, permis au lecteur de trouver des éléments de réponse probants, qui plaident en faveur d’une écologie politique de pouvoir, en Europe avant tout.

[1Emmanuel TODD, La Troisième Planète, Éditions du Seuil, coll. Empreintes, Paris, 1983


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