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Le blues de la classe moyenne : statistiques et perceptions
 
 
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Philippe Defeyt, économiste, Institut pour le Développement Durable (qui s’exprime ici à titre personnel)

Résumé introductif : reprendre la mesure des évolutions sociales, un enjeu politique crucial

Il est urgent de reprendre la mesure de ce qui se passe au niveau de la question sociale. Voici quelques informations, livrées de manière impressionniste, non-exhaustive et non systématique pour commencer à cerner ce qu’on pourrait appeler « le blues de la classe moyenne » et nous inviter à compléter le tableau. En effet, nous ne disposons pas d’assez d’indicateurs sociaux, en tout cas moins encore que ce dont nous disposions dans les années ‘ 80. Il y a non seulement une sous-utilisation des informations existantes, mais il y a également lieu d’être inquiet sur le fait que la recherche universitaire n’investigue plus vraiment ces questions.

Comment expliquer cette absence de débat public sur une question qu’un nombre considérable de nos concitoyens éprouvent pourtant dans leur vie quotidienne ?

On peut faire deux hypothèses : le blues de la classe moyenne est peut-être en train de s’imposer de manière tellement massive à notre société qu’il est quasiment impossible de prendre du recul et de tenter de l’objectiver.

Ou encore : qui a vraiment intérêt à ce que ce blues soit mis en débat ? La difficulté des remèdes, la nécessité de remettre en cause un certain nombre de tabous en tous genres dissuadent peut-être les candidats.

1 La classe moyenne, c’est qui ?

Il y a en gros trois réponses possibles :

  1. 80 pc de la population. Ce niveau est atteint quand on interroge les gens et qu’on leur demande s’ils font partie de la classe moyenne. Peut-être est-ce une manière de se rassurer ? Qui se sent concerné quand on parle d’introduire un Impôt sur la Fortune ?
  2. 60 pc de la population, c’est le niveau auquel on la situe sur le continent européen.
  3. 30 pc de la population. Correspond en gros à la perception dans les sociétés anglo-saxonnes.

Une autre définition possible : font partie de la classe moyenne toutes les personnes ne percevant directement aucune allocation sociale autre que les allocations familiales.

2. Le blues de la classe moyenne : indices et interrogations

2.1 La panne de l’ascenseur social

Nous disposons d’indications montrant qu’il y a une régression par rapport aux années 70 et 80 en ce qui concerne les perspectives d’ascension sociale. Par exemple, au niveau universitaire, on constate qu’il n’est même plus garanti que les enfants arrivent au moins au même niveau d’études que leurs parents. La compétition renforcée fait qu’il devient de plus en plus coûteux de rester dans l’ascenseur social.
Aux USA, l’ascenseur social ne fonctionne plus dans les universités. Notamment parce que l’accès à l’université est de plus en plus limité aux enfants des personnes qui ont elles-mêmes étudié dans ces mêmes universités et qui généralement contribuent au financement des fondations octroyant des bourses.

En matière d’enseignement, la compétition se renforce avec l’émergence de formations de plus en plus privées. On peut faire l’hypothèse que l’arrêt de la croissance du taux d’emploi féminin, notamment aux Etats-Unis (chez nous demain ?) correspond à la volonté de certaines femmes d’être plus disponibles pour préparer les enfants à la compétition économique. A l’autre bout de l’échelle sociale, il faut également écouter les témoignages de la misère sociale dans les écoles en discrimination positive.

On dispose d’un enseignement supérieur à quatre vitesses. Enseignement universitaire ou enseignement supérieur non universitaire ; études (au moins partiellement) à l’étranger ou études uniquement en Belgique. Ceci implique la hiérarchie implicite suivante : au sommet, les études universitaires avec expérience étrangère, en bas, les études non universitaires sans expérience à l’étranger. Enseignement supérieur, cursus étranger... C’est à une dualisation plus qu’à une diminution des inégalités qu’on assiste.

On peut se demander si, en Belgique, la gauche ne commet pas une erreur en refusant toute hausse du minerval. Le faible niveau des minervals n’aide pas la démocratisation et favorise ceux qui ne jouent pas pleinement la solidarité. Il faut donc étudier la piste d’une augmentation simultanée des minervals et des bourses d’étude.

2.2 L’évolution du pouvoir d’achat et des mécanismes de consommation

Autre indice : la perception de l’évolution du pouvoir d’achat, avec l’impression qu’il se dégrade. Nous avons des mécanismes de consommation tels que la baisse réelle des prix de certains produits de base est cachée par une impression de perte de pouvoir d’achat. Souvent, le consommateur ne se rend pas compte qu’il change de catégorie de prix en changeant de produits.

L’exemple des yaourts est éloquent : toutes les personnes qui ont un jour décidé d’acheter des yaourts aux fruits plutôt que des yaourts nature ont vu le coût de leur consommation de yaourt augmenter, sur le long terme, au même rythme que celui du revenu moyen ; il n’y a donc aucun gain de pouvoir d’achat, ou plutôt celui-ci est absorbé par la "sophistication" croissante des biens et services consommés.

Globalement, le pouvoir d’achat moyen par unité de consommation stagne depuis 10 ans. Au cours des dix dernières années, le pouvoir d’achat a été sept années sur dix inférieur au niveau de 1995. Et en 2005, le pouvoir d’achat moyen était de 1,7% inférieur à celui de 1995.

Quatre explications essentielles à cette stagnation :

  1. le recul des revenus de la propriété
  2. une perte de pouvoir d’achat découlant de l’indexation sur l’indice-santé (qui a évolué moins vite que l’indice général)
  3. une stagnation du taux d’emploi depuis le début des années 2000
  4. une baisse de la taille moyenne des ménages (ce qui réduit le niveau de vie parce que les dépenses fixes d’un ménage - par exemple l’éclairage - sont à répartir sur moins de personnes).

En outre, ces dernières années, le pouvoir d’achat de la classe moyenne belge s’est dégradé d’abord en ce qui concerne le logement On peut estimer qu’en moyenne les loyers ont augmenté deux fois plus vite que les revenus. Mais ce sont surtout les plus pauvres qui ont subi cette perte de pouvoir d’achat.

Plus récemment, le pouvoir d’achat des revenus moyens s’est également dégradé en ce qui concerne l’énergie et en particulier les produits pétroliers.

2.3 Le blues de la Classe Moyenne et les transferts sociaux

Le paradoxe du blues de la classe moyenne, c’est que celle-ci perçoit sa précarité croissante et en même temps, elle bénéficie d’encore beaucoup de transferts sociaux indirects. Par exemple, elle bénéficie encore de beaucoup de dépenses fiscales comme les primes pour les économies d’énergie...

La peur du chômage a atteint la classe moyenne. A peu de choses près, on pourrait bientôt connaître une situation comparable à celle des Etats-Unis et plus encore de l’Amérique du Sud où la classe moyenne a été littéralement laminée, passant de 60 à 30 pc de la population.

Les post-soixantehuitards pensaient qu’ils hériteraient tard. Or, la transmission d’héritage est en train de se faire. On le voit bien avec le succès de la DLU. Mais quelle en est la rentabilité sociale ? De même, il y a en Belgique un patrimoine énorme. Mais à quoi est-il utilisé ? Les profits des entreprises peuvent paraître choquants. Mais ceux-ci reviennent d’une manière ou d’une autre (dividendes, fonds de pension...), tôt ou tard, dans le circuit de la consommation. La gauche devrait peut-être s’interroger sur l’opportunité du maintien du tabou des inégalités de statuts. Comment encore justifier la différence de statut entre les enseignants, les fonctionnaires et les autres travailleurs ? La question n’est pas de dire qu’il y a trop de fonctionnaires mais de se demander notamment si leurs représentations des évolutions sociales ne pèsent pas sur la capacité de changement d’une région...

3 Pauvreté, inégalités : quelques tendances récentes

Il faudrait faire le point sur ce que sont devenues les évolutions décrites par Jean Fourastié dans son livre sur les trente glorieuses , les décennies de l’après-guerre qui se sont soldées par une forte réduction des inégalités :

  • Il y a des différences énormes de revenus entre travailleurs âgés en matière de couverture sociale. Le débat sur le taux d’emploi est d’abord un débat sur les inégalités et sur l’accroissement de la pauvreté chez les personnes âgées. Dans les années ’75-90’, 90 pc des personnes considérées comme pauvres étaient des personnes âgées qui avaient travaillé avant la mise en place de la sécurité sociale telle qu’on la connaît aujourd’hui. Il y a eu ensuite un basculement de la pauvreté vers les "jeunes" pauvres et puis on assiste actuellement à un retour des vieux pauvres. On pourrait voir dès lors se multiplier les petits boulots de personnes âgées.
  • Est considérée comme pauvre la personne qui dispose moins de 60 pc du revenu médian (norme européenne), soit l’équivalent de 800 euros par mois pour une personne seule. En 2003, le taux de pauvreté était en Belgique de 15 %. Quand certains disent qu’heureusement qu’il y a la Sécu... on ne dit pas que le taux de pauvreté chez les personnes âgées est de l’ordre de 25%.
  • Une grande partie des allocations sociales belges sont inférieures au seuil de pauvreté. D’une manière générale : 1° les minima sociaux sont d’évidence largement insuffisants ; 2° à revenu égal, il y a de grandes différences de niveaux de vie entre les ménages en fonction du coût de leur logement et de leur mode de chauffage.
  • Même si elle sera la bienvenue, la liaison au bien-être des prestations sociales (à partir de 2007) n’apportera pas de solution satisfaisante. Pour véritablement améliorer le niveau de vie des personnes concernées, il faut mettre en place trois axes d’actions :
  1. D’abord intégrer la protection sociale et le système fiscal pour que tous les citoyens puissent bénéficier des mêmes avantages fiscaux et ainsi respecter mieux, pour les petits revenus, la liberté du choix de vie.
  2. Ensuite articuler protection sociale et politiques sociales : plus de logements sociaux, un chèque logement pour ceux qui ne peuvent y accéder, une politique d’économies d’énergies... tout cela doit permettre d’augmenter et de rééquilibrer les niveaux de vie.
  3. Enfin, accorder des avantages sociaux en fonction des revenus plutôt qu’en fonction des statuts contribuera à faciliter le passage vers l’emploi tout en améliorant le niveau de vie de nombreux allocataires sociaux.
  • L’espérance de vie plafonne chez les femmes à Bruxelles. L’écart entre les hommes et les femmes en termes d’espérance de vie se réduit. L’impact des différences de revenus sur les différences en termes d’espérance de vie, et plus encore de l’espérance de vie en bonne santé, sont plus grandes que ce qu’on pensait.

4 Conclusion totalement provisoire

Il est urgent que notre pays se dote de moyens lui permettant une meilleure connaissance statistique et administrative de ces évolutions. Du moins si on veut vraiment remettre les inégalités en débat.
Des pistes non-conformistes doivent être examinées sans tabou :

  • une simplification et une révision de la « protection sociale ».
  • une révision des mécanismes de « redistribution » des revenus et du pouvoir d’achat (ex : péage autoroutier, tarif progressif pour l’eau et l’électricité, supprimer certaines dépenses fiscales, traiter toutes les formes de « rémunérations » de la même manière...).
  • cibler certaines aides (allocation loyer ?)
  • mieux financer la sécu.

Dans le combat politique et social qui devrait nous mobiliser tous, il faut absolument enrôler les classes moyennes. J’ai l’impression qu’elles n’ont pas encore perçu la nécessité de le faire...


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