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Gilets jaunes, bonnets rouges, transition monétaire et chemises noires
 
 
André Peters
chercheur-associé Etopia
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L’avertissement

Ces derniers jours, les gilets jaunes, simples citoyens, apolitiques et asyndicaux, montrent leur colère devant les prix du carburant, ses taxes et ses accises. Et, au-delà du prix de l’essence ou du diesel, ils dénoncent leur paupérisation et leurs conditions de vie qui se dégradent de jour en jour. De leurs actions spontanées auto-organisées à partir des réseaux sociaux, surgissent des cris de désespoir et d’épuisement qui nous disent le désarroi d’une frange de plus en plus importante de la population qui décroche. Les scènes de violence, dramatiques parfois, sont inexcusables mais démontrent la virulence de l’appel au secours qu’ils envoient et l’exaspération de n’être pas entendu par le pouvoir politique.

Cet appel des gilets jaunes évoque en nous celui des bonnets rouges en Bretagne qui avaient bloqué les routes de la région après l’instauration d’un droit de péage pour l’utilisation du réseau routier. Plus loin encore, et toutes proportions gardées, cet appel nous ramène aussi au printemps arabe de 2010 dont les causes sont analogues, pouvoir d’achat en diminution, précarité en augmentation et désintérêt du politique. Difficile d’oser imaginer quelle serait la réaction de la population face à l’enchérissement de l’alimentation dû à de mauvaises récoltes liées à des événements climatiques néfastes comme la sécheresse de cet été. La révolution de 1789 a commencé dans des conditions similaires.

Gilets jaunes, bonnets rouges, deux situations de transition dans lesquelles il est possible de sentir, fût-ce confusément, qu’un monde disparaît alors qu’un autre apparaît. En agissant ici, par l’augmentation des taxes sur les carburants et là par la redevance pour l’utilisation de la route, il s’agit d’entamer l’indispensable transition écologique et énergétique vers une société « bas carbone » rendue indispensable par les conséquences dramatiques du réchauffement climatique. On en est au tout premiers pas du processus d’adaptation et déjà des citoyens se révoltent. Qu’en sera-t-il lorsqu’il faudra embrayer sur des étapes plus ambitieuses ? La transition risque d’être violente et, à première vue, le chemin d’une société « bas carbone » semble bien miné. Les premiers avertissements viennent d’être donnés. En filigrane, le message est clair. On fera le chemin ensemble et dans la cohésion sociale ou il y aura des dégâts occasionnés par ceux qui se sentiront abandonnés sur le bas-côté.

La transition n’est pas l’iniquité écologique

Le politique, s’il comprend bien l’avertissement, est maintenant obligé de faire preuve de responsabilité et de courage. Il doit définir le chemin à prendre et les mesures à mettre en œuvre dans un réel souci d’équité. Le temps des mesures ponctuelles reposant uniquement sur les classes moyenne et populaire doit être révolu. La solution ne repose pas dans l’iniquité écologique. Chacun doit porter sa part du fardeau, il faut en finir avec le deux poids, deux mesures. Par exemple, il ne sera bientôt plus acceptable que le kérosène ou le diesel marin soient détaxés alors que le diesel du travailleur ou du routier le soient. S’il doit y avoir une taxation du CO2 et des GES (Gaz à effet de serre) elle doit, en principe, s’appliquer à tous et pour tous les usages.

Mais afin d’être réellement équitable, idéalement, cette taxation devrait être progressive selon le niveau de consommation de chacun. Les premiers kilos d’émissions produits par chacun devraient être totalement détaxés alors qu’au fil de la progression des émissions individuelles la taxation progresserait. Ce principe pourrait être implanté assez simplement à l’aide de cartes identiques aux cartes de paiement ou de comptes individuels d’émission tenus sur smartphone. D’aucuns ont imaginé mettre sur pieds une monnaie complémentaire à l’euro qui ne servirait qu’à acheter des droits d’émission (DE). Chacun recevrait gratuitement chaque année un quota de droits d’émission et pourrait acheter des quotas supplémentaires à un tarif progressif. Éventuellement, des quotas supplémentaires pourraient être attribués gratuitement à certains selon des besoins particuliers liés à leur implantation géographique ou à des particularités météorologiques locales.
En pratique, tous les produits et services auraient alors un prix composé de deux prix, le prix en euros et le prix en DE et pour faire un achat quelconque, il faudra débourser autant d’euros et autant de DE.

En définitive, on en revient simplement au principe « pollueur-payeur » modulé par un principe de progressivité qui couvre bien les besoins de base et qui décourage la consommation excessive. Ces principes sont couramment pratiqués aujourd’hui pour le ramassage des ordures ou la dépollution des eaux usées.

Mais la transition ne concerne pas que les individus, elle implique également les collectivités et des chantiers énormes nous attendent. Adaptation des infrastructures publiques (hôpitaux, écoles, administrations etc.), des transports publics, adaptations des logements, investissements dans la reconversion des productions agricole et industrielle, investissements dans les moyens de production énergétique, adaptation des réseaux de distribution. Toutes les fonctions économiques sont à repenser en « bas carbone », voire en « zéro carbone ».

Le triangle infernal des finances publiques

Il faut mobiliser rapidement des moyens financiers gigantesques tant pour le secteur public que pour le secteur privé. Comment renforcer le secteur public ? Où trouver l’argent ? Augmenter les impôts et taxes sur les citoyens ? Diminuer les dépenses sociales ? Les gilets jaunes nous ont déjà annoncé le résultat ! Augmenter les impôts et taxes sur les entreprises ? C’est l’inverse de ce qui a été pratiqué ces dernières années ! Combattre la fraude fiscale ? C’est la tarte à la crème récurrente des ministres du budget ! Privatiser des politiques publiques ? C’est en augmenter le coût ! Endetter l’État ? Le fardeau de la dette est insupportable !

L’État est prisonnier des contraintes du triangle infernal des finances publiques :

Contrainte budgétaire rejetant toute forme de déficit excessif.
Contrainte fiscale qui empêche une harmonisation fiscale (notamment sur les entreprises) au plan européen.
Contrainte monétaire qui interdit à la banque centrale de financer les États.

Nous devons dans un même temps, à la fois, investir massivement dans la transition écologique et, à la fois, faire de la contention budgétaire ! Investis et compresse ta dépense ! Schizophrénique, non ?

La transition monétaire

Nous devons nous libérer de ce système de contraintes. C’est d’ailleurs ce que le gouvernement populiste italien revendique lorsqu’il remet à la commission européenne une proposition de budget en déficit excessif. Il affirme qu’il ne respectera pas la contrainte budgétaire parce que c’est la seule contrainte sur laquelle il peut exercer une (petite) action. Et en l’occurrence, son approche n’est pas motivée par les investissements dans la lutte contre les dérèglements climatiques.

Il est nécessaire, dès lors, de plaider pour assouplir la contrainte monétaire. La Banque centrale doit pouvoir financer la transition écologique des États. Elle doit disposer de trois moyens phares :

L’annulation partielle ou totale de la dette des États qu’elle a dû racheter aux banques commerciales pour les renflouer après la crise de 2008. Le cas échéant, cette dette peut être transformée en dette perpétuelle à taux zéro.
L’octroi de prêts de longue durée sans intérêt aux États.
L’émission d’un stock limité de monnaie permanente octroyé aux États.

Cette proposition affronte brutalement le dogme monétaire classique. Mais sans entrer dans une discussion sur le caractère fondé ou non de ce dogme, l’urgence écologique et la cohésion sociale nous imposent de donner à la puissance publique les moyens de procéder aux investissements pour le bien commun. La situation nous oblige à revoir nos conceptions monétaires et nous pousse à une réforme monétaire et financière. Sauf démonstration contraire, il apparaît que cette transition monétaire est consubstantielle à la transition écologique. Elle devra également être accompagnée d’une transition financière permettant au secteur financier privé de financer la transition écologique du secteur privé en s’assurant de sa durabilité et de sa stabilité.

Les chemises noires

A défaut de financer la transition écologique, les rues occupées hier par les bonnets rouges, aujourd’hui par les gilets jaunes seront demain occupées par … les chemises noires. Funeste présage ! Que les gilets jaunes soient remerciés de nous en avoir opportunément rappelé le danger.


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