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ou comment refonder l’économie sur des bases saines
« Doughnut economics » de Kate Raworth
 
 
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En 2017, Kate Raworth publiait un ouvrage qui allait faire d’elle la « nouvelle Tim Jackson », l’auteur de « Prospérité sans croissance » qui, au plus fort de la crise, fin 2009, faisait le procès de la croissance économique illimitée et ouvrait une troisième voie entre le concept de croissance verte et celui de décroissance. [1] Avec Doughnut economics, l’objet de Raworth est double : d’une part, montrer comment cette prétendue science qu’est l’économie occupe dans le débat des idées une place capitale qu’elle a usurpé et comment celle-ci conduit l’Humanité dans une impasse ; d’autre part, indiquer grâce à une foison d’exemples concrets comment des acteurs de changement mènent la fronde, que ce soit en créant des brèches dans la pensée unique des économistes auto-centrés ou en déployant des innovations sociales et/ou technologiques.

Son point de départ : un diagramme en forme de beignet (doughnut) résultant des recherches à la fois sur les neuf frontières de la Planète à ne pas dépasser sous peine de rendre la Terre invivable et sur les facteurs permettant aux individus de mener une vie digne et épanouissante. La durabilité est l’espace situé entre la frontière extérieure définie par les premières et la frontière intérieure par les secondes.

A partir de là, Raworth conçoit une boussole pour la pensée économique en cette ère marquée par les changements climatiques, la montée des inégalités, le déclassement social, le vieillissement de la population et la révolution numérique. Mais, n’est-il pas déjà trop tard pour susciter cette prise de conscience de sorte que celle-ci préside à la prise d’actions énergiques dans un grand nombre de domaines ?

Des ambitions démesurées pour une pensée caricaturée et inappropriée

Raworth rappelle de manière intéressante que l’héritage des classiques que furent Adam Smith, John Stuart Mill et d’autres a été saccagé par leurs successeurs du XXe siècle. Ceux-ci, pris de vertiges démiurgiques se sont évertués à emprisonner les individus dans des équations en les simplifiant à outrance et en balayant sous le tapis ce qui pouvaient rendre caduques leurs théories.

C’est ainsi qu’on apprend qu’Adam Smith généralement présenté comme le père du marché invisible et qui préconisait que chacun poursuive, dans l’intérêt de tous, ses intérêts égoïstes, reconnaissait que c’était là l’un des traits les moins nobles de l’Être humain et que rien ne valait l’altruisme et la générosité. Aussi, lui et ses héritiers considéraient que l’économie était une discipline qui devait se nourrir des autres. A contrario, Jevons, souvent évoqué par les écologistes comme celui qui mit en évidence l’effet rebond (lequel tend à neutraliser partiellement les mesures d’efficacité énergétique par exemple) prend dans les pages de Raworth une autre envergure : c’est lui qui conceptualisa la loi de la demande, mit au cœur de la théorie économique l’utilité et gribouilla les équations attachées à la satisfaction de ce concept devenu central.

Les 400 pages de Doughnut Economics font clairement apparaître que l’économie est avant tout une question de psychologie. Mais, contrairement à Pierre Rabhi et son mouvement des Colibris qui appellent à une « insurrection des consciences » - soit une démarche individuelle -, Raworth montre que tant que l’on ne s’attaque pas au cœur de la machine, on ne fera que poser des emplâtres sur des jambes de bois. Et le cœur de la machine, ce sont les économistes mainstream dans les entreprises, les universités, les administrations et les gouvernements qui jouissent d’un crédit exagéré au regard de leur mépris pour leurs collègues d’autres sciences, de leur échec à avoir anticipé la crise et de leur contribution à la longueur extraordinaire de ladite crise.

A cet égard, les tenants de la croissance verte et une partie des supporters de la transition ont souvent la fâcheuse habitude de mettre à leur sauce des concepts issus de l’économie néoclassique. Considérons les deux exemples suivants. Ils estiment qu’en attachant des prix ou des récompenses financières à toutes choses (des services écosystémiques à la fréquentation des écoles en passant par le don de sang), les individus et entreprises adopteront des comportements vertueux, « éco-responsables » et solidaires. Or, si tel est parfois le cas comme lorsque le prix du carbone est fixé suffisamment haut, faire entrer l’argent en jeu nous pousse à agir en consommateurs.trices déresponsabilisé.e.s. et non plus en individus mus par certaines valeurs ou convictions comme la justice sociale, la dignité ou l’écologie. Dès lors, le fait de payer un prix peut nous donner implicitement le droit de ne pas agir de manière civique ou socialement responsable : à compter du moment où l’on se perçoit soi-même avant tout comme « consommateur », les choses perdent de la valeur mais gagnent un prix qui est le signal à travers lequel il perçoit la réalité.

Aussi, certains économistes de bonne volonté nous expliquent que pour rendre nos économies plus durables, il suffit d’« internaliser » dans les prix (dont on vient de montrer que les effets pouvaient être limités ou contre-productifs) les externalités, c’est-à-dire les dommages collatéraux induits par certaines décisions ou mesures politiques. Raworth rappelle ici les paroles d’Herman Daly, un pionnier du courant dit de l’écologie économique : “The very notion of side effects is just ‘a sign that the boundaries of our mental models are too narrow, our time horizons too short’. » En raison de la dimension de l’économie mondiale et des interconnexions, beaucoup d’effets économiques traités comme de simples externalités par la théorie du vingtième siècle ont en fait donné lieu aux crises économiques et sociales du vingtième-unième. Cela doit nous amener à refonder la théorie économique et la compléter en l’enrichissant d’apports d’autres disciplines. [2]

Le changement de paradigme économique est une bataille culturelle qui commence par un questionnement du vocabulaire, lequel a été mis au service d’une réification, d’une monétarisation et d’une marchandisation des humains et de la planète. Pensons aux termes de « capital humain/naturel », « ressources humaines », « services écosystémiques ». Avant même que Thatcher et Reagan donnent une impulsion décisive à la révolution néolibérale, Raworth note que les occurrences du mot « consommateur » (consumer) dans les ouvrages de langue anglaise ont dépassé celles du mot « citoyen » (citizen) au milieu des années 1970. Se référant à nombre de travaux, elle souligne que cette évolution négative charrie de nouvelles valeurs, un nouveau mode de pensées selon lequel tout problème peut être réglé par le marché, comme lorsque l’on fixe des prix (cf. ci-dessus).

Les économistes Vs le reste du Monde

Mais, la réforme de la pensée économique ne doit pas s’arrêter aux mots : les graphiques eux-mêmes, celui des courbes d’offre et de demande en particulier, doivent être remis en cause. Steve Keen, un autre grand critique de l’économie mainstream les qualifie de Totems au regard de la puissance des symboles dont ils sont porteurs comme l’appartenance clanique. (Keen emprunte le terme à un économiste suédois, Axel Leijonhufvud qui publia en 1973 une satire sur les économistes.) Dans « L’imposture économique » [3], Keen démonte méthodiquement ces totems qui reposent sur du vent. C’est ainsi que le chapitre sur « le calcul de l’hédonisme » démontre que la loi de la demande au niveau du consommateur unique ne peut être généralisée au niveau du marché. « Cette dernière peut revêtir n’importe quelle forme » et pas exclusivement celle d’une droite oblique. Et Keen de relever : « Si seulement les économistes néoclassiques avaient énoncé ce résultat honnêtement et avec précision quand il fut démontré pour la première fois, il y a presque soixante ans, la discipline économique serait tout autre aujourd’hui. Au contraire, comme le résultat fut découvert par des économistes néoclassiques qui souhaitaient prouver l’opposé de ce qu’ils ont effectivement découvert, le résultat fut enseveli sous une montagne d’obscures considérations et d’échappatoires qui, par comparaison, font paraître bien innocents les jeux de dissimulation auxquels se livrent beaucoup de grandes entreprises » (p.85).

Georges Clemenceau, alors député français, affirma en 1887 : « La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires ». Un bandeau paraphrasant celui qui allait devenir Président de la République pourrait entourer le livre : « L’économie est une chose trop grave pour être confiée à des économistes ». En effet, rendant compte de recherches expérimentales menées en Allemagne et aux États-Unis auprès d’étudiants, Raworth rapporte que « la discipline tend à attirer les individus nombrilistes (…) ; les étudiants en économie montrent une plus grande propension que les autres à être corruptibles s’ils peuvent en tirer un gain personnel » (p.100). Par ailleurs, dans le numéro de janvier 2018 de l’Oxford Review of Economic Policy spécialement dédié au thème « Rebuiliding macroeconomic theory », Haldane et Turrell [4] relèvent que près de 60 % des économistes estimaient en 2006 que la construction interdisciplinaire de la connaissance n’était pas un meilleur processus que le fait de rester entre soi, entre économistes. Ce ratio était le triple de celui rencontré lorsqu’étaient interrogés des sociologues, des politologues, des psychologues ou des historiens. Cela explique qu’entre 1950 et 2010, les articles économiques parus dans les prestigieuses revues de la profession aient très peu cité dans les références bibliographiques des travaux émanant d’autres disciplines.

Les économistes ignorent la diversité non seulement des connaissances mais aussi du Monde : lorsqu’ils mènent des études comportementales afin de valider leurs thèses, le profil des individus sous la loupe est presque toujours le même, celui de gens baignant dans une culture de pays riche, consumériste et industrialisé, jouissant de droits démocratiques et d’un bon niveau d’éducation. Or, ceux-ci ne représentant que 12 % de la population mondiale, ils ne capturent évidemment pas la formidable hétérogénéité des 7 milliards d’individus dont les préférences, préoccupations et priorités peuvent diverger, notamment sur le rôle de l’État ou sur l’individualisme. [5] De la sorte, les enseignements qu’ils en tirent ne peuvent de facto pas prétendre à l’universalité (p.103). En particulier, le capitalisme n’est pas une fatalité. Est-ce à dire qu’il faut fonder les espoirs d’une alternative mondiale dans les pays hors OCDE ? Cette question - également laissée de côté - ne semble pas conduire à une réponse positive au regard du pourcentage élevé de cadres et dirigeants formés dans les grandes universités occidentales et qui rentrent aux pays pour appliquer les préceptes qui leur ont été enseignés. Sans même parler des universités locales qui rentrent dans le rang de la pensée mainstream pour grappiller quelques places dans le classement de Shanghai [6]. Il en va de même pour les enseignants qui dans le règne du « publish or perish » sont contraints de taire leur dissonance. [7]

Étant donné l’importance que les économistes ont pris dans la conduite des affaires du monde et le fait qu’ils s’enferment de leur propre volonté dans leur tour d’ivoire (cf. Haldane et Turrell), Raworth suggère qu’ils opèrent conformément à un serment (à la Hippocrate) reposant sur quatre principes éthiques que l’on peut résumer ainsi : « agir au servir de la prospérité de tous en reconnaissant l’interdépendance des espèces ; respecter l’autonomie des communautés au sein desquels ils agissent et en tenant compte des inégalités ; en présence d’incertitude, faire en sorte de minimiser les risques encourus par les plus vulnérables ; travailler humblement et en toute transparence, en reconnaissant la diversité des points de vue. »

Limites

De manière surprenante, bien que reconnaissant un rôle déterminant aux limites biophysiques de la planète, Raworth montre ici et là un penchant technophile naïf en s’appuyant sur le concept de « coût marginal zéro » au cœur de la théorie de la révolution industrielle de Jeremy Rifkin. Elle estime ainsi que ces technologies en favorisant la décentralisation et donc la résilience des systèmes et le partage des idées seront un vecteur important de la transition écologique et sociale. Abstraction faite qu’elle laisse la révolution numérique sur le côté (ce qui en soi est une autre faiblesse de l’ouvrage étant donné qu’il s’agit d’un megatrend qui structure le monde qui vient), elle semble ignorer que ces technologies de l’immatériel reposent sur des ressources dont la raréfaction de certaines commence à se faire sentir, au point qu’il sera impossible de leur donner une ampleur telle qu’elle soutienne la transition et que celle-ci profite à tous, quel que soient son niveau de revenu ou son origine géographique. Or, dans un livre récent, le journaliste et réalisateur français, Guillaume Pitron, révèle « La seule fabrication d’une puce de deux grammes implique le rejet de deux kilogrammes de matériaux environ, soit un ratio de 1 à 1.000 entre la matière produite et les rejets générés. (...) La transition énergétique et numérique est une transition pour les classes les plus aisées : elle dépollue les centres-villes, plus huppés, pour mieux lester de ses impacts réels les zones plus miséreuses et éloignées des regards », en particulier la Chine et plus précision la région autonome de Mongolie intérieure qui est le foyer des réserves de terres rares qu’une exploitation acharnée a transformé en cauchemar environnemental et sanitaire. Selon lui, « dissimuler en Chine l’origine douteuse des métaux a permis de décerner aux technologies vertes et numériques un certificat de bonne réputation. C’est certainement la plus fantastique opération de greenwashing de l’Histoire » (p.103).

Dans un autre registre, une seconde limite ou plutôt faiblesse est à noter : Kate Raworth pèche par excès... d’optimisme. Son ouvrage insuffle de l’espoir, nous permet de croire en une alternative. A ce titre, il devrait être lu complémentairement à « Comment tout peut s’effondrer » de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015) qui font de la temporalité un enjeu essentiel, là où Raworth ne se prononce guère. Servigne et Stevens se font les apôtres d’un catastrophisme éclairé professé par le philosophe Jean-Pierre Dupuy : les deux auteurs s’interrogent sur les raisons de l’inaction de la société alors que cela fait près d’un demi-siècle que l’opinion publique reçoit régulièrement des nouvelles alarmantes sur l’état du monde, depuis au moins le rapport sur les « limites à la croissance » de Dennis et Donella Meadows. La société a du mal à se figurer qu’une catastrophe (énergétique, économique, climatique, environnementale, voire civilisationnelle) est en cours parce qu’elle ne survient pas suffisamment rapidement et brutalement pour nous ôter nos œillères. On préfère donc collectivement plonger la tête dans le sable.. « Être catastrophiste, écrivent Servigne et Stevens, c’est simplement éviter une posture de déni et prendre acte des catastrophes qui sont en train d’avoir lieu. Il faut apprendre à les voir, accepter leur existence, et faire le deuil de tout ce dont ces événements nous priveront. C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de travers des chemins d’avenir réalistes » (p.250).

Les économistes ont un rôle à jouer pour identifier ces chemins et pour contribuer à faire advenir ce monde. Encore faudrait-il que le manuel de Raworth qui, en dépit des remarques précédentes, devrait remplacer ceux du professeur Mankiw et de ces coreligionnaires néoclassiques dans les salles de classe, à l’université et ailleurs, afin de tirer les leçons du passé et d’éviter qu’elles se reproduisent.

[2A cela, nous ajoutons que, dans certains cas, il est tout bonnement impossible de monétiser les externalités car cela supposerait de calculer la valeur présente nette de ces effets indirects, ce qui nécessite de poser l’hypothèse de la linéarité des effets. Or, beaucoup de scientifiques nous mettent en garde contre le fait que, passé un certain niveau de dégradation (tipping points), certains effets n’évoluent plus de manière linéaire mais exponentielle et entraînent des situations irréversibles. Cela impliquerait dès lors de leur donner un prix équivalent à... l’infini.


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