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La planète Mars est depuis l’apparition de la science-fiction un objet de fascination. Dans La Guerre des Mondes, paru en 1898, H.G. Wells y installe une allégorie de l’Empire britannique, alors tout puissant, pour renverser le rapport de force impérial. De son côté, dans Les Chroniques martiennes, ouvrage publié en 1950, Ray Bradbury explore une hypothétique société installée sur la planète rouge. Au XXIème siècle, Mars revient sur le devant de la scène sous l’image de nouveau « Far West » si cher à l’imaginaire américain, dont des entrepreneurs visionnaires comme le célèbre Elon Musk en planifient déjà la conquête. De tous temps, donc, la planète rouge a été un lieu où l’imagination et la créativité des écrivains, surtout anglo-saxons, s’est épanouie.

Un autre regard peut être adopté à l’égard de la planète rouge, suivant un angle dit « écocritique », afin d’étudier cette riche littérature dite « aréologique » (Arès, le dieu grec de la guerre, est l’alter-ego du dieu romain Mars). Dans un premier temps, il sera nécessaire de définir de manière synthétique ces concepts d’écocritique et d’aréologique, avant d’explorer l’idée de « terraformation », concept intimement lié à Mars, et hautement symbolique du point de vue écologique. La réflexion se portera sur le « sense of planet » qu’il nous faudrait développer pour faire face aux défis écologiques qui nous occupe, et en quoi le miroir martien peut nous y inciter.

Qu’est-ce que l’écocritique (en anglais , ecocriticism) ?

Ursula Heise retrace les origines de l’écocritique (ecocriticism) en les faisant remonter à la fondation de l’ASLE (Association for the Study of Literature and the Environment) dans les années 1980, et à une série de travaux pionniers publiés dans les années 1990, parmi lesquels The Environmental Imagination de Lawrence Buell (1995) et The Ecocriticism Reader de Cheryll Glotfelty (1996). Leur but commun était de mettre en question des concepts tels que ceux de nature, de culture, et de s’attaquer à l’urgence environnementale posée par l’industrialisation et l’urbanisation rampantes. Un but est de déterminer la place de la littérature et de l’art par rapport à ces défis. Plus concrètement, l’analyse écocritique d’une œuvre littéraire consiste à déterminer quelles méthodes le récit emploie pour aborder des questions centrales à l’écologie : le rapport entre nature et culture, la pollution, l’exploitation des ressources naturelles, les énergies renouvelables, le statut de la faune et de la flore, la reconnaissance des droits des entités non-humaines (animaux, plantes, réserves naturelles), etc.

L’écocritique est caractérisée par la tension constante et fertile entre deux points de vue influents et contrastés : l’écologie profonde (deep ecology) — Arne Naess et George Sessions en sont des représentants influents — et l’écologie sociale (social ecology), aussi appelée « mouvement de la justice environnementale » par Murray Bookchin. Les partisans de l’écologie profonde sont les plus visibles des radicaux écologistes, mettant en lumière l’hypocrisie de l’environnementalisme « mainstream » et de ses sympathies avec le système capitaliste dominant, soutenant plutôt la reconnaissance de la valeur intrinsèque de la nature et appelant à une réduction drastique de la population mondiale. L’écologie profonde suppose un changement radical de la compréhension que l’être humain a de lui-même. Son postulat central est de s’éloigner de l’anthropocentrisme et de promouvoir en lieu et place le biocentrisme, défini par Lawrence Buell comme étant « l’idée que tous les organismes, y compris les hommes, font partie d’un réseau biotique plus large dont les intérêts doivent diriger, gouverner ou orienter l’intérêt humain [1]. » Pour les écologiste sociaux, en revanche, les problèmes écologiques sont d’abord et avant tout vus comme le résultat des structures hiérarchiques et élitistes de la société humaine, prévues pour exploiter à la fois d’autres êtres humains et le monde naturel comme une source de profit.

Qu’en est-il de la littérature aréologique ?

Mars est un décor très populaire dans la science-fiction et a rendu service à un nombre incalculable de romans, de nouvelles et d’essais. On peut marquer le coup d’envoi symbolique de la littérature aréologique avec l’annonce par l’astronome italien Giovanni Schiaparelli de la découverte de « canali » sur Mars. Renvoyant initialement à l’italien, « canali », désignant aussi bien des voies d’eau artificielles que des phénomènes naturels, le terme a été réapproprié par Percival Lowell, qui l’appliquera à la planète rouge sous le sens de « canal », proclamant de la sorte qu’une civilisation avancée et belligérante existe sur Mars. Lowell dessine des cartes richement illustrées d’un paysage martien constellé d’immenses voies d’eau artificielles. Dès son apparition dans le domaine de l’imagination de la culture populaire, Mars est donc associée à l’idée de l’ingénierie planétaire et de la terraformation. L’idée dominante à l’époque est que les Martiens, faisant face au changement climatique et au déclin de l’environnement, furent forcés de construire des canaux géants reliant les pôles aux seules régions encore habitables, situées sur l’équateur, organisant leur civilisation le long de ces canaux à l’instar de l’Égypte ancienne, tributaire du Nil. Ainsi, bien avant Lovelock et son hypothèse Gaia, Lowell prend Mars comme un exemple hypothétique de bonne conduite écologique. Parmi les romans aréologiques les plus marquants des débuts de la fscience-fiction (SF), on peut citer Les Sables de Mars d’Arthur C. Clarke, la série des John Carter par Edgar Rice Burroughs, Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury ou encore Le Rêve des Forêts de Gérard Klein.

Dans les années 60 et 70, la « New Wave » de la science-fiction ramène les récits du genre vers des thématiques plus introspectives et plus « terre-à-terre ». Exit les « space opera » et autres batailles spatiales fantaisistes, l’heure est à l’anticipation, à l’exploration de la psychologie des personnages, au développement d’un style plus sérieux et plus abouti. Mars, objet de fantasmes et d’illusions de grandeur, n’est plus à la mode, d’autant plus que les sondes de la NASA (comme Mariner) ont confirmé que la surface de Mars n’était qu’un désert hostile sans la moindre trace d’eau ou de forme de vie. Dans les années 80, la SF reste sagement sur Terre avec l’arrivée du « cyberpunk », qui présente des récits de réalité virtuelle, de mécanisation de l’être humain et de dissolution de la frontière entre réalité et fiction.

Dans les années 1990, à la faveur d’un regain d’enthousiasme pour la conquête de l’espace alimenté, peut-être, par la chute de l’URSS et un discours du président George H.W. Bush de juillet 1989 fixant à 2019 l’objectif d’envoyer sur Mars des astronautes américains, la planète rouge revient sur le devant de la scène dans les médias et dans une série de romans à succès. Ben Bova publie Mars en 1992, les rovers martiens Pathfinder et Sojourner passionnent les amateurs d’astronomie, et, surtout, Kim Stanley Robinson publie son œuvre fleuve, La Trilogie martienne (1993-1996). Ces trois romans (Mars la Rouge, Mars la Verte et Mars la Bleue) font ensemble plus de deux mille pages et retracent sur plusieurs siècles l’histoire de l’arrivée des premiers explorateurs sur Mars et la lente évolution de la planète vers un environnement hospitalier aux êtres humains, connu sous le nom de « terraformation ».

Qu’est-ce que la terraformation ?

Le terme de terraformation est familier des amateurs de science-fiction. Martyn Fogg, auteur de Terraforming : Engineering Planetary Environments (1995), définit celle-ci comme le processus d’ingénierie planétaire visant à rendre un environnement extraterrestre susceptible d’accueillir la vie terrestre en recréant une biosphère qui imite toutes les fonctions de la biosphère de la Terre. Mars, lointaine et pourtant si proche, a de tous temps représenté la candidate la plus plausible à un tel projet, pharaonique, de reproduction de la biosphère terrestre sur une autre planète.

Le livre de James Lovelock, Gaia, tient à ce titre lieu d’ouvrage-clé. L’hypothèse Gaia est la suivante : « la Terre peut être vue comme une sorte de super-organisme grâce à son processus d’homéostasie, c’est-à-dire son auto-régulation biochimique et climatique. » Il n’est peut-être pas étonnant de noter que l’introduction de Gaia fait référence abondante à la planète Mars. La terraformation exporte sur Mars les théories de Lovelock sur la biosphère auto-suffisante de la Terre et sur le fantasme de l’ingénierie planétaire [2].

Robert Markley, auteur de Dying Planet : Mars in Science and the Imagination, fait la liste des différentes manières dont Mars pourrait être candidate à la terraformation : l’approche minimaliste, appelée ecopoeisis par ses partisans, n’est pas une terraformation à grande échelle : en intensifiant l’effet de serre local, certains scientifiques pensent que l’on peut faire grimper la température, épaissir et hydrater l’atmosphère, et semer la planète de micro-organismes anaérobiques afin de débuter un long processus d’évolution. D’autres méthodes, d’échelle plus grande, ont été suggérées, parmi lesquelles les détonations thermonucléaires afin de libérer l’eau prisonnière des aquifères souterrains ; placer des miroirs géants en orbite stationnaire près de Mars afin de créer un système d’insolation et de réchauffer la planète ; récolter des astéroïdes glacés et les faire s’écraser sur la planète afin d’épaissir l’atmosphère et de fournir de l’eau permettant aux plantes de survivre.

Robert Zubrin est un autre nom clé dans l’idée de la terraformation. Zubrin a développé « Mars Direct », à savoir une stratégie à bas coût pour envoyer des astronautes sur Mars. C’est l’un des théoriciens les plus en vue de Mars en tant que prochaine « frontière » : « Sans une frontière pour y croître, non seulement la société américaine mais aussi toute la civilisation globale basée sur les valeurs des Lumières occidentales, la science, la raison et le progrès, mourront » clame-t-il dans son livre The Case for Mars de 1998. La vision de Zubrin est une version simplifiée de l’histoire américaine, où la liberté devient dépendante d’un « nouveau monde » idéalisé ouvert à l’exploitation infinie de ses ressources. Cette vision utilitariste et anti-écologique de Mars, dont le but est de transformer Mars pour lui donner une biosphère mais aussi pour la transformer en ressource exploitable, est l’un des sujets centraux de la littérature aréologique.

Conclusion

La fonction écopoétique de la littérature aréologique est peut-être ce à quoi Ursula Heise fait référence dans Sense of Place, Sense of Planet quand elle postule que la « globalisation » — un terme qu’elle se réapproprie et qu’elle extrait de ses racines capitalistes et écocidaires — devrait être le nouveau concept-clé des sciences humaines, venant remplacer ou plutôt se juxtaposer au postcolonialisme, aux études de genre et à l’écocritique. Ce que ce postulat présuppose, c’est la capacité de « penser de façon globale », ce qui n’est pas une mince affaire dans le paysage socio-politique fragmenté de notre planète. Par contraste, le potentiel d’une planète Mars terraformée et de son écosystème anthropogénique ne peut être envisagé autrement qu’en tant qu’entité globale, gouvernée et gérée comme un bien commun à tous. En effet, la survie même de l’espèce humaine sur Mars dépend d’une approche planétaire susceptible de prendre en compte tous les éléments de l’écosystème, le vivant et le non-vivant, dans un cadre idéologique qui fait fi des versions construites et idéalisées de la culture, de la nature et de l’espace sauvage (la « wilderness » américaine), et embrasse au contraire les ambiguïtés inhérentes aux relations chaotiques de l’univers. Tout ceci est, bien sûr, valable pour notre planète également. Pourtant, ce qui, pour un certain nombre de raisons, n’est pas évident sur la Terre, le devient instantanément quand on déplace notre regard sur Mars : nous devons développer une sensibilité inclusive et globale pour la planète, une approche qui intègre tous les éléments de la biosphère, vivants et non-vivants, dans un cadre commun : le « sense of planet ».

Bibliographie

Buell, Lawrence. The Environmental Imagination : Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American Culture. Cambridge : Harvard University Press, 1995.

Clark, Timothy. The Cambridge Introduction to Literature and the Environment. Cambridge : Cambridge University Pre ss, 2011.

Crossley, Robert. Imagining Mars : A Literary History. Middletown : Wesleyan University Press, 2011.

Dehant, Véronique. Habiter sur Mars ? Brussels : Académie Royale de Belgique, 2012.

Fogg, Martyn. Terraforming : Engineering Planetary Environments. Society of Automotive Engineers, Inc, 1995.

Garrard, Greg. Ecocriticism. Abdingdon : Routledge, 2012.

Heise, Ursula K. Sense of Place, Sense of Planet : The Environmental Imagination of the Global. New York : Oxford University Press, 2008.

Lovelock, James E. Gaia : A New Look at Life on Earth. New York : Oxford University Press, 1979.

Morton, Timothy. Ecology Without Nature : Rethinking Environmental Aesthetics. Cambridge : Harvard University Press, 2007.

Robinson, Kim Stanley. Mars Trilogy . New York : Bantam Spectra, 1993-1996.

Yanarella, Ernest J. The Cross, the Plow, and the Skyline : Contemporary Science Fiction and the Ecological Imagination. New York : Brown Walker Press, 2001.

Zubrin, Robert. The Case for Mars : The Plan to Settle the Red Planet and Why We Must. New York : Simon and Schuster Ltd., 1998.

[1Buell, Lawrence. The Environmental Imagination : Thoreau, Nature Writing, and the Formation of American Culture. Cambridge : Harvard University Press, 1995

[2Lovelock, James E. Gaia : A New Look at Life on Earth. New York : Oxford University Press, 1979.


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