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Les élections présidentielles en Iran : un scrutin aux enjeux multiples
 
 
Jonathan Piron

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1. Introduction

L’annonce par le Conseil de Gardiens de la Constitution (Shora-ye negahban-e qanun-e assassi), le 20 avril, des noms des 6 candidats autorisés à concourir pour les élections du 19 mai donne le coup d’envoi officiel du scrutin présidentiel en Iran. Élu depuis 2013, Hassan Rouhani, candidat à sa succession, se retrouve face à plusieurs autres candidats issus de différents courants. Ces élections se placent dans un contexte intérieur et extérieur particulier. L’accord sur le nucléaire iranien, qui a vu en 2016 la levée d’une partie des sanctions frappant le pays, a permis à l’Iran de sortir de son isolement. Cependant, le pays fait toujours face à de nombreuses incertitudes quant à son avenir. La relance économique tarde à se réaliser tandis que l’imprévisibilité de l’administration Trump suscite de nombreuses craintes et interrogations au sein des différents cercles du pouvoir.

Ces élections se tiennent également dans un cadre institutionnel particulier. Le complexe système politique iranien voit différentes figures exister et s’opposer. Le président de la République se retrouve subordonné au pouvoir du Guide ainsi qu’aux pressions des différentes factions en place. Élu pour quatre ans, ne pouvant exercer deux mandats consécutifs, le président n’est pas le chef de l’État. Cette fonction est assumée par le Guide, autorité finale dans le pays. Le président dispose néanmoins de pouvoirs importants, notamment en matière économique.

La campagne électorale qui s’ouvre suscitera de nombreux débats et prises de position qui engageront l’Iran soit dans la continuité de la politique menée par Rouhani, soit vers sa rupture. Il est dès lors utile de revenir brièvement sur les différents enjeux qui seront abordés, le pays occupant un rôle de plus en plus incontournable au Moyen-Orient.

2. 2017 : quels enjeux pour l’Iran ?

Les principaux thèmes qui animeront la campagne électorale peuvent se regrouper autour des questions économiques et internationales. S’y joindront d’autres points, comme les enjeux de société et les enjeux environnementaux, qui touchent aujourd’hui au devenir du pays.

Dans un premier temps, il convient de se pencher sur les différents candidats autorisés à se présenter, et sur leurs différentes caractéristiques.

2.1. Les forces en présence

Différentes conditions doivent être remplies pour pouvoir se porter candidat aux élections présidentielles iraniennes. La loi électorale sur les élections présidentielles reprend ces différents critères, dans son article 35. Parmi ceux-ci, peut se porter candidat tout citoyen iranien âgé d’au moins 21 ans, fidèle à l’islam et adhérant aux principes de la République Islamique. 1636 personnes se sont déclarées candidates à la candidature, parmi lesquelles 137 femmes. L’essentiel de ces candidats n’a cependant pas passé la rampe du Conseil des Gardiens. Le système politique iranien impose, en effet, un filtre puissant empêchant de voir se présenter des candidats hostile au régime. Ce filtrage drastique, non transparent, empêche par conséquent l’existence d’un véritable système démocratique, les élections s’apparentant plus à une sélection de candidats. Sur les 1636, seuls 6 candidats ont finalement été autorisés à concourir, à savoir Hassan Rouhani, Ebrahim Raisi, Mohammad Bagher Ghalibaf, Mostafa Mirsalim, Es-Hagh Jahanguiri et Mostafa Hashemi Taba.

La figure principale du scrutin est bien évidemment Hassan Rouhani, actuel président de la République. Élu dès le 1er tour en 2013, avec 51 % des voix, l’actuel président apparaît comme favori. S’étant présenté en 2013 avec l’ambition de faire lever les sanctions frappant le pays et de relancer l’économie, au bord de l’effondrement, Rouhani se targue d’avoir respecté ses engagements. En outre, le président continue de bénéficier d’un soutien tant des modérés que des réformistes l’ayant porté au pouvoir. À l’inverse de précédents scrutins, aucune menace de boycott n’est ainsi affichée par le courant des réformateurs, reconnaissant en Rouhani leur candidat unique. Cette alliance qui permet à Rouhani de se reposer sur une base élargie d’électeurs est indispensable à sa victoire. D’un autre point de vue politique, Rouhani bénéficie, enfin, de relations proches avec le Guide, pouvant lui servir dans sa réélection. L’absence de désaccords profonds entre les deux figures du régime permet au candidat de ne pas voir l’ensemble de la structure politique se dresser contre lui.

Face à Rouhani, le camp des conservateurs a cherché à s’organiser, et ce depuis de nombreux mois. La faction opposée à la présidence souhaite profiter de la déception des Iraniens, suite au manque de retombées économiques de l’accord sur le nucléaire. En effet, Rouhani, à de nombreuses reprises, n’avait pas hésité à affirmer qu’un accord international permettrait une relance rapide de l’économie nationale, profitant à tous. Or, la lenteur voire l’absence de retombées a refroidi de nombreux espoirs au sein de la population. Outre ce que le camp conservateur présente comme un échec, le désir est présent, chez certains ultras, de reprendre le pouvoir afin de refermer le pays aux contacts étrangers, considérés comme une menace importante pour l’avenir du régime. L’invasion culturelle occidentale (Tahadjom-e farhangirye gharb) reste perçue comme un élément à abattre, face à une exception politique, religieuse et culturelle à défendre.

Les conservateurs opposés à Rouhani se sont ainsi regroupés autour du Front Populaire des Forces de la Révolution Islamique (Jebha-ye Mardomi-ye Niruha-ye Enqelab-e Eslamī‎) afin de mieux coordonner leur campagne. Deux conventions se sont tenues les 23 février et 6 avril 2017 pour désigner les 5 candidats devant représenter le Front aux présidentielles. Arrivé en tête des suffrages, Ebrahim Raisi est apparu comme la figure de proue du mouvement. En charge de la puissante fondation Astan Ghods Razav, Raisi est également un ancien procureur général de l’Iran, disposant par conséquent d’un puissant réseau au sein de l’appareil sécuritaire du régime.

Raisi n’est toutefois pas parvenu à s’imposer comme seul représentant des conservateurs. Mohammad Bagher Ghalibaf, maire de Téhéran, est lui aussi parvenu à passer le filtre du Conseil des Gardiens. Figurant sur la liste du Front Populaire, il représente l’impossibilité pour les anti-Rouhani de désigner un candidat unique. Ghalibaf n’en est pas à sa première campagne présidentielle. Candidat en 2005, il était arrivé en deuxième position en 2013, face à Rouhani, avec 16 % des voix. Auparavant populaire, le maire de Téhéran est cependant devenu une figure contestée. Englué dans des scandales de corruption, il est discrédité auprès d’une partie des habitants de Téhéran qui lui reproche sa mauvaise gestion de l’effondrement d’un building de la ville, en janvier 2017, ayant emporté 20 personnes.

Les autres candidats, moins connus, occuperont plus un rôle de second plan.

Plusieurs thématiques prioritaires émailleront la campagne qui rythmera la vie en Iran pendant seulement un mois. Les questions économiques s’y tailleront une position prépondérante.

2.2. Une relance économique qui cherche encore sa voie

Les enjeux économiques dominent les préoccupations des Iraniens. S’étant fait élire sur des promesses de relance économique, Hassan Rouhani tente de présenter un bilan positif. La croissance, négative en 2015, est pointée à 4,5 % pour 2016. L’envolée des prix qui était de 45 % en 2013 est retombée à 8 %. Et les perspectives du VIe plan quinquennal de développement pour 2016-2021 tablent sur une croissance à 8 %, autour de plusieurs priorités comme la réforme des entreprises publiques, du secteur financier et bancaire, et la répartition et la gestion des recettes pétrolières [1]. L’administration Rouhani n’a pas non plus ménagé ses efforts pour accroître les investissements étrangers nécessaires à la relance. Les visites de délégations européennes se sont réalisées à un rythme soutenu depuis la levée des sanctions tandis que, les ambassadeurs de l’Iran en poste à l’étranger se sont vus évaluer sur leur bilan économique.

Pour autant, la reprise tant annoncée tarde à se manifester. 10 % de la population continue de vivre sous le seuil de pauvreté tandis que les inégalités restent nombreuses. Le chômage reste élevé, atteignant 12,7 % en octobre 2016. Les moins de 30 ans, qui représentent plus de 60 % de la population, en sont les premières victimes. Les sanctions ont frappé durement le pays. La chute des revenus énergétiques et les contraintes déstabilisant les relations bancaires et financières ont entraîné une contraction du PIB iranien, qui n’a épargné aucun secteur. En outre, l’Iran, qui présente de nombreux atouts [2], reste une économie à risque pour de nombreux investisseurs. De nombreux obstacles continuent à peser sur l’économie tandis que la corruption et la bureaucratie freinent les projets de relance.

Ces difficultés et ces déceptions sont exploitées par les opposants à Rouhani. Dans une première déclaration de candidat, Ghalibaf a promis de créer « cinq millions d’emplois et de multiplier par deux et demi les revenus [3] ». Raisi, de son côté, inscrit son discours dans la défense des droits des plus pauvres, promettant un « gouvernement révolutionnaire [4] ». La rhétorique utilisée rappelle celle reprise par les conservateurs en faveur des déshérités (mostazafin) à protéger. Ce langage révolutionnaire autour de l’économie n’est pas anodin. Il s’inscrit dans la lignée définie par le Guide Khamenei, autour de la mise en place d’une économie de résistance (Eqtesad-e moqavemati). Pour certains défenseurs du régime, l’ouverture de l’Iran représente plus une menace qu’une opportunité. La protection des intérêts du pouvoir passerait donc par une ferme étanchéité entre l’Iran et l’Occident.

Les potentialités de développement sont pourtant fortes, avec des perspectives de croissance élevées. Néanmoins, la question se pose de la capacité du régime à parvenir à gérer une telle croissance et à en assurer la redistribution. Cette question est d’autant plus importante que le discours sur les impératifs de justice sociale se heurte à des politiques économiques néolibérales. Ce sont d’ailleurs les dépenses sociales qui ont fait les frais des mesures d’adaptation du pays face à la baisse des recettes en hydrocarbures.

Les prochaines années seront donc cruciales pour parvenir à répondre aux défis économiques qui se dressent devant l’Iran.

2.3. Le système face aux tensions sociales et environnementales

Le bilan économique ne sera pas le seul thème abordé durant la campagne qui s’ouvre. Les questions sociales, qui feront d’ailleurs l’objet d’un débat télévisé, feront partie des priorités des candidats. De ce côté, le bilan du président sortant, autour des libertés individuelles et des droits de l’homme, est plus négatif. La question des droits des femmes reste un point noir. Même si certains assouplissements se sont fait ressentir depuis la présidence Ahmadinejad, les femmes continuent à être visées en priorité dans les campagnes morales du régime. Les pressions politiques restent nombreuses. Aucune femme n’a d’ailleurs été autorisée à concourir à l’élection présidentielle, malgré les candidatures de 137 d’entre elles, dont des figures connues comme
Azam Taleghani. S’étant engagé à lever plusieurs verrous, Rouhani n’est pas parvenu à changer un système qui reste parmi les plus répressifs en terme de droits humains. L’essentiel des moyens sécuritaires échappe au président. La justice reste dominée par les ultra-conservateurs, aux ordres du Guide.

Autre élément faisant partie des préoccupations des Iraniens : la situation environnementale du pays. Les tempêtes de poussière dans le Khouzestan ainsi que les inondations dans l’Azerbaïdjan début 2017 ont entraîné de nombreuses tensions qui ont amené les autorités, dont le Guide, à réagir. Le pays fait face à une détérioration environnementale de plus en plus accrue. Les tempêtes de poussière, l’assèchement des lacs et des nappes phréatiques et la mauvaise gestion publique des ressources entraînent de profondes dégradations, forçant des milliers d’habitants à migrer vers les grandes villes. Le changement climatique, l’instabilité régionale, des mauvaises pratiques d’aménagement du territoire, d’utilisation des ressources aquifères, etc. sont autant d’éléments rendant l’Iran vulnérable à court terme. Les conséquences entraîneront une hausse des migrations internes importantes et une réduction des ressources de base. L’Iran se retrouve confronté à une crise environnementale multifactorielle pouvant amener, vers la fin du siècle, à un effondrement du pays si des mesures drastiques ne sont pas adoptées à court et moyen terme.

2.4. Le poids de la politique internationale

Enfin, bien que n’étant pas le décideur final des orientations internationales, le président de la République exerce néanmoins une influence sur la manière dont l’Iran se positionne vers l’extérieur. Il préside le Conseil Suprême de Sécurité Nationale (Shora-ye Ali-ye Amniyat-e Melli), organe qui définit les politiques de sécurité et de défense du pays, en ce compris la question du nucléaire et de l’intervention en Syrie. Le choix qui sera réalisé par les Iraniens le 19 mai aura donc également des conséquences au niveau global.

Au cœur des enjeux internationaux figure l’avenir de l’accord sur le nucléaire. S’étant fait élire en 2013 sur sa volonté d’obtenir un accord sur le nucléaire, Rouhani fait face aujourd’hui à des débats portant sur sa survie. Les pressions et déclarations de l’administration Trump, dont de nombreux membres sont hostiles à l’Iran, font l’objet d’âpres débats en Iran. Défendu par Rouhani et son ministre des affaires étrangères, Zarif, l’accord sur le nucléaire est également soutenu par certains conservateurs modérés, comme le candidat Ghalibaf [5]. Khamenei lui-même ne semble pas adopter d’attitude remettant en question le deal obtenu. Néanmoins, l’accroissement des tensions avec les États-Unis pourraient entraîner des factions ultra-conservatrices en Iran à souhaiter la rupture. La souveraineté et l’indépendance restent une ligne directrice peu remise en question. L’Iran continuera ainsi à chercher à maximiser les opportunités se présentant à elle.

3. Conclusion

L’Iran se prépare à un scrutin particulièrement important. Les dossiers internes et externes dont le prochain président aura la charge engageront le pays dans des choix pesant sur le moyen terme. Les personnalités et les courants qui parviendront à s’imposer pèseront dès lors au-delà des frontières du pays.

Si différents sondages attestent d’une avance de Rouhani sur les autres candidats, il est toutefois encore aléatoire d’affirmer sa victoire prochaine avec certitude. Celle-ci dépendra de nombreux facteurs, tant intérieur qu’extérieur, pouvant influer sur le résultat final. Il n’est donc pas possible de « prédire le futur » mais simplement de mettre en avant les points stratégiques les et enjeux à suivre à court et à moyen terme.

Dans le cadre de cette élection présidentielle, la question de la participation sera cruciale. Les fortes mobilisations d’électeurs ont souvent donné un avantage au camp des modérés et des réformateurs. Paradoxalement, cette mobilisation est souhaitée par les tenants du régime, qui y voient une légitimation du système en place. À l’inverse, une défaite de Rouhani serait un signe fort, témoignant d’un renversement de la population envers les politiques adoptées. Une telle défaite renforcerait inévitablement le pouvoir des ultra-conservateurs et amènerait la fin de l’ouverture de l’Iran vers l’extérieur.

Le prochain président ne sera cependant pas seul au pouvoir. Il devra œuvrer avec plusieurs institutions puissantes, aux mains de différents courants à savoir un parlement aujourd’hui dominé par les modérés, et des assemblées de contrôle du pouvoir dominés par les ultra-conservateurs. Face aux enjeux et attentes en cours, la tâche du prochain président iranien sera donc loin d’être simple. Face à l’incertitude et à l’instabilité qui bouleversent aujourd’hui le Moyen-Orient, ce scrutin n’est donc pas anodin.

[1Iran, Banque Mondiale, Washington, 30 septembre 2016, [en ligne], http://www.banquemondiale.org/fr/country/iran/overview.

[2Outre ses réserves en pétrole et en gaz, le pays présente un taux d’endettement faible.

[3« Ghalibaf : 5 miliyon-e choghl idjad mikonam », in Nateghan, Téhéran, 15 avril 2015, [en ligne], http://nateghan.ir/fa/news/76666.

[4« Dard-e faghr o yateme ra lams kardeam », in Aparat, Téhéran, avril 2017, [en ligne], http://www.aparat.com/v/yA9pF.

[5« Yék mowze’ motafavet digar az Ghalibaf darbar bar jam », in Rajanews, Téhéran, octobre 2015, [en ligne] http://www.rajanews.com/news/227068.


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