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La triple transformation écologique
 
 
Jonathan Piron

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Depuis plus de 30 ans, on ne compte plus les chercheurs, les représentants politiques et académiques, les philosophes, les économistes et autres personnalités publiques qui mettent régulièrement en garde contre le précipice vers lequel, en l’absence de prise de décisions fortes, nous nous avançons. L’urgence climatique, le crash économique, l’accroissement des tensions sociales, la montée des extrêmes, etc. Tous ces éléments, et leurs tics de langages (« il est urgent de », « nous devons entendre les », « il faut réformer car ») font partie de notre vie quotidienne. À force d’avoir été utilisé dans tous les sens, ces injonctions ont perdu leur caractère performatif pour devenir des termes banals, qu’il faut au moins mentionner une fois dans un discours ou un propos pour que celui-ci corresponde aux canons du genre.

Pourtant, les critiques et constats énoncés derrière ces termes sont loin d’être fictifs. Le constat d’une société libérale-productiviste aliénant les sociétés humaines fait son chemin. Et, le tocsin de l’apocalypse qui nous menace est en train de résonner. Quels en sont les quatre cavaliers ?

  • 1. Les quatre cavaliers de l’apocalypse

Le premier s’incarne autour de la destruction : destruction sociale tout d’abord. Depuis les années 70, la société capitaliste fait face à une crise structurelle qui a entraîné une destruction du travail : taux de chômage élevé, développement continu de différentes formes de travail précaire, lente mais inexorable diffusion de la pauvreté et de l’exclusion socio-économique, etc. À ces destructions sociales s’ajoutent les destructions environnementales : la nécessité de soutenir la croissance, et de tenter de la relancer obligent à accroître la productivité et donc la consommation des ressources ainsi que l’effort industriel. Le pouvoir d’achat, le soutien à la consommation sont des mantras agités continuellement comme les sauveurs de nos économies en difficultés. Il faut produire toujours plus, consommer toujours plus, et peu importe les dégâts environnementaux subis [1]. La production industrielle n’est plus un progrès. Elle est devenue une drogue dure à laquelle la société libérale-productiviste s’accroche désespérément, malgré tous les avertissements d’overdose.

Le second cavalier se retrouve autour de l’idée de retard. Toute politique d’atténuation ou adaptation face aux défis environnementaux à venir est considérée soit sous l’angle d’une grande naïveté, soit sous l’angle d’une menace. Dès lors, les échéances de transformations sont repoussées toujours plus loin. Quand ce n’est pas la promotion de « technologie », toujours à développer, qui viendra à notre secours. Le résultat en est que, malgré les appels répétés depuis près de 30 ans à modifier nos comportements, aucun réel engagement structurel n’a été réalisé pour changer nos modes de productions et de vies. Le point de non-retour approche ainsi dangereusement.

Le troisième représente la tromperie. Les tendances politiques classiques, libérales et socialistes, tendent à s’uniformiser dans un même souci de réforme classique des institutions et du modèle social, « afin de maintenir notre mode de vie, de garantir le financement durable de nos retraites, de nos soins de santé, de nos solidarités et de celles de nos enfants. Sans réforme, ces acquis seront rapidement menacés [2] ». Dans l’autre sens, les partis radicaux, tant de droite que de gauche, s’opposent violemment aux projets de réformes sortant du cadre productiviste traditionnel, dénonçant le détricotage et la casse sociale qu’ils estiment inéluctable.

Le quatrième, enfin, fonde le désespoir. Face à tous ces dérèglements, les instruments politiques traditionnels semblent dépassés, entraînant une contestation à leur égard de plus en plus forte. Les montées du populisme et de l’extrémisme, la défiance à l’égard des institutions, l’absence de réponse voire de sens à donner à une société en crise contribuent à accroître ce sentiment de déclassement.

Ces politiques de l’insoutenable ne permettent plus d’assurer le bien-être d’une société organisée d’être humains.

  • 2. La triple transformation écologique

Que peut, dans ce cadre, proposer l’écologie politique ? Une simple atténuation des crises en prenant en considération les enjeux environnementaux ? Les investissements massifs dans les énergies renouvelables, les engagements en faveur d’une réduction des gaz à effet de serre et la promotion du travail décent représenteraient les quelques lignes de ce programme. Cependant, force est de constater cette illusion d’ alternative, et ce pour plusieurs raisons.


Déjà, la dégradation continue de l’environnement naturel et l’épuisement des ressources liée à la croissance et au productivisme rendent toute idée de capitalisme vert illusoire, sur le plan purement environnemental [3], sans même rentrer dans le débat des rapports de domination et d’exploitation. Ensuite, l’enfermement du capitalisme dans une logique de croissance de plus en plus déconnectée de l’économie réelle déclasse complètement la conception économique classique. Tandis que la financiarisation de l’économie accentue de façon exponentielle l’instabilité du système. En outre, les institutions traditionnelles agissent de plus en plus en obstacles plutôt que comme outils et soutiens des utilisateurs-citoyens. Enfin, la « crise du signifiant » et l’émergence d’initiatives se déconnectant de la société productiviste et de consommation entraînent une remise en question profonde de notre manière de vivre et de penser nos sociétés.

L’écologie politique du XXIème siècle doit donc se réaliser en rupture par rapport à ces modes de fonctionnement, et se penser en nouveau modèle de société. L’urgence environnementale couplée à la désaliénation par rapport à nos modes de vie nous y obligent. C’est d’un nouvel imaginaire social dont nous avons besoin [4]. Et cette proposition peut commencer à se développer autour d’une triple transformation.

    1. Transformer le travail

La transition vers une société durable, non organisée autour de l’épuisement des ressources et de l’accumulation de capital ne peut se faire sans repenser les rapports que nous entretenons envers le travail. Fondamentalement, le travail, à l’heure actuelle, est essentiellement forcé, et non choisi. L’obsession du profit et de l’enrichissement régissent les fondements de notre société. Le travail s’insère logiquement dans cette conception. Le productivisme, que les néo-libéraux partagent avec les marxistes et les sociaux-démocrates, repose sur la croyance que la croissance des forces productives est indispensable au règlement des conflits inhérents à la vie sociale. Pour parvenir à maintenir le niveau de croissance, et donc de productivité, censé subvenir aux besoins de tous, l’organisation du travail, et de tous ses liens indirects notamment les études et formations, se réorganisent dans un souci de « flexibilité ». Le capital humain devient une marchandise comme les autres. « Travailler plus pour gagner plus ».

La réflexion sur le travail, son sens et sa place, sont importants dans l’écologie politique. Comment parvenir à sortir de ce travail aliénant pour lui substituer un travail permettant à chacun de se réaliser, de développer ses propres facultés et d’accéder à une gamme diversifiée des activités humaines [5] ? Comment rompre également avec cette centralité que représente le travail dans nos sociétés actuelles, et faire émerger d’autres modes de « création de richesses » ? Le débat est très certainement culturel, et porte sur la valeur que nous donnons au travail et à ce qu’il nous fait gagner. La « valeur » travail doit parvenir à s’échapper de cette aliénation individuelle et collective, centrée sur le consumérisme.

La réduction du temps de travail est ainsi régulièrement mise en avant comme instrument pouvant permettre de sortir de cette logique aliénante. Elle n’est cependant qu’un aspect de cette reconversion écologique, qui devra réduire la taille de certains secteurs et le développement d’autres [6]. En outre, pour parfaire la transformation, le rapport culturel entretenu par rapport au travail, fondé sur l’augmentation des capacités de productivité et de rentabilité, devra être cassé. L’allocation universelle représente une piste permettant de repenser le rapport au travail, en favorisant le rapport de force en faveur du travailleur, l’emploi devenant un choix autonome et non plus une contrainte subie. La part de l’éducation, à savoir de l’enseignement de base et de la formation continue représente également un pilier important dans cet effort.

Mais ils ne sont pas les seuls. Tous ces efforts doivent tendre vers une démocratisation radicale des entreprises. Le monde de l’entreprise, en effet, ne doit pas être hermétique au monde démocratique. La participation de tous les travailleurs aux processus de décision est une action citoyenne. Il faut donc procéder à des choix concernant la relation de l’entreprise à son environnement et à la société qui l’entoure, afin de développer une économie sur la coresponsabilité décisionnaire. La socialisation des décisions économiques commence dès le stade de production des biens et services. L’éducation et la formation renforcent les capacités pour participer. Une entreprise peut se construire comme un « commun » avec des finalités telles que l’emploi décent, l’écoresponsabilité, etc. Toute comme la notion d’inappropriabilité des outils de production est également essentielle (passant, par exemple, par une transparence totale sur les décisions du conseil d’administration et sur des mécanismes et règles d’appropriation collective des décisions).

En multipliant les coopératives citoyennes, la prise de responsabilité et l’implication démocratique du consommateur peuvent également être favorisée. Les orientations quant au travail, à la production, à la distribution des profits, aux prix et coûts des biens et services feraient dès lors l’objet de débats et de décision communes des travailleurs et des citoyens-consommateurs, et non plus uniquement de détenteurs désincarnés de capitaux.

    1. Transformer l’État-providence

L’autre enjeu porte sur le sens de l’État, et la manière dont ses institutions assurent la solidarité suivant le défi de la transition écologique. Déjà, qu’est-ce-que l’État ?

Pour les défenseurs de la société libérale-productiviste, l’État-providence est souvent considéré comme la bête noire à réformer. Dans une analogie curieuse, le poids des « charges sociales » doit diminuer tandis que le coût élevé du système de protection sociale se voit condamnée, obligeant sa nécessaire réforme. Il est cependant une réalité : dans un contexte de société sans croissance, le système de protection sociale actuel se retrouve dans une impasse. La croissance faible va imposer des changements voire une métamorphose. Le système de protection sociale actuel, en effet, ne tient le coup que dans le cadre d’une croissance forte (+2%). La moyenne des dépenses de protection sociale représentait 30 % du PIB dans la zone euro au début des années 2010, contre environ 15 % à la fin des années 1950. Dans le futur, la Commission européenne table, de son côté, sur une protection sociale avoisinant les 35% du PIB d’ici à 2050 dans les pays de la zone euro [7]. Dans le cadre d’une société post-croissance, le financement de la sécurité sociale va donc poser de lourds débats. Pour les retraites, dont l’équilibre du système de financement est très sensible aux prévisions de croissance de la productivité à long terme. Pour les soins de santé, affectés par une augmentation des dépenses liées aux inégalités environnementales. Le coût de la pollution de l’air, évalué à 18 milliards par an en Belgique, en est un exemple. Décès prématurés, maladies liées entraînant une hausse des hospitalisations et des traitements, … ont un impact important sur les finances publiques. Et cela, quand les familles ont les moyens de se protéger efficacement.

Dans ce cadre, continuer à vouloir défendre l’idée d’un État-providence toujours basé sur des structures héritées du compromis fordiste est une illusion, voire une tromperie. Les quelques mesures proposées, tel que l’impôt sur la fortune, ne représentent que des moyens symboliques face à un outil pesant 80 milliards d’euros, et en forte croissance. La question du financement de la sécurité sociale par l’impôt va donc devoir se poser. Agir sur les causes doit aussi redevenir une priorité, notamment dans les enjeux de santé. Les enjeux environnementaux vont peser lourdement sur l’évolution du système de protection sociale. Ces derniers, représentant 35 % des dépenses sociales, restent un poids énorme. Or, au regard des liens santé-environnement, ce poids pourrait être réduit. Le principe du polleur-payeur, de plus en plus minoré, doit redevenir une norme.

Pour palier à cette situation, les réformes portées par le système libéral-productiviste consistent à renverser complètement le système en substituant la prévoyance individuelle à la solidarité collective [8]. Or, comme l’ont démontré de nombreuses études, l’accroissement des inégalités contribue à déstructurer socialement et économiquement une société. De plus, il n’est plus possible, aujourd’hui, de penser le climat sans prendre en compte son impact sur les inégalités. Ces deux éléments fondent la nécessité de repenser le modèle social et de l’engager dans une modernité verte [9].

L’avènement d’un Green welfare state repose sur la conquête de nouveaux droits, qui remplacent parfois les anciens droits. La question principale reste cependant la suivante : dans une société basée sur un État-providence dépassé mais agressé par des coups de butoirs néolibéraux, est-il encore possible de conclure des pactes réformateurs ? Oser le conflit politique, le vrai, autour d’une vision lointaine, inclusive et positive et non d’une simple dénonciation, est une étape indispensable. Une société de croissance faible doit donc redoubler d’efforts en matière de redistribution ou d’accès aux services essentiels tels que l’éducation, la santé ou les retraites. De même, la croissance faible rend d’autant plus nécessaire la réforme des systèmes de protection sociale, afin de garantir leur financement. L’allocation universelle, une approche sociale basée sur la prévention, une meilleure protection face aux coûts environnementaux et écologiques, etc [10]. sont autant de pistes concrètes permettant de transformer cet État social. S’ensuivra notamment le débat sur les institutions à préserver, sur celles à transformer et sur celles devenues inutiles.

C’est désormais un truisme : notre modèle social ne sera pas préservé durablement sans une refonte qui intègre à la fois les niveaux régional, national et européen. Un énorme chantier à la fois théorique, culturel, militant et politique s’ouvre devant nous, au plan belge comme au plan européen [11]. Cette dimension ne peut se réaliser au seul sein des États-nations. La dimension européenne de ces solidarités doit devenir un nouveau moteur de transformation.

    1. Transformer la démocratie

Enfin, dernière transformation : celle du système démocratique. La plupart des institutions sur laquelle celle-ci repose sont remises en question. Et ce à différents niveaux. La montée de l’abstention, les critiques contre l’inaction des assemblées et l’incapacité des exécutifs, la défiance envers les partis et les syndicats, voire les médias, les outils publics, etc. Les instruments organisant la la représentation, la protection mutuelle et le bien-être des citoyens sont discrédités. La démocratie représentative se retrouve sous le feu des critiques pour son inaction et son incapacité à parvenir à s’imposer, notamment face aux pouvoirs économiques. Enfin, la tension de plus en plus grande entre citoyens et élus, autour du rejet de la particratie n’est plus à démontrer. Cette situation doit amener de nouvelles propositions sur le sens de la politique et la manière dont elle se vit au quotidien.

Comme le souligne Ulrich Beck, nos sociétés actuelles se caractérisent non pas par un refus du politique, mais par une politisation très grande. La circulation des informations, le désir de participer et de prendre part aux décisions, de donner son avis, l’essor des outils de transparence et de gouvernance ont changé la notion de citoyen. Dans le même temps, le rapprochement continu des partis libéraux et sociaux-démocrates, autour d’un centrisme social-libéral, a entraîné un rejet des structures politiques traditionnelles. L’incapacité d’action qui leur est reprochée et leur enfermement dans une logique professionnelle entraînent une défiance envers la particratie. La défiance est telle que certains éléments contre-démocratiques finissent par adopter une posture poujadiste, dénonçant les élites et leurs collusions diverses. La politique est devenue suspecte. La technocratie est parfois, dès lors, vantée comme pouvant répondre à la médiocratie politique, mettant au pouvoir « ceux qui savent ».

L’exercice de la politique [12] est aujourd’hui dilué dans une irresponsabilité organisée particulièrement néfaste dans la société du risque. Cette dilution empêche d’identifier formellement les responsables, et donc les règles, les institutions et les compétences à réorganiser pour plus d’effectivité voire simplement de contrôle démocratique. Des comportements réflexes sont alors adoptés, revalorisant des notions anciennes qui, dans l’inconscient collectif, auraient fait « leurs preuves » en matière de protection. L’État-nation, dans une logique identitaire, redevient ce rempart contre les agressions extérieures, déterminées et indéterminées. Or, la dimension globale des crises démontre l’inanité que représente encore ce postulat national dépassé.

Bien que l’idée de sortir le citoyen de sa passivité politique fasse consensus, la mise en pratique de ce nouvel activisme politique amène son lot de critiques : le « citoyen », dans un mot fourre-tout, continue à être considéré comme un incapable, dangereusement soumis au populisme et à une subjectivité nuisant à « l’intérêt commun ». L’idéal de participation est tempéré par le regard négatif adressé vers le citoyen, qui ne penserait qu’à son intérêt personnel. Quand ce ne sont pas des propositions comme le tirage au sort qui sont perçues comme « anti-démocratiques [13] ». Ces postures renvoient aux autres comportements historiques à l’égard des autres processus d’émancipations politiques, tels que l’extension progressive du droit de vote, aux XIXème et XXème siècles. Or, l’histoire est un processus de création et de recréation continues. Comment, dès lors, parvenir à ancrer la création politique dans une modernité démocratique, apte à dépasser les réflexes identitaires ?

L’approche sociale-historique de la démocratie a longtemps constitué en une adaptation des institutions dans un cadre capitalistique. L’évolution des institutions représentatives, de leur désignation et de leur composition, n’a guère remis en question le système libéral-productiviste préexistant. Face aux ruptures écologiques en cours, ce dépassement sera nécessaire, tout en parvenant à garder l’essence démocratique, si nous ne voulons pas qu’elle s’effondre avec le système économique.

Dans le cadre de la transformation écologique, la démocratie se devra à la fois d’anticiper et de prévenir les dégradations futures et irréversibles ainsi que d’assurer le consensus nécessaire à la préservation du bien-être commun. Le caractère global des crises amène déjà une première nécessité : celle de sortir des nationalismes, les frontières n’ayant plus aucun sens. À l’exemple du nuage de Tchernobyl, les risques écologiques ne s’arrêteront pas aux limites nationales et donc aux différents systèmes représentatifs s’y trouvant.

La démocratie écologique devra également se penser dans le temps long, dépassant les cycles rapprochés d’élection. La vulnérabilité des sociétés face aux dangers futurs doit s’intégrer dans une approche démocratique institutionnelle, sortant à la fois des risques de l’expertocratie et de la bureaucratie. Les pistes avancées de transformation des chambres hautes en « assemblées du futur », conjuguant experts et citoyens, dans des compétences et modes d’élections spécifiques, représentent une solution à faire évoluer [14]. Dans le même sens, le dépassement des frontières peut se réaliser dans un nouvel esprit fédéraliste, non plus fondé sur l’inter-étatisme mais sur la fédération des communs, dans un esprit post-capitaliste. La gestion des ressources naturelles de même que les grands enjeux du futur comme l’appropriation et la redistribution des ressources énergétiques transcendent les États. Le design institutionnel proposé par les communs, rassemblant les usagers et organisant la gestion des ressources concernées, devient un nouvel horizon démocratique à appréhender et approfondir [15].

De la même manière, partis et mouvements politiques doivent se réinventer, afin d’accompagner cette transformation du modèle démocratique, et partant renouveler la confiance en la politique [16]. Tout d’abord pour permettre à la démocratie représentative de ne plus évoluer en vase clos. La professionnalisation de la politique, déjà énoncée par Max Weber avec le concept de «  Politik als beruf  » (la politique comme métier), voit les professionnels de la politique vivre pour et de la politique. L’approfondissement des compétences et de la technicité de l’exercice de la politique, liée à une bureaucratisation croissante de l’État, a fini par entraîner une dépolitisation des partis eux-mêmes [17]. Évoluant vers un corporatisme les coupant des transformations en cours, les partis politiques apparaissent comme dépassés voire tétanisés par les prises de risque à prendre. La déprofessionnalisation des partis, la sortie accompagnée de plan de carrière des élus et le passage d’une structure particratique verticale à une structure horizontale, en liens avec les mouvements politiques sont autant de pistes à creuser. Tout en mettant en place, dans le même élan, des structures transnationales réellement effectives, et permettant la cohérence des politiques de par-delà les frontières [18].

Dans cette mesure, tout autant que les institutions démocratiques, les institutions politiques doivent se réformer pour mieux s’élargir et revenir avec des objectifs de transformations longs autour de l’économie, de la société, de la consommation, etc. La dimension radicale-démocratique fait partie de l’ADN de l’écologie politique. Le nouveau réalisme politique doit être celui qui sait qu’il doit convaincre les autres, même ceux échappant à sa sphère, sans quoi il n’avancera pas. L’élargissement de la base sociale de l’écologie politique est une nécessité. Tout en se gardant de la tentation d’adapter ses objectifs aux résistances. C’est également dans ce sens qu’il sera nécessaire de se poser la question de la difficulté du fonctionnement collectif des partis en période de participation gouvernementale, voire simplement au quotidien. Quel sens souhaitons nous donner aujourd’hui à l’exercice de la politique ? Comment parvenir à la réinventer, en sortant de la particratie et de sa technocratisation de plus en plus importante ? Ces questions doivent être posée. La transformation démocratique ne pourra passer que par un nouvel imaginaire politique.

  • 3Salut et sans regrets !

Comme l’écrit Alain Lipietz, la crise « systémique » actuelle résulte de l’interaction permanente des composantes sociale, économique, écologique du libéral-productivisme. Et de l’incapacité des projets de société traditionnels de sortir de cette logique. Trop souvent, la réduction marxiste se présente comme seule vraie alternative au monde libéral-productiviste. Le marxisme, cependant, est tout aussi dépassé en tant qu’idéologie pour le XXIème siècle. Le marxisme n’est, finalement, que l’extension du productivisme par d’autres moyens. Or, comme nous l’avons vu, le modèle productiviste est à remplacer. Les réformes doivent être basculantes. Il reste cependant à mettre en œuvre l’action qui permettra cette réforme des structures. Encore trop souvent, l’articulation entre la constatation du besoin de réforme et sa mise en œuvre dans une société complexe est soit absente, soit trop partielle. Pour les transitionneurs, le changement se réalise d’abord au niveau local, au quotidien. Les réformes structurelles sur un plan politique sont perçues comme trop gangrenées par un système annihilant, ou trop éloignées des réalités concrètes. Elles doivent pourtant nécessairement se réaliser en parallèle.

Qui décide au final ?

Les deux principales tâches pour y parvenir seront les alliances, les passerelles à mettre en mouvement et l’engagement culturel pour y parvenir. Les partenariats multiples avec des mouvements diversifiés sont nécessaires, tout simplement parce que notre société n’a plus rien à voir avec la société industrielle [19]. Ces partenariats devront s’engager vers une autre manière de penser le progrès et d’en consommer les fruits. Au vu de la domination culturelle de ces comportements dans l’ensemble des couches de la société, cette tâche sera particulièrement ardue. L’enseignement, mais aussi les formations continues, les lieux d’expressions artistiques et culturelles, etc. seront des alliés positifs pour ce chantier. Pour qu’à la fin, nous puissions dire, en regardant la société libérale-productiviste que nous laissons derrière nous : salut, et sans regret !

[1Selon la revue Nature, une fois que le seuil critique sera dépassé, il sera impossible de revenir en arrière. Ce seuil critique serait l’utilisation de 50% des ressources terrestres. Aujourd’hui, nous exploitons déjà 43% de nos ressources (Collectif, « Approaching a state shift in Earth’s biosphere », in Nature, n° 486, Londres, Nature Publishing Group, 2012, p. 52-58, [en ligne], http://www.nature.com/nature/journal/v486/n7401/full/nature11018.html).

[3Comme l’a démontré Tim Jackson.

[4Pour reprendre la thèse chère à Cornelius Castoriadis.

[5Dominique Méda, « La place du travail dans la société post-capitaliste », in Les chemins de la transition, Paris, Utopia, 2011, p. 114.

[6Dominique Méda, Résoudre la question écologique par la question sociale, Etopia, Namur, 2016, [en ligne], http://www.etopia.be/spip.php?article3008.

[7Lucas Chancel, Damien Demailly, Henri Waisman, Céline Guivarch, Une société post-croissance pour le XXIème siècle, Paris, IDDRI, 2013, [en ligne], http://www.iddri.org/Publications/Collections/Analyses/Study0813_DD%20et%20al._societe%20post%20croissance.pdf

[8Éloi Laurent, Philippe Pochet, Pour une transition sociale-écologique. Quelle solidarité face aux défis environnementaux ?, Paris, Les Petits Matins, 2015, p. 67.

[9Ulrich Beck, « Comment créer une nouvelle modernité « verte » » ?in La Revue Nouvelle, n° 5/2015, Bruxelles, 2015, p. 50-60.

[10Lucas Chancel, Damien Demailly, Quels enjeux pour la protection sociale dans une économie post-croissance ?,Paris, IDDRI, 2013, [en ligne], http://www.iddri.org/Publications/Collections/Idees-pour-le-debat/WP1713_LC%20DD_protection%20sociale%20post-croissance.pdf.

[11Benoit Lechat, « Les tentations de l’impuissance », in La Revue Nouvelle, n° 4-5/2014, Bruxelles, 2014, [en ligne], http://www.revuenouvelle.be/Les-tentations-de-l-impuissance.

[12Au sens premier d’organisation de la vie de la société, de la cité.

[13L’analyse sociologique des attitudes hostiles à la promotion du tirage au sort permettrait de mieux comprendre les mécanismes verrouillant la transformation de la démocratie représentative en démocratie participative.

[14Dominique Bourg, Kerry Whiteside, Pour une démocratie écologique, Paris, La vie des idées, 1er septembre 2009, [en ligne], http://www.laviedesidees.fr/Pour-une-democratie-ecologique.html.

[15Pierre Dardot, Christian Laval, Commun. Essai sur la Révolution au XXIème siècle, Paris, La Découverte, 2014, p.546.

[16Mohssin El Ghabri, L’inactualité des partis politiques, Etopia, Namur, 2015, [en ligne], http://www.etopia.be/spip.php?article3025#Ce-qu-il-y-a-d-inactuel-dans-les-partis-politiques.

[17Anne Chemin, « La professionnalisation des politiques, un verrou français », in Le Monde, Paris, 10 mars 2016, [en ligne], http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/10/la-professionnalisation-des-politiques-un-verrou-francais_4880673_3232.html.

[18L’exemple de l’entreprise suédoise de production et de distribution d’électricité, Vattenfall, est en ce sens emblématique : l’incohérence et le manque de coopération entre les écologistes allemands et suédois sur un thème pourtant commun témoigne de l’obstacle que représentent encore les frontières pour la coordination politique dans le cadre d’une transition écologique efficace (Timur Delahaye, « Vattenfall : the downfall of the European Greens ? », in Green European Journal, Bruxelles, 24 juin 2016, [en ligne], http://www.greeneuropeanjournal.eu/8493-2/.

[19Benoit Lechat, Comprendre l’écologie politique d’hier, inspirer celle de demain !, Massembre, Rencontres Écologiques d’Été, 2014.


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