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« Lier post-matérialisme et bonheur ? Quelle idée bizarre… » penseront certains. Et pourtant, puisque le post-matérialisme est une pensée radicalement nouvelle caractérisée par les politologues comme un nouveau clivage (clivage productivisme/anti-productivisme [1]), cela implique un rapport aux valeurs tout à fait original. Il importe donc de l’examiner, aussi, sous l’angle de la quête du bonheur.

En examinant ce domaine subjectif et intime de la quête du bonheur dans le monde post-matérialiste, nous évaluerons logiquement les pratiques des écologistes, scientifiques, militants et politiques, des objecteurs de croissance, des simplicitaires mais aussi de tous ceux qui sont en recherche d’autre chose que les satisfactions éphémères proposée par le consumérisme ordinaire. Ceux-là, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, sont aussi un peu post-matérialistes car souffrant des effets néfastes du productivisme. Désillusionnés par les vaines promesses du matérialisme, ils sont nombreux à chercher un bonheur qu’ils sentent perdu et ce sans avoir encore trouvé de réponse satisfaisante. Ils sont dans une quête parfois douloureuse des moyens de sortir d’un vécu pénible, d’une désillusion générée par le système productivo-croissanciste mis en place par le capitalisme mondialisé. Une telle variété empêchera évidemment toute généralisation mais j’essaierai de n’oublier personne dans la nébuleuse que l’on appelle parfois les « créatifs culturels » qui formeraient aujourd’hui, près de 30% de la population des pays dits « développés ».

Une quête commune à tous les humains

D’abord, il faut s’assurer que la recherche du bonheur est une quête que les post-matérialistes partagent avec toutes les autres pensées, politiques, philosophiques et religieuses. Déjà les philosophes grecs nous disaient avec Epicure « Il faut méditer sur ce qui procure le bonheur puisque, présent, nous avons tout, et lui absent, nous faisons tout pour l’avoir » [2] et aujourd’hui Woody Allen ironise « Qu’est ce que je serais heureux si j’étais heureux ». Même Saint Augustin affirme « Le désir de bonheur est essentiel à l’homme. La chose au monde la plus vénérable, la plus entendue, la plus éclaircie, le plus constante, c’est non seulement que l’on veut être heureux mais qu’on ne veut être que cela. C’est à quoi nous force notre nature » [3]. Puisque tous sont d’accord sur ce besoin humain fondamental qu’est le recherche du bonheur, il faudra aller plus loin et définir quel type bonheur recherchent les post-matérialistes car, comme le dit fort lucidement Aristote : « Sur la nature même du bonheur, on ne s’entend plus et les explications des sages et de la foule sont en désaccord » [4]. S’il fallait une seule preuve que la pensée post-matérialiste s’occupe bien, elle aussi, du bonheur de chacun, il suffit de lire le sous-titre du journal francophone le plus symbolique du mouvement de l’objection de croissance (et le plus vendu aussi) : La décroissance, le journal de la joie de vivre [5].

Seize siècles de christianisme

Il est indiscutable que la philosophie/spiritualité qui influence le plus l’esprit des Occidentaux est le christianisme, sous ses multiples formes (catholicisme, protestantismes luthérien, calviniste, évangélique…, Amish ou Mennonites, Vaudois ou scientologues…). Lui-même très influencé par le platonisme, le christianisme irrigue toujours très fortement les valeurs que défendent la majorité des contemporains de nos contrées. Les athées les plus lucides reconnaissent qu’eux sont imprégnés des valeurs de la culture judéo-chrétienne.

On trouve donc bon nombre de chrétiens dans la nébuleuse post-matérialiste. Et ils sont même souvent parmi les plus lucides et les plus déterminés. Pour un post-matérialiste, c’est un régal de lire les écrits du pasteur protestant Stéphane Lavignotte [6], confortant de connaître la vision du prêtre jésuite François Houtart [7], étonnant de prendre connaissance de l’encyclique révolutionnaire du pape François, Laudato ‘Si [8]. Maintenant que le leader spirituel et chef de l’Eglise catholique tient un discours d’objecteur de croissance [9], on peut espérer que, dans les plus éloignées des petites paroisses catholiques, le discours ne sera plus conservateur ou soumis à l’ordre établi mais renouera avec la générosité et la simplicité du message du Christ

Si post-matérialisme et christianisme sont compatibles, et même complémentaires pour certains, il reste cependant un point sur lequel un certain désaccord persiste : le « salut » est-il de ce monde ou d’un monde extérieur à celui-ci (extra-mondain comme disent les exégètes chrétiens) ? Un chrétien (social) peut se montrer solidaire des combats écologiques et sociaux mais certains le suspectent de ne pas vouloir se battre « jusqu’au bout » pour un monde meilleur ici bas car il disposerait toujours de la porte de sortie du paradis (que ce soit un lieu où ruissellent le miel et le lait, un havre où l’attendent 72 vierges (houris) ou un concept bien plus spirituel et immatériel où l’âme du croyant jouira d’une félicité immense dans la lumière de Dieu). Cette différence ne me paraît ni décisive ni importante et il est évident que les post-matérialistes les plus motivés peuvent signer des deux mains les analyses produites par le Centre jésuite Avec [10].

Si les chrétiens les plus éclairés sont des alliés précieux et même parfois des précurseurs dans le monde des post-matérialistes, le christianisme bien qu’ayant perdu sa dominance sous les coups de boutoir des Lumières à la fin du XVIIIème siècle et puis concrètement lors de la révolution française, il a, hélas, transmis sa logique centrale : le bonheur n’adviendra que dans un futur… indéterminé. Le paradis recherché s’il est devenu terrestre, est très souvent… pour demain.

Ainsi, les puritains anglais qui ont fondé les Etats-Unis ont inscrit le droit au bonheur dans leur Constitution… Mais ce bonheur sera atteint par le développement matériel infini que dénoncent les post-matérialistes. C’est exactement ce que dénoncent les objecteurs de croissance, cet enfer par les choses, idéal du système productiviste. Et dans le clan opposé, celui inspiré par Marx, le communisme n’était qu’une étape provisoire avant l’avènement, toujours reporté, du socialisme.

La quête de plus de bonheur par le sociopolitique

Et justement, dans la première moitié de ce XIXème siècle, se mit en place progressivement le projet d’une acquisition du bonheur terrestre pour tous par plus de justice sociale, par plus d’égalité entre les individus, par plus de solidarité dans le monde du travail et dans la vie de tous les jours. C’est toujours le clivage central (après celui, peu à peu dépassé entre croyants et incroyants, entre Eglise et Etat) qui agite le monde de la politique aujourd’hui, entre ceux qui entendent maintenir les privilèges exorbitants de quelques-uns (appelés les 1% par les altermondialistes, mouvance souvent proche des post-matérialistes) et les divers mouvements dits de gauche.

Pendant plus de 50 ans, le devant de la scène anglaise, française, états-unienne fut occupé par des socialistes et des anarchistes très créatifs. Impossible de détailler ici cette floraison d’idées mais aussi et surtout d’expériences originales. Citons quelques-uns des plus connus : Owen, Saint-Simon, Fourrier, Considérant, Godin, Morris, Thoreau… A cette époque, le bonheur, individuel et collectif était expérimenté sous bien des formes. Le corps et l’esprit participaient également de cette recherche et on sourit parfois aux descriptions hyper-minutieuses des familistères de Fourrier et à ses théories sur les rapports affectifs et sexuels qui feraient rougir les adeptes des mœurs libérées des hippies et autres révoltés des années 1960 et 1970.

Hélas, fin du XIXème, c’est une autre conception de la recherche de plus de bonheur par plus d’égalité qui s’imposa. Se dénommant elle même « socialisme scientifique » (la science était encore une idole révérée en ces temps-là), elle moqua les expériences de bonheur bien plus réel en les affublant du nom de « socialisme utopique ». Aujourd’hui, les utopies sont ressenties plutôt positivement par , certes considérées comme des projets ambitieux dont les auteurs devraient se douter qu’ils ne se réaliseront pas comme ils l’ont imaginé mais qui, de tous temps, furent les prémisses de futures avancées sociales, politiques et philosophiques.

Peut-on considérer que l’avancée vers le bonheur social et collectif s’est immobilisée avec le succès des thèses de Marx et Engels et leur mise en œuvre pratique ? Est-ce dû au fait que les premières concrétisations eurent lieu en 1917 dans un pays arriéré et féodal tel que la Russie ? Difficile à dire mais c’est un fait historique probablement déterminant. Par la suite, les variantes léniniste, stalinienne, maoïste ou pol-potienne décrédibilisèrent définitivement le « socialisme réel » et le communisme. Mais sur le plan de la recherche du bonheur, la faiblesse majeure des régimes soviétiques et assimilés fut le retour du « salut » dans le futur. En effet, si le « paradis » recherché n’est plus, ici, céleste, il est toutefois promis pour plus tard, lors de l’avènement d’une société « socialiste », dans un temps et dans une forme non définis. Ce n’est sans doute pas un hasard, si le tyran soviétique le plus sanguinaire, Staline, fut séminariste pendant 5 ans avant de devenir le « petit père des peuples ». Une nouvelle religion, séculaire, était née et le KGB et les commissaires du peuple n’avaient rien à envier à l’Inquisition. Le sacrifice et le dolorisme étaient revenus à la mode mais les espoirs placés dans la notion de socialisme avaient perdu un siècle.

L’autre religion séculière, celle promettant le bonheur par l’accumulation de toujours plus de choses mortes, ne fut guère plus exemplaire. Hitler, Franco, Mussolini, Salazar, voire Pétain, ont démontré que la démocratie représentative ne protégeait pas de la dictature ni du massacre des innocents. D’ailleurs, les épopées coloniales et les guerres de décolonisation ont prouvé que le bonheur par le matérialisme capitaliste, n’est certainement pas pour tous. Par la suite, le nouveau gendarme du monde, les USA via la CIA, ne se sont guère embarrassés de compassion pour asseoir la domination mondiale du productivisme : Mossadegh, Allende, Saddam Hussein, Kadhafi…, les uns meilleurs et les autres pires, ne sont plus là pour en témoigner.

Durant ce siècle plutôt noir, on peut comprendre que les écrivains, philosophes, poètes et cinéastes n’ont pas souvent proposé des utopies mais nous ont offert des dystopies plutôt effrayantes. S’appuyant sur les philosophes sceptiques de l’antiquité grecque et romaine, la possibilité du bonheur fut mise en doute. Platon ou Socrate furent convoqués pour accréditer des théories pessimistes. Cioran, Kafka ou Houellebecq nous ont raconté des histoires plutôt traumatisantes, Munsch a poussé un Cri pictural glaçant et même les poètes (qui voient plus loin que l’horizon [11]) ont parfois cédé à la tentation de la perte d’espoir dans un possible bonheur. Même le joyeux Pierre Perret a chanté « Fillette ne prends pas ma main, mes doigts ont effeuillé tant de roses, que de parler d’amour encore je n’ose ; le bonheur c’est toujours pour demain… » [12] et Alain Souchon nous a servi de nombreux petits bijoux poétiques décrivant L’ultramoderne solitude [13]. Certes, des Alain, des Bergson, des Misrahi, ont tenté de nous rassurer sur l’intérêt de toujours poursuivre le bonheur mais les faits, souvent têtus dans leur négativité, ont rendu cette espérance bien fragile.

De nouvelles voies s’ouvrent enfin

Après tant de tours et de détours dans la recherche de la félicité, une part conséquente de l’humanité s’est trouvée à la tête d’un héritage encore inconnu dans l’histoire : grâce aux progrès des sciences et techniques, grâce aux sacrifices de plusieurs générations, grâce à la sagesse des nations ayant développé des régimes sociaux-démocrates, la malédiction de la rareté matérielle fut potentiellement levée. Qu’allaient faire les sociétés de cette possibilité du bien-être matériel possible pour la totalité de certains peuples ? Il est évident que la majorité au sein de ces peuples n’a pas osé un changement profond et a souhaité continuer sur la lancée acquise et faire confiance aux recettes du passé… « On ne change pas une équipe qui gagne » n’est-ce pas ? Mais, comme bien souvent, garder une formule valable dans un contexte donné, alors que ce contexte change, est une erreur à long terme. C’est tout le contenu des démonstrations sociales et politiques lumineuses [14] d’Ivan Illich sur l’effet contre-productif de l’excès de ce qui a pu être un bien à petite dose.

Que l’on permette à un objecteur de croissance de ne pas faire un plaidoyer pro domo sur ce qui a émergé et de laisser ce soin au grand spécialiste de la joie qu’est Frédéric Lenoir, philosophe et connaisseur des pensées d’auteurs ayant eu le bonheur au centre de leurs réflexions. Il écrit : « Nous assistons, depuis une bonne dizaine d’années, à la naissance de ce que j’appellerais la ’’troisième révolution individualiste’’. Quelque chose a en effet commencé à changer à la fin des années 1990 et au début des années 2000 avec, de manière concomitante, l’essor et la démocratisation du développement personnel, des spiritualités orientales ou de la philosophie comme sagesse, mais aussi avec la naissance du mouvement altermondialiste et l’apparition des forums sociaux, le développement de la conscience écologique, l’irruption de nombreuses initiatives de solidarité à l’échelle de la planète comme le microcrédit, la finance solidaire, ou encore, plus récemment, le mouvement des Indignés. Ces divers mouvements sont révélateurs d’un besoin de redonner du sens tant à sa vie personnelle à travers un travail sur soi et un questionnement existentiel, qu’à la vie commune à travers un regain des grands idéaux collectifs. Ces deux quêtes apparaissent d’ailleurs souvent comme intimement liées. Ce sont fréquemment les mêmes personnes qui accomplissent un travail psychologique ou spirituel sur elles-mêmes, qui sont sensibles à l’écologie, s’engagent dans des associations humanitaires participent à des actions citoyennes, etc. ». [15]

On peut n’être pas d’accord avec Lenoir sur la date d’apparition des modes de vie et de pensée qu’il décrit ci-dessus et que j’ai rassemblés sous le qualificatif de « post-matérialistes », mais il résume en quelques phrases le renouveau sociétal que j’aborde dans ce texte. S’il est vrai que ce ne fut évident et « grand public » qu’à partir des années 1990, les débuts de cette aventure nouvelle de la pensée humaine ont vu le jour de façon consciente et volontariste dès 1950.

Abordons donc enfin comment les post-matérialistes essaient de définir ce qui pourrait mener au bonheur depuis la seconde moitié du XXème siècle. Ici, comme précédemment, je me référerai à beaucoup de philosophies et spiritualités passées et contemporaines. Cela ne veut pas dire que les écolos, les adeptes d’une gauche post-matérialiste et autres décroissants ont lu tous ces auteurs (ni moi-même d’ailleurs) mais nous sommes tous immergés dans un bain intellectuel qu’irriguent, directement ou indirectement, ces sources de sagesses passées et présentes.

Ceux qui veulent plus que le bonheur

Avant de décrire comment les post-matérialistes essaient d’être un peu plus heureux (ou un peu moins malheureux, c’est selon le degré d’optimisme ou de pessimisme de départ), voyons ceux qui sont en quête de quelque chose de plus que le simple bonheur. Cette aspiration est fort bien exprimée par Marguerite Yourcenar dans sa phrase, « Qu’il eût été fade d’être heureux !  » [16]. Serge Gainsbourg, par la voix de Jane Birkin nous avoue aussi, vouloir plus : « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve… Dis-moi que tu m’aimes encore si tu l’oses, j’aimerais que tu te trouves autre chose de mieux ; fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve, se dire qu’il y a over the rainbow, toujours plus haut le soleil above, radieux… ». Il est en effet des personnes qui, en dehors de l’idéalisme religieux très courant, préfèrent un autre objectif de vie, plus élevé selon eux, que le simple bonheur. On pense à Socrate, qui voit la morale et la justice comme supérieures, de même que Kant. « Vaut-il mieux être Socrate malheureux ou un cochon heureux ? » ont dit certains. Question sans doute vaine, si l’on en croit Schopenhauer, un autre grand sceptique, qui affirme que « l’homme est certes libre de faire ce qu’il veut, mais il ne peut vouloir ce qu’il veut » [17]. Avant Freud, Schopenhauer (dont la vie ne fut qu’une longue suite de malheurs…) ne laisse à l’homme guère de libre arbitre, contraint par son « caractère » à de bien pauvres choix.

Parmi les post-matérialistes, on en trouve pour qui le combat pour une société post-croissanciste (qu’ils jugent absolument nécessaire à la survie de la civilisation, de l’espèce humaine ou même de la vie sur Terre) est d’une urgence telle qu’ils en négligent des occasions de bonheur personnel pour donner priorité à leur combat « politique ». Une telle attitude est peut-être noble mais elle peut conduire à des crispations « contre-productives » comme dirait Illich… C’est ainsi que dans leur livre, Comment tout peut s’effondrer [18], Servigne et Stevens décrivent 5 types de réponses face à la possibilité de la fin prochaine de notre civilisation industrielle. Ils dépeignent ainsi des individus très engagés qu’ils qualifient de « collapsologues  ». Ce profil caractériel ressemble un peu à celui du militant de gauche du siècle passé, sacrifiant son confort, son bien-être personnel et même sa vie, leur préférant la poursuite d’un idéal si prenant que cela l’emporte sur toute autre source de satisfaction [19]. Ceux-là sont probablement les héritiers post-matérialistes d’une tradition qui depuis Platon jusqu’aux militants révolutionnaires, en passant par le christianisme, préfère les promesses d’un idéal sublimé aux réalisations imparfaites du présent, tradition justement baptisée du nom d’« idéalisme ».

Les cheminements les plus empruntés

Quand j’avais 15 ans (au début des années 60), les seules allusions à la manière de concevoir le bonheur que s’autorisait l’enseignement en Belgique avaient lieu au cours de latin où l’on abordait les épicuriens et les stoïciens. Même si c’était caricatural, on se voyait proposer une alternative entre recherche d’un certain plaisir par les épicuriens (carpe diem nous offrait-on) et volonté de maîtrise des désirs et passions prônée par les stoïciens. Cela s’est pas mal affiné depuis lors, avec notamment le constat que le stoïcisme partage des options de contrôle des passions et de détachement du matériel avec d’autres traditions venues d’Orient, et en particulier avec le bouddhisme. En effet, Zénon (335-264 av. JC), « l’homme du portique », prônait, comme le Bouddha, une philosophie volontariste ayant pour fondement le principe qu’il convient de faire coïncider notre volonté avec l’ordre cosmique. Sans identifier l’ataraxie et l’autarcie de l’un avec le nirvana de l’autre, l’évitement des désirs « non appropriés » et des attachements ou passions dévoreurs de paix de l’âme est une convergence totalement évidente entre ces deux pensées.

Il est logique que des décroissants, simplicitaires et post-matérialistes soient attirés par cette façon d’être bien dans sa peau puisqu’ils refusent, peu ou prou, ces désirs très matérialistes imposés par l’ordre marchand, non seulement parce que leurs excès précipitent la destruction des écosystèmes terrestres mais aussi parce qu’ils sont porteurs de détresse morale. Se contenter de satisfaire ses véritables besoins, tout en s’octroyant un peu de superflu à condition qu’il ne consomme ni trop d’énergie, ni trop d’argent, ni trop de temps, est une attitude vers laquelle ils tendent. Même si les simplicitaires fréquentent souvent les ouvrages de vulgarisation du (des) bouddhisme(s), ils sont cependant trop occidentaux pour aller jusqu’à vouloir se libérer de tous les désirs qui pourraient les perturber. Ils tentent néanmoins de choisir parmi tant de désirs aujourd’hui offerts, ceux qui tirent vers le haut plutôt que vers le bas. Et puisqu’ils ne s’attardent pas à élargir sans cesse les besoins des premiers étages de la pyramide de Maslow [20](besoins physiologiques de nourriture, d’habillement, d’un toit ou de sécurité physique), ils recherchent la satisfaction d’autres niveaux (insertion dans une communauté, de choix plutôt qu’imposée, réalisation de soi dans une activité valorisante…).

Il faut dire que ce n’est guère facile de s’autolimiter au début du XXIème siècle. Si les révoltes libertaires des années 60 et 70 (mai 68 en France) n’ont pas débouché sur le moindre progrès social, la libéralisation des mœurs, la tolérance envers tous les comportements non reconnus par la tradition bourgeoise, les combats pour toutes les marges, ont permis un hédonisme jouisseur et tentateur, assez largement pratiqué dans le monde post-matérialiste [21]. Mais les plaisirs des sens sont en général peu énergivores (faire l’amour consomme moins que de s’acheter une nouvelle BMW, boire un verre - ou deux ou trois… - de bon vin n’épuise pas les terres rares comme les gadgets électroniques de nouvelle génération, courir les musées coûte moins cher que d’assister aux matches de foot, etc.). Les plaisirs ne sont donc pas bannis et selon les caractères et les préférences, l’on parvient à orienter ses « passions » vers des satisfactions durables qui ne nuisent pas à autrui.

Des passions qui ne procurent pas des plaisirs éphémères, et qui sont souvent le fait des écologistes, sont celles liées à la nature [22] et aux animaux. Des simples promeneurs et arpenteurs des bois, campagnes et montagnes jusqu’aux naturalistes experts d’un domaine de la nature ou d’un autre, les post-matérialistes concrétisent souvent cet amour du vivant qui fut, de tous temps et en tous lieux l’apanage des simplicitaires. Il est frappant de constater que le respect de la vie sous toutes ses formes est commun aux sagesses orientales et aux philosophes appréciés des objecteurs de croissance. L’environnementalisme prédispose évidemment à une telle attitude. Comme le dit le moine bouddhiste et philosophe Matthieu Ricard [23], aimer sa famille c’est bien mais assez généralisé ; aimer tout son village, c’est déjà mieux ; aimer tous les gens de son pays (et pas seulement nés de souche et qui vibrent à la vue du même drapeau et au son du même clairon), c’est encore plus rare ; aimer l’humanité entière c’est vraiment un stade très élevé de l’agapè ; mais aimer tout le vivant est le stade le plus élevé du respect qui conduit souvent au végétarisme qui est bon non seulement pour les animaux mais aussi pour la santé du végétarien et pour les affamés du monde entier, puisque l’élevage industriel, non content d’être une machine à créer de la souffrance animale, est aussi un gouffre à calories végétales dont manquent les 900 millions d’humains qui souffrent toujours de la faim en 2016.

Bonheur individuel ou bonheur collectif

Stoïcisme, bouddhisme, hédonisme tempéré, voilà de tentantes fenêtres ouvertes sur le bonheur mais elles sont individuelles. Et l’homo post-materialis n’est pas un égotiste. Comme le dit si bien Gandhi, « Vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre » est plus nécessaire que jamais en ces temps où les gavés du nord devraient un peu se modérer quand on réalise qu’ils épuisent l’équivalent de plusieurs planètes Terre et ce uniquement grâce à la misère de près des 2/3 de l’humanité. Le bonheur individuel est ainsi embrumé par la conscience, voire la culpabilité, face à l’injustice du monde engendrée par le néo-libéralisme capitaliste. Chacun y répond selon son caractère et ses possibilités et cela se traduit soit par la philanthropie, soit par le bénévolat dans des activités humanitaires, soit par l’engagement dans des mouvements et même parfois partis politiques… toutes actions tournées vers les autres (les cumuls ne sont pas interdits). On peut parfois regretter que ceux qui choisissent une des manières de faire société, de se solidariser, de concrétiser le troisième terme trop oublié de la trilogie républicaine, la fraternité, soient souvent trop critiques envers ceux qui, bien qu’allant dans la même direction, empruntent d’autres chemins que le leur. Qui peut, en effet, savoir ce qui sera le plus efficace contre la logique mortifère du néo-libéralisme capitaliste ? Sera-ce s’extraire du système productiviste et consumériste et lui faire la nique en développant, tant que faire se peut, une réduction de ses consommations excessives, nuisibles tant à son équilibre personnel qu’à celui des écosystèmes terrestres ? Sera-ce en s’investissant dans une des multiples initiatives et organisations qui essaient de construire un petit monde parallèle à celui du culte de la marchandise ? Sera-ce en déstabilisant le pouvoir politique, servile serviteur du pouvoir économique ? Sera-ce en rassemblant sous la même bannière tous ces îlots de vertu menacés de submersion par l’hégémonie culturelle d’une droite plus que décomplexée, redevenue arrogante, méprisante et prête à sacrifier des nations et des classes entières au maintien des privilèges de quelques-uns, privilèges héréditaires ou scandaleusement acquis. N’ayant pas de réponse à ces questions de « tactique », ne serait-il pas sage de respecter les choix de ceux qui ont les mêmes objectifs et ne nuisent pas aux espoirs communs. Certes, on a naturellement envie de voir renforcer ses rangs toujours trop maigres. Certes on a besoin de se rassurer et de se dire qu’on est sur la bonne voie mais ces besoins de réassurance ont souvent conduit à ne voir que l’arbre qui cache la forêt et que, plus proche de soi, on a envie d’abattre pour entrevoir, enfin, les lendemains qui chantent. Accepter la différence superficielle et se solidariser des alliés de fond est une tendance qui se fait jour parmi les « écosocialistes » et qui est peut-être une clé de succès à venir.

Petites et grandes joies simplicitaires

La simplicité volontaire, le choix conscient de ne pas accumuler biens, richesses ou vains honneurs, a été en tous lieux et en tous temps, une option retenue par les sages et les philosophes qui ont recherché les meilleurs moyens de vivre bien et plus heureux. Au XXIème siècle, il est sans doute très compliqué de vivre dans la simplicité, sauf en des communautés très spécifiques. Mais les post-matérialistes inventent mille petits gestes qui vont dans le sens de la simplicité, procurent les petites joies quotidiennes de faire la nique au système et de résister pacifiquement à l’homogénéisation à laquelle aspire le système productiviste.

Eteindre la lumière derrière soi en sortant d’une pièce, acheter malin, local ou bio au petit magasin du « Paki » ou de l’« Arabe » du coin plutôt que dans la superette ou le supermarché d’une multinationale, remplacer ses ampoules électriques à incandescence par le dernier modèle économique ou LED, acheter uniquement des appareils électriques A+, se contenter d’un téléphone portable d’il y a 4 générations à 25€, aller cueillir dans les bois mûres ou myrtilles sauvages et en faire de la confiture, préparer, comme bonne maman, des conserves de légumes, de préférence issus de son jardin ou du potager collectif du quartier, apporter ses déchets biodégradables au compost collectif ou sur celui au fond de son jardin pour ceux qui ont le chance d’en posséder un, jouer à fabriquer soi-même ses savons, détergents ou cosmétiques à partir de produits très simples, faire durer sa vieille bagnole au-delà du raisonnable et la laisser tranquille en lui préférant son vélo (voire la bazarder et s’abonner à un réseau du type Cambio), retirer ses économies de banques commerciales pourries et les mettre dans une banque éthique comme Triodos… J’arrête, il y a mille moyens que les post-matérialistes trouvent pour se faire plaisir et pour ne pas succomber à la logique du marché global. Comme quoi les simplicitaires ne sont pas nécessairement ceux qui vont élever des chèvres dans un causse perdu (ceux qu’aiment interviewer les médias dominants et qui terminent invariablement leur reportage en évoquant l’âge des cavernes ou le retour à la bougie…).

Ah…, vous aussi, vous faites certains de ces gestes ? Et bien, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, vous êtes tout doucement entré sur le chemin de la simplicité sans vous en douter. Ou bien vous êtes resté sur celui qu’empruntaient les générations qui nous ont précédés. Une certaine gauche productiviste a bêtement rejeté la/les tradition(s) au nom d’un progressisme de façade. Dans les années 1990, lorsque les Ecolos ont essayé de réduire la déplorable tendance du one use qui se généralisait aussi pour les emballages de boissons, ils se sont rendu compte que les deux pays européens où cette pratique gaspilleuse était la moins développée étaient le Danemark et le Portugal, le premier ayant renoncé à cette pratique destructrice pour des raisons de saine gestion écologique et le second parce que ses citoyens n’étaient pas encore assez riches (ni stupides ?) pour adopter les pratiques voulues par le système productiviste. Il est amusant de constater qu’après l’impact médiatique du sommet de Paris sur le climat de novembre 2015, ce sont les journaux télévisés et les médias dominants qui redonnent les conseils de recyclage, de réutilisation, d’économie circulaire que prônaient les écologistes des années 1980. Pourvu que ça dure…

Souhaitant généraliser ce refus de l’hyper-consumérisme imposé, Paul Aries, un des chantres français de la décroissance, essaie de faire passer l’idée d’une « grève de la consommation » [24] Cette idée fait tout doucement son chemin et chaque année, en novembre, s’organise une journée « sans achats ». Confidentielle, cette initiative est bien moins efficace que celle déclenchée par les politiques sécuritaires des Etats français et surtout belge qui ont imposé pendant plusieurs jours des états d’urgence sécuritaires pour effrayer le bon peuple et le détourner des véritables dangers qui le menacent. Tous les commerçants ont involontairement participé à cette grève de la consommation dont les effets positifs (avis non partagé par le système productiviste) continuent à se faire sentir plusieurs mois après l’alerte médiatique. Aries explique très bien les effets politiques énormes que pourraient avoir des grèves de la consommation accompagnées de revendications précises. Les syndicats devraient peut-être y réfléchir, eux dont les grèves dans le secteur de la production sont moquées, stigmatisées par les médias aux ordres du pouvoir (comme le dénonce brillamment Jean-Jacques Jespers dans Politique, revue de débats [25]), et finalement souvent relativement efficaces. Frapper les patrons au cœur (c’est-à-dire au portefeuille) via boycotts ou grèves de la consommation, uniraient en un combat commun et potentiellement efficace les défenseurs des travailleurs, les défenseurs de la Planète, les défenseurs des peuples du sud exploités et les défenseurs d’un mode de vie convivial.

Montaigne, Spinoza, Nietzsche, guides spirituels ?

En dehors des philosophes antiques, Montaigne (1533-1592) est un des premiers occidentaux qui a écrit de longues pages sur la recherche du bonheur. Ainsi, il a dit « Le bonheur du sage consiste à aimer la vie et à la goûter pleinement. C’est une perfection absolue et pour ainsi dire divine que de savoir jouir loyalement de son être  » [26]. Humaniste pionnier qui a cherché la félicité ailleurs que dans la quête du salut chrétien, Montaigne propose une sagesse joyeuse, recherche d’harmonie au quotidien, adaptée à la nature de chacun, pas trop exigeante mais équilibrée. Ce projet plaît aux hédonistes modérés que sont les post-matérialistes. Frédéric Lenoir, spécialiste de la joie [27], rapproche la pensée de Montaigne de celle des taoïstes. Il résume ainsi cet accord intellectuel : « Rien n’est plus précieux que la vie et, pour être heureux, il suffit d’apprendre à aimer la vie et à en jouir avec justesse et souplesse, selon sa nature propre. Tchouang-tseu et Montaigne ont aussi un trait commun : l’humour. Ces deux sceptiques se moquent des dogmatiques, se plaisent à raconter des anecdotes truculentes, tournent en dérision les suffisants, savent rire d’eux-mêmes et de leurs semblables ». Très proche, de fait, d’un certain goût de la dérision désabusée et ironique des post-matérialistes confrontés à la brutalité des la logique majoritaire du monde de la concurrence et de la démesure que le système tente d’imposer.

Un autre penseur sur lequel tentent de s’appuyer ceux qui cherchent un peu de bonheur sans consumérisme est Spinoza (1632-1677). Les post-matérialistes apprécient la vie sobre qu’il a pratiquée, sans aller jusqu’à l’ascèse. Ils retiennent que Spinoza considère que l’homme ne peut se libérer de sa servitude qu’à l’aide de sa raison : il ne naît pas libre, il le devient. Son Ethique [28] est la recette que Spinoza propose pour accéder à la joyeuse liberté qui est sa définition du bonheur. Farouchement opposé au dualisme chrétien ou celui de Descartes, qui imagine une âme et un corps séparés, ce juif portugais ayant fui l’Inquisition jusqu’à Amsterdam est un des premiers penseurs athée mais utilisant des termes chrétiens par nécessaire prudence (caute est sa devise). Publié anonymement, son Tractatus théologico-politicus déconstruit la Bible au nom de la raison et prône un Etat laïque garantissant une liberté d’expression religieuse et politique.

Spinoza qui fut tellement victime de l’intolérance (tant des catholiques que des sa communauté juive) est partisan d’une grande tolérance que tendent à atteindre les post-matérialistes. S’ils essaient de ne pas céder aux sirènes d’un hédonisme consumériste ou de mœurs pseudo-libérées, ils acceptent avec lui que le désir est le moteur qui anime tout être humain, même si la raison reste le volant qui doit choisir la direction vers laquelle pousse ce moteur désirant. Spinoza n’est donc pas de l’avis des bouddhistes qui recherchent le bonheur dans un grand détachement vis-à-vis des choses de la vie. Au contraire, avec son conatus, il approuve le fait que « chaque chose, selon sa puissance d’être, s’efforce de persévérer dans son être  ». Chaque vivant a, dès lors, le droit de vouloir « une augmentation de sa puissance  ». De par la rencontre avec les autres, l’individu augmente sa puissance d’agir et il en résulte un sentiment de joie. A l’inverse, toute diminution de puissance engendre de la tristesse.

Bien avant Nietzche, Spinoza remettait en cause la notion de Bien et de Mal (avec majuscules…). Il ne voyait, lui, que les notions du bon et du mauvais : « Nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être ». Il rejette donc bien les morales descendues du ciel qui, à coups de « tu dois » nous évitent de réfléchir à ce qui est bon ou mauvais pour chacun. Cela ne veut pas dire que Spinoza (et les post-matérialistes par lui inspirés) rejettent les règles et les lois. Mais celles-ci sont déterminées collectivement et ont pour logique le respect d’autrui et de la vie commune. Comme Rousseau le dira plus tard, le contrat social institué collectivement doit donc obliger tous les citoyens. Nietzche lui aussi ira Au-delà du bien et du mal et pourra (ce sera évidemment bien moins dangereux à son époque), affirmer la mort de Dieu. Michel Onfray est celui qui, au début du XXIème siècle, relaie le plus ardemment cette vision nietzschéenne (et avant lui spinozienne).

Montaigne, Spinoza, Nietzsche… voilà des penseurs dits « matérialistes » qui inspirent les post-matérialistes. Cela pourrait paraître paradoxal. Mais il ne s’agit évidemment pas du matérialisme qu’ils dénoncent. Il s’agit ici de ceux qui ne fondent pas leur pensée sur une transcendance et s’opposent aux « idéalistes » dont Platon, Jésus ou Kant sont les penseurs les plus révérés. Donc, pas d’idéal, pas de morale transcendante mais une (des) éthique(s) réfléchies, décidées par chacun sur base de sa propre réflexion. On peut même constater que les chrétiens décroissants cités plus haut participent aussi à cette redéfinition de la morale et ne suivent pas aveuglément les dogmes religieux mais se bricolent leur propre morale, influencée par leur foi mais aussi par d’autres valeurs véhiculées par la société dans laquelle ils vivent.

Nature oui, mais quelle nature ?

Dans les lignes qui précèdent le mot nature revient près de 12 fois. Et ce mot n’apparaît pas uniquement dans un contexte lié à l’environnement naturel (que les post-matérialistes défendent évidement) mais aussi en lien avec notre nature intime. La nature ainsi évoquée n’est donc pas une nature extérieure que l’on devrait respecter mais aussi notre nature d’humains. En cet automne 2015, lors des manifestations qui ont (si difficilement) encadré la tenue de la COP21 à Paris, un slogan revenait souvent : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ! ». Traduction concrète, pratique, par ces jeunes décidés, organisés et combatifs, du rejet du dualisme des religions du Livre ou celle de Descartes (qui a réussi à imposer à l’Occident sa volonté de nous « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »).

On a dit plus haut que le christianisme était une philosophie dualiste mais avec les François (d’Assise et Bertoglio), cela n’est plus aussi évident. Dans l’encyclique Laudato ’Si, il est dit « La conviction que, créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble  ». Certes, le pape insiste sur la « spécificité » de l’homme : « Cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l’être humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité » mais c’est quand même un sacré revirement. Il y a bien une tentative de synthèse par François : « Le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel si en même temps il n’y a pas dans le cœur de la tendresse, de la compassion [29] et de la préoccupation pour les autres êtres humains  » mais si l’on disait que cette phrase est de Matthieu Ricard [30], tout le monde la croirait. L’œcuménisme de François ne s’adresserait-il pas seulement aux orthodoxes, anglicans et autres coptes mais irait-il jusqu’aux bouddhistes ? Plus fou encore, ne rejoint-il pas la pensée animiste qui, elle aussi, conçoit une (comm-)union entre tous les vivants (encore plus intime puisque humains et autres vivants serions différents physiquement mais semblables quant à nos âmes - anima -, voir Descola [31]).

La dernière question

De ce qui précède, il ressort que, pour approcher le bonheur, les post-matérialistes pratiquent, sans la savoir sans doute, ce qu’Edgar Morin appelle l’« esprit de la vallée », lui-même inspiré du taoïsme [32] : laisser couler jusqu’à soi, tels de petits ruisseaux de sagesse, des traditions spirituelles diverses et les mélanger en un courant unique, le fleuve, qui va vers l’océan. Relativisme, diront les esprits chagrins. Tolérance et synthèse, répondront les optimistes.

Dans l’état actuel de la réflexion des décroissants et simplicitaires, il n’est pas proposé de comportements à privilégier après l’affranchissement des contraintes du productivisme (consommation obsessionnelle, servitude du salariat…). Que faire du temps et de l’énergie libérés ? Les post-matérialistes expérimentent des modes de vie qui tentent d’intégrer une constante dans les philosophies décrites plus haut : nous sommes libres non pas lorsque nous n’en faisons qu’à notre tête mais lorsque nous parvenons à donner forme aux vrais besoins qui sont en nous.

Si on constate une convergence des modes de recherche du bonheur, il reste cependant choisir quelle priorité on retient dans ses choix de vie : se centrer sur son changement personnel, sa vie privée ou opter pour un combat plus collectif, se battre pour changer la monde tant qu’il en est encore temps. Militantisme existentiel prône Christian Arnsperger [33], militantisme politique plus traditionnel répondent Servigne et Stevens avec leur modèle du « collapsologue » [34]. Choix cornélien que chacun résout selon son tempérament, son optimisme ou son pessimisme, la période de sa vie, l’intensité de sa prise de conscience, son degré d’altruisme ou d’individualisme… La mise en évidence de cette question du « comment ? » qui traverse les esprits des post-matérialistes est fort bien développée par Emeline de Bouver dans son article « Le choix de la cohérence » [35].

On observe des réponses très différentes quant à ce choix. Sans doute est-ce logique : pourquoi vouloir imposer une seule manière de vivre quand on professe la tolérance et la supériorité de la diversité sur l’uniformité. Stéphane Lavignotte synthétise magistralement cette apologie de la pluralité des modes de résistance dans la conclusion de son livre La décroissance est-elle souhaitable ? Il réfute la logique de Hégel qui prône la synthèse comme issue de la confrontation de la thèse et de l’antithèse et propose le maintien d’une pluralité d’options. Il rejoint en cela Michel Foucauld [36], Deleuze et Gattari qui défendent l’option d’une multitude de micro-résistances, ce qui est exactement ce qu’on commence à observer dans la mouvance post-matérialistes et que l’on découvre dans le documentaire Demain, phénomène médiatique du début 2016. Et pour terminer sur une sagesse venue de loin, reprenons l’aphorisme du Rabbin Hillel, quasi contemporain du Christ et qui nous offre cette belle sagesse de vie : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Et si je ne suis que pour moi, qui suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? » [37].

[2Epicure, Lettre à Ménécée, Paris, GF Flammarion, 2009.

[3Saint Augustin, La vie heureuse, Paris, Rivages Poche - Petite bibliothèque, 2000.

[4Aristote, Ethique à Nicomaque, Paris, Vrin, Bibliothèque des textes philosophiques, 1994.

[9Le « pape » français de la décroissance, Serge Latouche, dit le plus grand bien de l’encyclique de François dans le journal du MAUSS : http://www.journaldumauss.net/?Loue-sois-tu-Francois-Laudato-si .

[11Jean Ferrat, « Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon, et le futur est son royaume ». http://www.boiteachansons.net/Partitions/Jean-Ferrat/La-femme-est-l-avenir-de-l-homme.php .

[14Illich Ivan, La Convivialité, Paris, Seuil, 1973, Énergie et équité, Paris, Seuil, 1973 ; Némésis médicale, Paris, Seuil, 1975 ; Le Chômage créateur, Paris, Seuil, 1977…

[15Lenoir Frédéric, Du bonheur, un voyage philosophique, Paris, Librairie Arthème Fayard, Le Livre de Poche, 2013.

[16Feux (1935), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, Paris, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982. Yourcenar, née à Bruxelles en 1903, est, à mon humble estime, un des grands écrivains du XXème siècle. Il est logique que tant d’intelligence, de lucidité, de sensibilité, aient fait d’elle une pionnière de l’écologie dans les années 1970 aux Etats-Unis.

[17Schopenhauer Arthur, Essai sur le libre arbitre, Paris, Librairie Payot, Poche, [1886]1992.

[18Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Anthropocène, 2015

[19Les « collapsologues » se passionneraient pour l’avenir de l’humanité et leur activisme donne sens à leur vie. « Etudier, partager, écrire, communiquer, comprendre devient progressivement une activité chronophage, que l’on peut estimer à la fréquence et la longueur des livres publiés, ou des articles et commentaires postés sur les blogs et les sites consacrés à la question. Curieusement, ces « geeks du collapse », dont les plus célèbres sont surnommés les « collapseniks », sont souvent des ingénieurs… et des hommes. C’est d’ailleurs, à en croire un vétéran, un facteur fréquent de rupture chez les couples, puisque lorsque la femme ne voit dans l’effondrement qu’un sujet de conversation parmi d’autres (et qu’elle demande à son mari de ne pas aborder ce sujet en famille ou devant ses copines), le mari, lui, commence à (…) à participer à des réunions interminables de transition… » (dans 17).

[21Michel Onfray est sans doute celui qui vulgarise le mieux cet hédonisme bien compris. Il fut parfois, selon moi, un peu élitiste en ce sens qu’il renvoyait à leur propre responsabilité ceux qui n’osaient ou ne pouvaient se libérer des chaines des pensées doloristes, sacrificielles et pessimistes décrites plus haut. Mais dans son dernier livre, Cosmos, (qu’il dit être le premier) et après des épreuves de deuil personnelles il est devenu plus tolérant, s’ouvre aux pensées bouddhistes, animistes et autres paganismes pour les accorder avec son hédonisme bien compris. Onfray Michel, Cosmos, Paris, Flammarion, 2015.

[22« Je m’en allais dans les bois parce que je souhaitais vivre délibérément, ne faire face qu’aux faits essentiels de la vie, et voir si je pouvais apprendre ce qu’elle avait à enseigner et non découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n’avais pas vécu. », dans Walden ou la vie dans les bois de David Thoreau qui est une référence chez les simplicitaires.

[23Ricard Matthieu, Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance, Paris, Edition Nil, 2013

[24Aries Paul, La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, Paris, La Découverte/Poche, 2010.

[26Montaigne Michel de, Essais, III, De l’expérience, Paris, Folio classiques, 2009.

[27Lenoir Frédéric, La puissance de la joie, Paris, Fayard, 2015.

[28Spinoza Baruch, Ethique, Paris, GF Flammarion, Poche, [1677], 1993.

[29Notez bien les substantifs : « tendresse » et « compassion » et pas « amour » et « charité »…

[30Ricard Matthieu, Plaidoyer pour les animaux, Vers une bienveillance pour tous, Paris, Pocket, collection Evolution, 2015.

[31Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2005.

[32Morin Edgard, La Méthode, 1 - La nature de la nature, Paris, Seuil, 1977.

[33Arnsperger Christian, Ethique de l’existence post-capitaliste, pour un militantisme existentiel, Paris, Cerf, 2009.

[34Servigne Pablo, Stevens Raphaël, Comment tout peut s’effondrer, Manuel de collapsologie, Paris, Seuil, collection Anthropocène, 2015.

[35 De Bouver Emeline, « Le choix de la cohérence » dans Vive la transition ?!, Politique revue de débat n°90, mai-juin 2015.

[36Il n’y a pas « un lieu du grand Refus, âme de la révolte, foyer de toutes les rébellions, loi pure du révolutionnaire. Mais des résistances qui sont des cas d’espèce : possibles, nécessaires, improbables, spontanées, sauvages, solitaires, concertées, rampantes, violentes, irréconciliables, promptes à la transaction, intéressées ou sacrificielles. (…) Cela rend possible une révolution ».


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