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Les partis politiques, des instruments de conquête du pouvoir

C’est pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453), durant laquelle s’opposèrent la dynastie des Plantagenêts à celle des Valois, qu’émergea la notion de « parti » [1]. Il s’agissait alors du « parti Armagnac » et de celui des Bourguignons qui s’affrontaient pour la conquête du trône de France. Ils n’ont de partis que le nom de ce qu’on considère e aujourd’hui comme des partis politiques. En effet, jusqu’au XVe-XVIe siècle, ces partis font plutôt référence à des groupements, des ligues, des factions dont la première raison d’être est de soutenir une personnalité dans sa conquête du pouvoir en vue du partage des faveurs et privilèges qu’offre cette position.

Bien que la conquête des lieux de pouvoir se maintiendra, jusqu’à nos jours, comme l’objectif fondamental des partis politiques, ceux-ci vont évoluer au gré de l’histoire et du développement politique des sociétés. A partir du XVIIe et du XVIIIe siècle, se développent, notamment en Angleterre et en France, des partis politiques dont la conquête des leviers de décision devient le moyen privilégié pour imposer leurs solutions aux problèmes de leur temps. Dans l’Angleterre du XVIIe siècle c’est l’opposition virulente entre le parti tory et le parti whig, la contradiction de leurs projets politiques, qui va structurer le débat politique. En ces temps les partis politiques ne sont pas encore les organisations structurées que nous connaîtrons par la suite. Ils constituent plutôt des courants d’opinion porteurs d’une vision originale de la société et des dynamiques qui l’animent. Ce sont des élus, des journaux, des clubs, des associations qui partagent un projet politique qu’ils veulent diffuser dans l’opinion et qui vise finalement à la prise de pouvoir pour le réaliser.

La forme des partis politiques va connaître une évolution fondamentale avec l’élargissement progressif du suffrage électoral et l’irruption progressive des masses dans le champ politique. Les partis politiques ne peuvent plus se limiter à convaincre une oligarchie limitée en nombre. Il leur faut s’adresser à ce qu’on va appeler "les masses". Dans toute l’Europe, dès la fin du XIXe, des partis politiques vont se constituer pour agréger le plus grand nombre de citoyens autour d’une vision politique et d’un projet de transformation de la société. Le XXe siècle voit l’installation progressive du suffrage universel qui fait des élections le moment au cours duquel se confrontent des projets idéologiques antagonistes portés et soutenus par les différents partis politiques en présence. C’est cette forme de partis politiques qui se maintiendra peu ou prou jusqu’à nos jours.

Qu’est-ce qu’un parti politique ?

Les partis politiques sont des entreprises du politique mais elles ne sont pas les seules. Comment distinguer un parti d’un mouvement politique ou d’un groupe de pression qui l’un comme l’autre veulent exercer une influence sur le devenir politique de la société ? On peut classiquement définir un parti politique par trois caractéristiques. La première est qu’il vise l’exercice du pouvoir. Sa raison d’être c’est la conquête du pouvoir et des leviers de décision. Dans une démocratie parlementaire, les partis politiques participent aux élections dans le but de constituer une majorité au parlement à même de leur ouvrir les portes du gouvernement. Cette première caractéristique distingue par conséquent les partis politiques des autres groupements à vocation politique mais non-électorale. La deuxième caractéristique est liée à la première : s’il vise la conquête du pouvoir, le parti politique cherche pour cela l’adhésion de la population afin d’accéder aux leviers de la décision. Cette quête du soutien populaire vaut naturellement pour les échéances électorales mais pas seulement. En effet, tout au long du XXe siècle, les partis politiques dits de masse, à l’exemple des partis communistes, socialistes ou démocrates-chrétiens, ont également voulu assurer un encadrement continue de leurs militants tout au long de leur existence. La troisième caractéristique développée par plusieurs auteurs dont Serge Bernstein consiste à considérer que la durée de vie des partis politiques doit être d’au moins une génération pour s’assurer qu’ils soient véritablement l’instrument d’une vision originale et cohérente de la société. S’en trouvent dès lors exclus tous les groupements politiques de circonstance constitués uniquement autour d’une personnalité et qui ne dépassent pas la durée de vie de celle-ci ? Il ressort, de ces trois caractéristiques, une définition générale du parti politique comme une organisation durable, sous-tendue par une vision cohérente de la société et de ses problèmes, qui vise la conquête du pouvoir en mobilisant l’adhésion de la population.

Les partis politiques jouent un rôle fondamental dans nos sociétés démocratiques. Ils rassemblent autour d’eux la portion de la population qui s’identifient à leur vision politique et leur projet de société. La fidélisation et l’élargissement de cette portion est fondamentale pour un parti politique. C’est la raison pour laquelle il va mobiliser des moyens pour faire connaître, notamment lors des échéances électorales, sa vision idéologique et ses propositions politiques sur un ensemble de sujets qu’il va considérer comme étant au centre des préoccupations des citoyens. Le parti politique assume en conséquence une fonction de représentation et d’organisation du débat démocratique. Les partis politiques organisent et catalysent la délibération démocratique. En faisant valoir leurs différences, ils illustrent l’ensemble des options à la disposition d’une société dans la construction politique de son devenir. A cette fonction de catalyseur du débat démocratique s’ajoute également un rôle de médiation et de formulation : les partis politiques « formatent » les problématiques pour lesquelles ils se proposent d’apporter des solutions. Ils organisent les aspirations atomisées de l’opinion dans des schémas de sens qui prétendent faire le lien entre les problèmes vécus et les solutions politiques qu’ils se proposent d’apporter.

Ce qu’il y a d’inactuel dans les partis politiques

Le système des partis politiques est en crise. Les partis de gouvernement sont particulièrement discrédités dans l’opinion. Plus encore, les partis politiques constituent les institutions pour lesquelles les citoyens expriment le moins d’adhésion et de confiance. Les symptômes de cette crise des partis se retrouvent dans la volatilité croissance des suffrages, l’érosion globale de l’adhésion des partis politiques de gouvernement, la poussée de l’abstention (y compris lorsque le vote est obligatoire) mais aussi le développement du vote pour des partis politiques « extrêmes » qui font de leur inexpérience gouvernementale un atout central.

En quoi consiste cette crise des partis politiques ? Peut-elle être ramenée à un déséquilibre de « l’offre politique » ? C’est-à-dire à un décalage entre, d’un côté, les attentes des citoyens, et de l’autre, les pratiques, les visages et les idées des partis en présence ? L’irruption et l’installation progressives de partis atypiques et disruptifs dans le paysage politique espagnol (Podemos, Ciuadadanos) ou italien (Le Mouvement 5 étoiles) illustreraient le bien-fondé de cette lecture. La désuétude des partis politiques en présence permettrait l’émergence de nouveaux acteurs partisans sur des nouveaux clivages. Dans cette hypothèse, un effort de réalignement et de renouvellement des systèmes d’actions, des casting et des propositions devrait être susceptible de contre-carrer cette défiance citoyenne qui va croissante en l’encontre des partis politiques.

Mais une autre hypothèse sur la crise des partis politiques voudrait plutôt que nous serions face à crise d’une ampleur structurelle bien plus importante que celle du déséquilibre conjoncturel entre la demande citoyenne et de l’offre politique. Cette lecture plus radicale suggère que la crise actuelle touche à la forme même des partis politiques et des fonctions démocratiques qu’ils sont censé réaliser. Les partis politiques seraient de fait inactuels. L’enjeu serait dorénavant de concevoir des nouvelles manières de « prendre » parti, des nouvelles interfaces politiques adaptées à ce XXIe siècle qui s’accélère. [2]

Où est le cœur du discrédit qui frappe les partis politiques ? Ce qui « démagnétise » les partis politiques semble être d’abord la profonde crise de représentativité qu’ils subissent de front mais qui englobe en réalité l’ensemble des institutions de la démocratie représentative. C’est leur fonction de représentativité et leur prétention à être des vecteurs et des catalyseurs démocratiques qui s’en trouvent abîmées. Pour rappel, le rôle traditionnel des partis politiques consiste à structurer et développer la fraction de l’opinion qui se se reconnait dans leur vision politique et leur système d’action. De manière générale, l’ambition des partis politiques c’est de fonctionner comme des corps intermédiaires chargés d’articuler les revendications de « leur » fraction de l’opinion et l’exercice du pouvoir. Cette fonction jouait jadis un rôle de catalyseur démocratique : elle organisait le débat politique et démocratique et offrait, le cas échéant, une issue politique aux revendications sociales. Ce qui fait aujourd’hui l’inactualité des partis politiques c’est leur incapacité relative à assumer de manière cohérente cette fonction de représentation. Mais pourraient-ils seulement y réussir dans une société politique marquée par une atomisation et une individualisation croissantes ? L’extraordinaire complexité de notre société se ressent dans l’existence et l’opposition d’une « […] une gigantesque marqueterie de groupes, de valeurs, d’intérêts, d’univers professionnels, de positions sociales, d’héritages idéologiques ou philosophiques infiniment divers, toujours plus fragmentés, sans cesse recomposés, [et] dont la diversité et les contradictions traversent les individus eux-mêmes, qui ne sont pas rares à se sentir déchirés entre plusieurs fidélités, entre plusieurs appartenances » [3]. Comment représenter à l’heure du "pluralisme social total" et de la refragmentation continue des positionnements ? Qui représenter, de qui se faire le relais, quel projet politique proposer dans une société où le nuancier des sensibilités politiques tend à l’infini et peine de plus en plus à se ramener dans un système contenu de clivages ? Comment « prendre parti » dans une société où il est commun d’avoir le sentiment d’être le seul à penser ce qu’on pense ? Où il est par exemple possible d’être à la fois résolument hostiles à l’accueil des réfugiés tout en partageant la conviction que la protection de l’environnement doit être au top de l’agenda politique, sans pour autant en ressentir une tension particulière ? Plus encore, comment « faire parti » dans une société politique où la notion même de représentation est écornée par la volonté de n’être représenté par nul autre que soi ? C’est la prétention à la représentation qui semble en elle-même désormais inactuelle, et les partis politiques en paient particulièrement les frais.

A côté de leur incapacité à assumer une fonction de représentation, la défiance à laquelle les partis politiques de gouvernement font face tiendrait également à leur inaptitude à peser concrètement sur le réel, y compris lorsqu’ils sont aux affaires. De ce point de vue, la crise des partis politiques ne date pas d’hier ; elle accompagne celle de l’État-nation mis au défi par la mondialisation et le développement de l’escalier de la gouvernance. Si les partis politiques renvoient une telle image d’impuissance, c’est peut-être parce que leur périmètre d’action et de projection – en bref : le périmètre national – n’est plus le champ des possibles qu’il fût jadis mais plutôt un champ de mines faites des contraintes imposées par le « marché, l’Europe et la mondialisation » [4]. C’est de ce décalage que naît l’impression d’impuissance des partis politiques à « changer la vie ». Ils n’auraient finalement de prises effectives que sur la gestion des contraintes et ne s’en trouveraient que plus indistincts les uns des autres lorsqu’il s’agit d’exercer le pouvoir gouvernemental. Tous les mêmes. Toujours la même politique. La fortune des partis nationalistes et anti-européens tient notamment à leur capacité à proposer un mode de sortie de l’impuissance : le retour aux frontières et à la souveraineté nationale. Ce discours résonne d’autant mieux dans un contexte où l’intégration européenne – le mode alternatif de sortie de l’impuissance – semble bloquée, au milieu du gué, assez engagée pour constituer une cible, insuffisament pour constituer une domestication de la mondialisation.

Quel avenir ?

Quel avenir pour les partis politiques ? Font-ils face à une « petite crise », celle d’une l’offre politique et d’une demande citoyenne en déséquilibre qui, en réponse, appelle seulement ajustement et renouvellement des idées, des personnes et des pratiques ? Ou font-ils face à une crise de système où c’est la forme même du parti politique qui serait inactuel à l’aune des nouvelles dynamiques sociologiques (la « customisation des sensibilités politiques ») et politiques (mondialisation et gouvernance multi-niveaux) et de leur accélération ?

En attendant, des initiatives alternatives aux partis politiques traditionnels se multiplient. Elles sont le terreau de l’innovation démocratique ; de nouvelles manières de faire collectif. Qu’elles prennent la forme d’initiatives locales de transition (« villes en transition », les quartiers durables et solidaires, les coopératives de production d’énergie, les Systèmes d’échange Local, les Groupes d’Achat Solidaires, les monnaies locales, etc.), de mouvements politiques non-partisans (ex : Tout autre chose) ou de think-tanks, ces initiatives citoyennes accueillent l’énergie et l’enthousiasme de militants, portés par un désir de changements concrets et une soif d’idées nouvelles. Ce sont des nouvelles formes, enrichies, de citoyenneté, mobilisés au service d’une « voie douce et non-violente » de transformation de la société, et qui souvent se définissent en négative de l’action des partis politiques. Sont-ce cette énergie et cet enthousiasme qui jadis trouvaient volontiers leur place au sein des partis politiques y voyant l’opportunité de faire système de leurs idées ?

Le développement de ces alternatives citoyennes est salutaire sur le plan démocratique. Il crée dans le même temps un sentiment d’urgence au sein des partis politiques qui n’ont, en réalité, en ce début de XXIe siècle, le choix qu’entre deux chemins : celui du renouvellement ou de la transformation systémique. Le statu quo n’en est plus une option ; il faut changer.

[1Serge BERSTEIN, Les partis politiques : la fin d’un cycle historique, Esprit, 2013/8 (Août/septembre), Paris, p. 33

[2Cf. L’inactualité des partis politiques (II)

[3Vincent DE COOREBYTER, Des pratiques démocratiques de crise, Les analyses du CRISP en ligne http://www.crisp.be/2015/09/des-pratiques-democratiques-de-crise/

[4« Une importante partie des politiques nationales échappe à l’initiative des gouvernements élus démocratiquement et fait peser sur eux une série de contraintes qui rendent illusoires projets de société et cultures politiques partisanes » in Serge BERSTEIN, Les partis politiques : la fin d’un cycle historique, Esprit, 2013/8 (Août/septembre), Paris, p. 37.


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