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Le 11 décembre 2014, Tout autre chose lançait son appel. Face aux politiques d’austérité, des personnalités du monde de la culture, de la société civile, des professeurs d’université… invitaient chaque citoyen-n-e à se joindre à eux pour porter une autre voix et construire ensemble des alternatives. Résistance, bien sûr, mais aussi volonté d’élaborer d’autres politiques. Frère du mouvement flamand Hart boven hard lancé quelques mois plus tôt lors de la mise en place du gouvernement régional flamand, Tout autre chose (TAC) suscite un engouement surprenant qui incite des intellectuels, des personnalités à donner un avis sur l’émergence de ce mouvement. Aux premiers rendez-vous, d’ailleurs, des femmes et hommes politiques sont présents. Pourtant, la méfiance est de mise, de part et d’autres.

Frustration, mobilisation…

Guy Bajoit considère qu’il faut quinze conditions pour passer à l’action collective [1]. Il les classe en trois phase : frustration, d’abord, mobilisation ensuite et enfin organisation. Dans les premiers signataires, on retrouve principalement des engagés et militants de la première heure qui se demandent depuis longtemps ’Quand la société va-t-elle se mobiliser ?’. Il semblerait que ce point ait été atteint et que les 3 premières conditions pointées par Bajoit soient remplies (privation, espoir et adversaire identifiable). L’installation du gouvernement de centre-droit Michel Ier a un impact important en cristallisant contre lui tout une frange de la société civile, au-delà des frontières claniques habituelles. Un an avant, les Acteurs des temps présents [2] se sont lancés avec des objectifs assez semblables en termes de convergence des luttes et de mobilisation citoyenne. Bien que son émergence souffre de manière justifiée ou non de son lien fort avec la FGTB, il aurait pu susciter le même engouement a priori que TAC, mais les conditions ne sont pas encore réunies. TAC volontairement et involontairement répond à une demande de mobilisation qui parvient en quelques jours à réunir près de 10000 signatures. ’Nous obtiendrons ainsi une catégorie sociale frustrée, en colère, conscientisée et invitée à participer à des groupes actifs, structurés par des militants et des leaders, et engagés dans des luttes concrètes. [3]

Si les processus de frustration et de mobilisation sont atteints, bien que TAC n’en ait pas maitrisé totalement la création, il reste les conditions d’organisation à réussir. Choisissant délibérément de prendre le temps de se structurer de manière à construire le mouvement avec ses membres et en fonction de ses attentes, TAC a souffert de ce choix et a dû mettre sur pied une consultation, tardive, pour enfin fixer une structure. Aujourd’hui, elle prend tout doucement forme et permet de relancer une dynamique, bien que le mouvement ait perdu des personnes sur le chemin.

Démocratie, pouvoir et politique

Si TAC est un mouvement social, c’est d’abord et avant tout un mouvement politique qui entend rendre ses lettres de noblesses à la politique en permettant aux individus de prendre la parole, de se construire un avis et de développer ensemble des positions qui participent à l’organisation de la vie en société.

Ce choix de politisation repose en partie sur le constat de méfiance forte d’une partie importante de la société vis-à-vis des partis et des politicien-ne-s, mais aussi sur la qualité démocratique de notre société. Les causes de ce déficit démocratique sont nombreuses, mais comme le dit Vincent De Coorebyter [4]La crise de la représentation politique cristallise en fait une crise plus générale de la confiance placée dans les élites, qui résulte non pas du fossé creusé entre le peuple et ses dirigeants mais, au contraire, de la réduction de ce fossé’. Il n’est dès lors pas étonnant de retrouver au sein de TAC des personnes de la classe moyenne, ayant souvent une formation d’enseignement supérieur ou universitaire, très critique vis-à-vis de la politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui.

Cependant, si un certain nombre de ces personnes est politisé, voire très politisé, un grand nombre ne l’est que peu ou pas du tout et se lance dans un premier engagement militant. Ils se sentent peu entendus. Si des outils participatifs émergent, ils sont peu utilisés par la population qui n’est pas habituée à s’exprimer et n’est pas formée à le faire. On peut évidemment disserter longuement sur cette échec de formation, mais il montre d’abord que ceux qui réclament une plus grande participation sont ceux qui ont le plus l’opportunité de participer et de se saisir des outils. Parce que si la participation est essentielle, elle a aussi ses travers. ’Elle tendrait à déplacer le pouvoir vers les « minorités actives ». « Ceux qui sont le plus favorables à la participation, ceux qui la réclament le plus, sont ceux qui participent le plus déjà, les ‘militants naturels’ », estime Jacques T. Godbout. […] Mal cadrée, la participation pourrait déboucher sur une augmentation des inégalités sociales. [5]

Eduqué-e-s, formé-e-s, mais très méfiants à l’égard des politicien-ne-s qu’ils ne connaissent pas ou modérément, beaucoup de membres actifs au sein de TAC sont très frileux vis-à-vis des politiques. Craintes de récupération, bien sûr, mais pas seulement. En effet, cette méfiance se manifeste aussi envers toute personne soupçonnée de vouloir s’approprier une parcelle de pouvoir. Et c’est aussi toute forme d’élitisme qui est sévèrement recadrée. De Coorebyter ne se trompait pas.

Méfiance réciproque

Si la méfiance est grande de la part de TAC et se manifeste de plusieurs manières (refus de signatures collectives venant des partis - à la différence de Hart boven hard, cadrage stricte des rencontres…), elle existe aussi du côté des partis, principalement de la part du PS et d’ECOLO. Les raisons du PS sont floues, mais pourrait être liées d’une part au malaise du parti étant donné sa participation à des mesures d’austérité fortement décriées comme l’exclusion des chômeurs et, d’autre part, à l’inutilité qu’il pourrait trouver à s’investir dans un mouvement. Ce ne sont cependant là que des suppositions.

Pour ECOLO, les causes sont tout aussi floues, mais le fait qu’elles existent est, en fait, la vraie surprise. ECOLO, bien qu’historiquement plus frileux envers les syndicats, s’est construit à partir des mouvements sociaux des années 60 et 70. Le parti doit plusieurs de ses succès électoraux à son engagement à côté d’eux, mais aussi au double, voire triple, quadruple… appartenances de ses premiers militants à d’autres causes. Aujourd’hui encore, les personnes membres d’ECOLO militent dans une kyrielle d’associations environnementales, mais aussi sociales, culturelles… Néanmoins, ces ’multi-militants’ sont moins actifs au parti, souvent par manque de temps, il reste alors au sein du parti les ’mono-militants’ consacrant toute leur énergie à ECOLO et sans avoir nécessairement eu d’autres engagements précédemment. Les liens historiques de filiation ont été affectés par ces changements. Et même si ce n’est pas la seule cause de cette césure, elle y joue un rôle important.

Mais la méfiance est aussi liée, selon nous, à la situation actuelle du parti. Dans leur candidature commune (et finalement malheureuse à l’élection co-présidentielle d’ECOLO), Christos Doulkéridis et Chloé Deltour disaient que la majorité des écologistes militent en-dehors d’ECOLO. Nous plussoyons, mais nous émettons l’hypothèse que la majorité des membres d’ECOLO ne militent pas en-dehors d’ECOLO. Ils peuvent participer de temps en temps à des activités, mais ils n’y prennent pas de rôles actifs pour la plupart. La césure est réciproque et il serait intéressant de réfléchir à ses causes profondes, d’autant plus si ECOLO souhaite retrouver ses liens avec l’associatif et les mouvements sociaux. Pour y parvenir, cela ne pourra se faire sans un réengagement. ECOLO ne doit pas voir une menace dans TAC, mais un allié dans un combat plus global.

Quant à Tout autre chose, il ne pourra éternellement faire l’économie d’une réflexion sur les discussions à mener avec les politiques, sauf bien sûr s’il attend une révolution pour que les choses changent.

Les défis sont nombreux et les conditions d’organisation inventoriées par Guy Bajoit ne sont pas encore toutes atteintes. En nous mobilisant ensemble, nous refusons l’individualisme mortifère et la division gangrénante. Si citoyen-e-s, associations, syndicats, partis et tout celles et ceux qui ne veulent plus du monde tel qu’il est doivent poursuivre les luttes qu’ils jugent prioritaires, nous devons tous prendre conscience de ce qui nous relie. Ce qui détruit l’environnement, notre modèle social, nos libertés… participe
d’une même chose et a si bien ankylosé nos esprits qu’il parvient à nous faire douter de nos espoirs. Tout autre chose doit continuer et se renforcer, être l’arbre auquel peut se raccrocher toutes les branches sociales, écologistes, culturelles… Sans elles, il n’est qu’un arbre mort, sans lui, elles ne sont qu’un ornement, un greenwashing ou un fairwashing qui peut faire illusion sans jamais être en mesure de faire ployer.

[1Guy Bajoit, Quinze conditions pour passer à l’action collective, Itéco, 9 mars 2011 http://www.iteco.be/antipodes/De-l-individuel-au-collectif/Quinze-conditions-pour-passer-a-l

[2Mouvement lancé à l’initiative des métallos de la FGTB

[3Bajoit, op. cit.

[4Vincent DE COOREBYTER, « Démocratie enrayée et aspirations de l’individu contemporain », Les analyses du CRISP en ligne, 30 décembre 2013, www.crisp.be

[5Bailly O., ’La participation, à quoi bon ?’, Alter échos, n°409, 9 septembre 2015.


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