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Les économistes et, parce que ceux-ci jouissent dans l’opinion d’une aura et d’une crédibilité disproportionnée, le grand public sont convaincus que la seule solution pour créer de l’emploi et du bien-être, c’est de générer du PIB.

La majeure partie des responsables politiques, de leur côté, s’obstine à mettre en œuvre des réformes et mesures censées favoriser la croissance économique. Mais, parce que leur horizon temporel est celui des sondages et celui des élections, leur raisonnement ne va généralement pas plus loin que le moyen terme. Par ailleurs, la tendance reste celle considérant que les préoccupations environnementales sont un bien de luxe que l’on ne peut se permettre que durant les bonnes conjonctures économiques. Or, la situation actuelle étant justement une de ces périodes de ralentissement économique, l’environnement, la lutte contre le changement climatique, la protection et la restauration de la biodiversité de même que la préservation des ressources renouvelables et non renouvelables sont balayés.
Pourtant, on le sait, chaque jour, s’accumulent et se font plus précis les signaux démontrant l’arrivée d’une période décisive de l’Anthropocène, pour reprendre le mot du Prix Nobel, Paul Crutzen. Mentionnons-en deux :
le jour du dépassement des limites de la Planète (Earth Overshoot Day) est tombé cette année le 13 août. Notre surconsommation de la biocapacité de la planète s’élève désormais à 40 %. Il y a 10 ans, cette date tombait le 10 septembre.
les seuils critiques de la planète ont déjà été dépassés dans 3 des 9 domaines pris en compte : le changement climatique, la perte de la biodiversité, l’acidification des océans.

Plus de 40 ans après la publication du rapport Meadows mieux connu sous le titre de « Les limites de la croissance » sponsorisé par le Club de Rome, on voit qu’il reste encore des progrès gigantesques à accomplir !

Si 97 % des scientifiques de diverses disciplines qui s’intéressent aux changements climatiques sont convaincus de l’origine humaine de ces changements, on retrouve – et c’est une coïncidence – un pourcentage quasi identique d’économistes qui sont en phase avec la théorie néoclassique mainstream (selon un examen des publications dans les 5 revues économiques académiques les plus prestigieuses)i. Mais, à la différence des premiers, les économistes n’entrent pas en relation avec les autres disciplines ; ils ne restent qu’entre eux et sont tenus de se conforter les uns les autres pour asseoir leur crédibilité. Prendre le contre-pied et faire preuve d’autocritique conduiraient à leur ostracisme.

C’est en ce sens que l’apport de la thermodynamique et de la biologie sont intéressants pour l’économie. Comme le rappelle dans une récente contribution François Roddier [1], Nicholas Georgescu-Rogen établit que « la thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique ». Pourtant, les Hommes ignorent les liens indissolubles entre les activités économiques et monétaires et les flux de matières et d’énergie. Ils demeurent convaincus qu’ils disposent du pouvoir démiurgique d’asservissement de la Nature et en l’occurrence, pour en tirer toujours davantage d’énergie qui constitue bien avant les facteurs de production reconnus par la théorie économique néoclassique que sont le capital et le travail, le véritable moteur de l’économie : depuis 1970, chaque augmentation de 1 % du PIB mondial a été précédée d’une augmentation de 0,6 % de l’énergie primaire. L’intensité carbone de l’économie, elle, ne s’améliore que de 0,7 % par an en moyenne alors que les pays du G20 devraient réduire leur intensité de 6 % par an pour maintenir la croissance économique actuelle sans dépasser 2 degrés de réchauffement climatique.

Limiter la hausse des températures à +2°C signifie de rompre avec le modèle économique fondé sur ces énergies polluantes. Cela implique de laisser dans le sol plutôt que d’exploiter entre 60 et (plus vraisemblablement) 80 % des réserves d’énergie fossile ! Les compagnies privées et publiques qui ont la main mise sur ces réserves et leurs actionnaires accepteront-ils de renoncer à ces richesses sur lesquelles ils sont assis ? Un calcul des coûts-bénéfices montre que sur un plan strictement économique, l’ardoise pourrait être conséquente pour l’ensemble de la collectivité. Une étude estime que l’exposition des seules institutions financières européennes qui jouent un rôle littéralement central dans nos économies s’élèverait à 1.000 milliards d’euros [2]. Il s’agit là de la somme que les banques, assurances et fonds de pension européens ont directement ou indirectement placé dans les énergies fossiles et qui risque de s’évaporer si elles ne réorientent pas leur portefeuille de prêts et de placements.

Pourrons-nous dépasser durablement les limites susmentionnées tout en garantissant l’énergie nécessaire à la croissance ? Comme le souligne Philippe Bihouix [3], l’innovation, le progrès technologique, la dématérialisation et la robotisation sont souvent évoqués pour se sortir de l’impasse environnementale. Il s’agit d’une chimère qui est vite dissipée lorsque l’on examine cet indicateur qui demeure malheureusement confiné aux seuls experts et qui est le taux de rendement énergétique, lequel est, globalement, en décroissance depuis 50 ans : cela signifie qu’il faut toujours plus d’énergie primaire pour produire la même quantité de biens et de services. Nous sommes donc loin du découplage absolu. Ce qui vaut aussi lorsque l’on regarde la quantité d’énergie requise pour extraire les matières premières, les industries minière et métallurgique consommant déjà près de 10 % de la production d’énergie mondiale. D’ailleurs, au fur et à mesure que nous épuisons les minerais à haute teneur, ce chiffre est voué à augmenter.
Comme (1) il faut de plus en plus d’énergie pour produire de l’énergie et que (2) il faut aussi de plus en plus d’énergie pour aller chercher les matières premières de base, cette spirale du toujours plus est une menace pour notre société et la paix entre les pays. En effet, certains pays sont, par le hasard des choses, mieux dotés en ressources naturelles que d’autres.

1. Pas d’autre choix que d’oser un modèle économique de rupture

L’anthropologue Joseph Tainter, dont il aura fallu attendre 23 ans pour que son ouvrage « The collapse of complex societies » soit traduit en français, a montré que plus l’organisation sociale d’une société est complexe, plus elle aura tendance à consommer de l’énergie et plus elle éprouvera des difficultés à trouver des solutions pour faire face à la baisse de ses rendements énergétiques.
Dans la foulée, l’expert Charles Hall et ses collègues estiment qu’il faut un Taux de Retour Énergétique (TRE) de 5/1 pour soutenir une société civile durable. Or, le pétrole est passé en 50 ans d’un TRE de 75 à 15. Les sables bitumineux présentent un TRE de 4 et les bioéthanols de 2 [4] [5]

Alors, pourquoi ne pas exploiter les territoires restés relativement vierges jusqu’à présent ? Les ressources minérales dont regorge l’Antarctique font l’objet de convoitises. Un Traité de 1959 complété par plusieurs conventions et protocoles visent à en protéger la faune et la flore ainsi que de considérer le continent comme réserve naturelle dont on ne peut pas exploiter les ressources minérales Mais, cette protection ne court que jusqu’en 2048 et cette date pourrait même être avancée de même que les interdictions d’exploitations assouplies. Et les tentatives pourraient être grandes puisque l’on estime que l’Antarctique est une formidable réserve de pétrole : 203 milliards de barils de pétrole. Avec les répercussions que l’on imagine et redoute en termes environnementaux et climatiques et écosystémiques. Face à cette situation, des projets tels que ceux de géo-ingénierie, présentés comme des solutions de nature technologique, sont de fausses bonnes idées qui participeront à la dégradation de la Planète [6].

Le court-termisme mentionné précédemment et qui a gagné la sphère politique, n’est encore rien par rapport à l’horizon temporel de l’économie : à l’heure où les marchés financiers qui exercent une telle influence sur l’économie réelle connaissent des variations à l’échelle de la nanoseconde, seule une « slow economy » en phase avec le tissu social local peut répondre aux enjeux. Tandis que l’obsolescence programmée est une stratégie malicieuse mais perverse pour galvaniser le PIB en démultipliant de façon injustifiée les marchandises (qu’il s’agisse des biens technologiques ou des voitures), il est nécessaire de rappeler un credo anti-productiviste et de miser sur la relocalisation des activités et la mise au point d’un modèle économique de rupture. En effet, nous ne pouvons plus penser que nous, les générations futures et les autres espèces occupant cette Planète, puissions nous accommoder du système capitaliste. Ainsi, de nombreuses propositions concrètes représentent des pistes à poursuivre, autour d’actions :

  • d’économie collaborative émancipatrice et créatrice de liens sociaux vertueux (pour que l’on comprenne bien que nous ne partageons pas le modèle à la Über) et de circuits courts,
  • de réduction de l’empreinte écologique des portefeuilles de prêts et - d’investissements des institutions financières.
  • de réorientation de la stratégie des outils d’investissements publics
  • de droits de douane sociaux et environnementaux conçus de manière à éviter de sanctionner les 48 pays les plus pauvres de la Planète (liste onusienne),
  • de redistribution du temps de travail.

Loin d’être illusoires ou utopiques, ces propositions d’actions représentent les premières étapes pour supporter les chocs environnementaux et des ressources à venir. Leurs mises en route et leurs organisations de manière cohérente représentent le nouveau défi à venir pour la transformation de nos sociétés. Il est temps maintenant de nous y atteler.

Des inégalités persistantes et intenables face aux limites de la Planète et aux pics/plafonds des ressources

En mars 2011, le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement publiait un rapport [7] réalisé à sa demande par le Panel International sur les Ressources et dont l’importance est inversement proportionnelle à la couverture médiatique – quasi-nulle – dont il a bénéficié. Ce rapport d’une importance fondamentale est à l’exploitation des ressources ce que les rapports du GIEC sont à la lutte contre le changement climatique.

Entre le début et la fin du siècle dernier, la population mondiale a consommé 8 fois plus de matériaux, la plus forte progression étant enregistrée pour les matériaux de construction (x 34 !), suivies par les minerais et métaux industriels (x 27) et les énergies fossiles (x 12) ; l’utilisation de la biomasse a été plus modeste (x 3,6). Les ressources extraites sont ainsi passées de 7 milliards de tonnes métriques en 1900 à 55 milliards en 2000.
Cette croissance dans la consommation des ressources est également moins spectaculaire si on la rapporte à la croissance démographique : le taux métabolique, c’est-à-dire la consommation moyenne (directe et indirecte) de ressources par personne et par an a doublé passant de 4,6 tonnes en 1900 à environ 9 tonnes en 2005. Cela dit, cette moyenne dissimule de fortes inégalités à travers le monde puisque le taux métabolique des pays industrialisés (où l’on observe une stabilisation depuis 30 ans) est jusqu’à 4 à 5 fois plus élevé que celui des pays en développement. Ces deux catégories de pays ne sont d’ailleurs pas homogènes car au plus la densité de population est importante (et à structure économique similaire), au moins le taux métabolique sera élevé. Ainsi, à niveau de revenu par tête égal (environ 25.000 $ par personne), la Belgique consomme 17 tonnes par habitant, soit beaucoup moins que le Canada (25) mais beaucoup plus que le Royaume-Uni (10) pour une densité de population respectivement de 360 habitants par km2, 3,3 et 247.
Cette relation n’est pas linéaire car certains pays ont exporté leurs charges environnementales en délocalisant dans des pays richement dotés en ressources naturelles et/ou à faibles coûts de production. En l’espace de 35 ans, le commerce des matières premières a été multiplié par 3,5, les pays industrialisés important 2/3 de toutes les matières Et les dégâts environnementaux ont crû de manière disproportionnée car la concentration des minerais s’est dégradée ce qui signifie que pour une même quantité extraite, il faut aujourd’hui mobiliser 3 fois plus de matières brutes qu’il y a 100 ans, ce qui n’est pas sans causer de dommages collatéraux environnementaux (pollution des nappes phréatiques, perturbation des sols, perte de biodiversité, etc.). De plus, ces activités sont sans cesse plus énergivores alors que l’on estime aujourd’hui que 8 à 10 % de la consommation primaire mondiale d’énergie sont dédiés à l’extraction de ressources ! [8]
L’UNEP s’est livré à un exercice de prospective en élaborant un scénario “business-as-usual” prolonge les tendances actuelles de la stabilisation du taux métabolique des pays industrialisés (16 tonnes par tête) et d’une convergence vers ce taux dans les autres pays. Il exclut toute innovation systémique majeure concernant l’utilisation des ressources. Il en ressort un triplement de la consommation de ressources (de 55 à 140 Gt). Par conséquent si, selon le WWF, l’Humanité consomme actuellement 1,5 planète (en 2007) et que l’ONG s’attend à 2 planètes en 2030, on grimperait donc jusqu’à 4,5 planètes en 2050... Les émissions globales de CO2 quadrupleraient et briseraient le plafond du scénario le plus pessimiste imaginé par le GIEC !

[1In « Economie de l’après-croissance : Politiques de l’Anthropocène II », ouvrage collectif sous la direction d’Agnès Sinaï, Presses de Sciences Po, 2015

[3Philippe Bihouix, « L’âge des low tech : vers une civilisation techniquement soutenable », Seuil, 2014

[4En Europe

[5Cf. la contribution de Thierry Caminel dans « Economie de l’après-croissance »

[6Clive Hamilton, « Les apprentis sorciers du climat : raisons et déraisons de la géo-ingénierie », Seuil, 2013

[7Le rapport intitulé "Decoupling Natural Resource Use and Environmental Impacts from Economic Growth" est disponible à l’adresse : http://www.unep.org/resourcepanel/decoupling/files/pdf/Decoupling_Report_English.pdf

[8P. Bihouix et B. de Guillebon, Quel futur pour les métaux ?, 2010


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