etopia
L’État de barbarie
 
 
Jonathan Piron

Conseiller à la prospective - chargé des publications .
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L’image, qui fait le tour du globe depuis hier, ne nécessite pas de légende. Elle interpelle et choque suffisamment. La mort du petit Aylan El Kurdi crée une émotion générale, témoignant de la situation effroyable dans laquelle se trouve les réfugiés syriens, entre autres. Cette photo force les Européens, et plus particulièrement leurs dirigeants, à s’interroger sur la manière dont l’accueil des réfugiés est pensé, organisé et anticipé. Ce débat est maintenant grand ouvert. Il est à espérer qu’il sera mené à son terme, en lien avec les valeurs humanistes portées par l’Europe.

Si cette image ne nécessite donc pas de légende, elle nécessite cependant un rappel du contexte. Daesh et ses exactions occupent, depuis maintenant un an, l’essentiel de nos attentions médiatiques, raccourcissant notre compréhension de la guerre civile syrienne à la seule existence de l’État Islamique. Ce raccourci est une erreur fondamentale. Il définit, certes, un ennemi facilement identifiable, cruel et sans limites, jouant sur nos peurs grâce à une savante utilisation des médias. Mais ce raccourci nous fait perdre de vue le vrai responsable du chaos actuel : Bachar Al Assad.

La crise des réfugiés à débuté dès les premières semaines de la cruelle répression des manifestations pacifiques, contre le régime, en 2011. Dès juillet de cette année, 15.000 syriens s’entassaient dans les premiers camps d’accueil, en Turquie. Ce nombre ne cessera de croître. En 2013, bien avant l’apparition de Daesh, le nombre total de réfugiés passa ainsi de 130.000 à 800.000 personnes. Aujourd’hui, le nombre de syriens ayant fui leur pays atteint le chiffre de 4 millions de personnes, sur un total de 22 millions d’habitants. 50 % de ces réfugiés sont des enfants.

Si, évidemment, nombre de syriens fuient les exactions de Daesh, la grande majorité d’entre eux ont fuit ou fuient avant tout les massacres commis par le pouvoir de Bachar Al Assad. Les exactions, les tortures, les massacres de masses, les bombardements via les barils de dynamite ainsi que les attaques chimiques dont le régime syrien est responsable ont causé la mort de 240.000 personnes, sans compter les 20.000 disparus croupissant dans les geôles du régime.

C’est également Bachar Al Assad qui est responsable directement et indirectement, de l’émergence de Daesh. Dès les premières menaces de déstabilisation de son pouvoir, celui-ci n’a guère hésité à ouvrir les portes de ses prisons, pour en libérer les islamistes djihadistes, qui aujourd’hui constituent l’ossature des forces de Daesh. C’est également lui qui, par le recours aux armes chimiques, a fait grossir les rangs des troupes fondamentalistes, avec l’arrivée de combattants étrangers tombant dans le piège djihadiste. C’est Bachar qui, par sa politique du pire, a entraîné avec lui l’effondrement de la Syrie et de l’Irak. Ce fait doit être rappelé.

Que faire dès lors ? Soit rester impuissant face au drame syrien, et nous lamenter des prochaines images terribles de réfugiés qui continueront à arriver, soit se décider enfin à adopter une série de mesures fortes pour régler le conflit syrien. Cette solution passe par les propos rapportés par la journaliste Sofia Amara, présente en Syrie : « Ce qu’il reste du peuple syrien veut la chute du régime [1] ». Ce régime, en effet, ne tient plus sa légitimité que grâce au soutien de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah libanais. Rien d’autre. C’est donc à une solution de conflit basée sur plusieurs points qu’il faut s’engager.

Globalement tout d’abord, en faisant enfin se rencontrer, autour de la table, les États de la région qui aujourd’hui utilisent la Syrie comme un champ de bataille pour régler leurs comptes. L’anarchie internationale dans laquelle évolue le Moyen-Orient et l’absence de dialogue entre les puissances locales qui s’y opposent ne peut plus durer. L’Union Européenne, qui a réussit ce qui était considéré comme impossible, à savoir mener des négociations victorieuses avec l’Iran autour de la crise nucléaire, a une carte à jouer en ce sens. La Turquie, l’Égypte, l’Iran, l’Arabie Saoudite, Israël, … doivent être mis sous pression pour résoudre leurs conflits larvés.

Localement, ensuite. La voie européenne implique de prendre nos responsabilités et d’agir en Syrie. Il ne s’agit pas d’y envoyer des soldats mais d’y appliquer une politique européenne, qui passe par un partenariat stratégique avec la Turquie et un soutien déterminé à des gens que nous ne contrôlons pas : les quelques révolutionnaires syriens s’opposant à la fois à Daesh et à Assad. Ce sont ces révolutionnaires qui se battent pour survivre qu’il faut aujourd’hui soutenir.

Le problème syrien aujourd’hui, avec le flot de réfugiés qui s’ensuit, n’est donc pas uniquement Daesh mais à la fois Daesh et Assad. Le problème n’est plus celui de la responsabilité de protéger et des droits de l’Homme mais celui des cimetières flottants de réfugiés. Le problème n’est plus seulement un conflit sanglant mais un embrasement général du Moyen-Orient au nom des intérêts de puissances ne se parlant pas entre elles. Face à ces constats, l’Europe dispose de moyens d’actions. Il est temps pour elle d’agir. Et d’éviter que ne devienne une réalité la sentence énoncée, il y a plus un siècle, par le penseur syrien Abderrahmane Kawakibi (1855-1902) : « L’Etat tyrannique, dans ses dernières phases, frappe aveuglément, tel un taureau excité. Il se détruit et écrase en même temps son peuple et son pays avant de se rendre à son sort. »

[1Sofia Amara, Infiltrée dans l’enfer syrien, Paris, Stock, 2014.


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