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Europe : l’impasse est ailleurs
 
 
Jonathan Piron

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De l’euphorie du « non » au référendum en Grèce à la stupeur face à l’accord négocié entre Alexis Tsipras et l’Eurogroupe, les partis et mouvements alternatifs et progressistes européens se retrouvent aujourd’hui perdus et désorientés. La violence des négociations menées par l’Eurogroupe et la profonde dureté des termes de l’accord envers le peuple grec ont fait voler en éclat nombre de sentiments pro-européens, intériorisés ou simplement exprimés, qui traversaient, jusque là, partis et mouvements opposés au néo-libéralisme. Pour finir, petit à petit, par écraser tout simplement le rêve européen. Alors que la nécessité de liens entre les peuples de l’Europe n’a jamais été aussi nécessaire, les commentaires et analyses abondent pour dénigrer tantôt « l’allemand », le « grec » ou pour fantasmer le repli monétaire national face à un euro qui brise et opprime. Cette alternative est-elle la seule voie du salut ? Ou ne représente-t-elle qu’une proposition stérile tout aussi illusoire que le système libéral-productiviste dans lequel l’Europe s’est engouffrée ? Et si ces deux solutions ne sont que des illusions, quels sont les éléments pour une voie alternative européenne ?

1. Voilà l’Europe : un échec social-démocrate et une tentation souverainiste

Les mots employés depuis l’accord avec la Grèce, à l’égard de l’Europe et de ses institutions, formelles et informelles, n’ont jamais été aussi durs : coup d’État, diktat, disparition de la démocratie, nazis, etc. L’Union européenne serait désormais contre la démocratie. L’effroi créé, dans certaines instances, par le référendum grec et son résultat a amené un contre-choc violent, imposant à la Grèce une austérité sans nom. Et ayant valeur d’avertissement pour tout qui tenterait de s’éloigner du dogmatisme de l’austérité. L’idée qui réunit les opposants à ces politiques intenables commence petit à petit à s’incarner autour d’un rejet implicite du projet européen. Et où avance le sentiment que celui-ci est, en fait, naturellement insidieux. Il y a cependant une réflexion à avoir entre cette réflexion et la situation concrète. La réalité serait plutôt la suivante : celle d’une Europe solidaire encore inaboutie et celle d’une Union Européenne aux mains des tenants de l’école libéral-productiviste. Car ce ne sont pas tant les quelques instruments de politiques européennes en place qu’il faut blâmer, mais les conducteurs de ces politiques qui, aussi bien issus des familles libérales que sociales-démocrates, appliquent les mêmes recettes écrasant les populations du continent.

Le principal responsable n’est peut-être d’ailleurs pas à trouver au sein de la famille néo-libérale mais bien auprès de la famille sociale-démocrate. Occupant ou ayant occupé, ces dernières années, nombre de gouvernements européens, les sociaux-démocrates n’ont jamais représenté un contrepoids réel aussi bien face à l’Allemagne de Merkel que face aux politiques d’austérité. Le SPD de Sigmar Gabriel et Martin Schültz, en Allemagne, le PS de François Hollande et Emmanuel Macron, en France, le PS d’Elio di Rupo et Paul Magnette, en Belgique, sans oublier Matteo Renzi en Italie en témoignent. Installés dans ce qui est devenu une culture politique de la gouvernance, la famille sociale-démocrate reste déterminée par la croyance fausse en les vertus du productivisme et de ses capacités à régler les conflits inhérents à la vie sociale. Cette dérive, paradoxalement, renforce son pouvoir. Dans une Europe marquée par la montée des populismes et des extrémismes, tant de droite que de gauche, néo-libéraux et sociaux-démocrates se voient contraints de gouverner ensemble, prolongeant l’immobilisme de fait dans lequel l’Europe se trouve aujourd’hui plongée. En-dehors de toute réelle alternative que pourraient représenter les partis contestataires en pleine croissance. Car, loin de représenter une nouvelle voie dans la prospérité des peuples, les partis de la gauche radicale défendent in fine le même modèle productiviste. Et dont la prolongation ne pourra qu’aggraver les choses en Europe.

C’est dans ce cadre que la tentation souverainiste prend depuis quelques semaines un grand essor. À l’image de Raoul Hedebouw, appelant à « ouvrir les yeux sur la nature de l’Union européenne », la remise en question de l’euro voire de l’Europe sortent des niches contestataires pour entrer pleinement dans l’espace public. Le discours autour réduit national parvenant à lutter contre l’ogre néolibéral monte en puissance. Or, à l’image du nuage de Tchernobyl s’arrêtant aux frontières de la France, le repli souverainiste hors de l’euro voire hors de l’Europe ne représente qu’une illusion. L’imaginaire nationaliste, qui prend de plus en plus de place dans les discours récents de personnalités et mouvements notamment de gauche, représente le plus bel obstacle à la solidarité européenne qu’ils appellent pourtant avec force. Cette posture ne règle non plus en rien les causes réelles qui fondent les crises actuelles. Transférer du global au local la société productiviste ne permet qu’une seule chose : celle de faire perdurer le système libéral-productiviste responsable des ruptures actuelles.

Ces constats doivent nous amener au positionnement suivant : l’Europe n’est pas le problème, mais est bien la solution. Une solution à recréer cependant. Car il s’agit d’être lucide envers la manière dont le projet européen est incarné. Le fédéralisme européen arrive à la fin d’un cycle : celui du capitalisme financier et intergouvernemental, né avec la transformation de la social-démocratie, à la fin des années 90, en idéologie gestionnaire impuissante à sortir de ses crises.

2. Se défaire les tentations de l’impuissance et engager de nouvelles alliances

La voie semblerait donc toute tracée. Réclamons plus d’Europe pour nous sortir de tout cela ! Ce serait trop simple. Et naïf. La difficulté majeure que les fédéralistes européens rencontrent à l’heure actuelle tient en quelques mots : l’espérance est ailleurs. Que ce soit avec la montée de l’extrême-droite ou avec l’essor des mouvements alternatifs de gauche, l’espoir a changé de camp. Le PTB, Podemos, Syriza jusqu’à l’accord obtenu lundi 13 juillet incarnent l’espoir du changement et du renversement des milieux financiers et politiques honnis [1]. Et probablement ne feront-ils que se renforcer, en accentuant leur radicalisme. Car la crise que vit le continent européen depuis 2008 atteint un nouveau stade. Après la crise financière, suivie de la crise sociale, l’Europe entre dans une crise de régime. L’hostilité de plus en plus large à l’égard du système financier et économique se transforme en hostilité à l’égard du système politique.

Il s’agit donc, pour les écologistes, de parvenir à faire passer un autre message. Celui suivant lequel le seul coupable est l’organisation massive du social, de l’économique et de l’écologique autour du libéral-productivisme. Et de la présence de ce système aussi bien tout en haut, avec l’impasse que représente la gestion orthodoxe de la macro-économie, que tout en bas, avec la poursuite d’un mode de vie insoutenable, tant en termes environnementaux qu’humains. Or, face à l’ampleur de la tâche et à la puissance des forces adverses, l’apathie nous guette. Ce qui est donc nécessaire pour les écologistes, c’est de résister aux tentations de l’impuissance, pour reprendre les termes employés par Benoit Lechat [2]. Cette résistance passe d’abord par une reprise en mains de soi-même et de son discours. De nombreux chantiers politiques doivent s’ouvrir sur le rapport entre le social et l’écologie, tout en continuant à avancer les propositions de fond liées à la transformation écologique de l’économie. Continuer à défendre l’autonomie, en tant que créateur de liens, renforcer la participation de chacun, œuvrer au fédéralisme tant ici que là-bas sont les bases intrinsèques de l’écologie politique. C’est suivant ces perspectives que doit s’engager la reconstruction européenne. L’Eurozone ne représente jamais qu’une zone d’intégration renforcée. Outre la réforme de l’Eurozone par la gouvernance économique, le projet à défendre est celui d’un autre fédéralisme. L’enjeu est de parvenir à le réinventer dans une société où l’individu prime sur le collectif. Et de réussir à incarner cet espoir de structuration et de réforme que représente l’écologie politique. Ce premier enjeu, c’est celui de l’identité.

Cette résistance passe ensuite par un regard honnête sur la dispersion actuelle des forces alternatives, motrices de changement. Depuis 2009 et l’échec du sommet de Copenhague, la capacité transformatrice des écologistes s’est transférée du global au local. L’essor des mouvements en transition et leurs doutes voire indifférence à l’égard des partis verts est le premier danger en face duquel les écologistes se trouvent. Reconstruire les alliances, élargir le socle social sur lequel se pose l’écologie politique et reprendre parole avec les acteurs non-verts autour de l’indispensable solution sociale et économique que représente la cause environnementale sont des étapes. Il suffit simplement de regarder le bilan du syndicalisme européen pour se rendre compte de la dispersion de ces forces alternatives. Il y a donc un travail de renforcement transnational à assurer à ce niveau, et de dépassement du seul niveau local comme pilier de transformation de nos sociétés. Ce combat, c’est celui de la légitimité.

Cette résistance, enfin, doit s’incarner dans une troisième étape, finalement logique : celle de la solidarité transeuropéenne. C’est le propos tenu par Étienne Balibar : un projet qui se nourrit de l’idée d’une extension de la solidarité, ne peut se construire sur la compétition de tous avec tous. Balibar explique aussi le succès des partis de droite extrême et des partis populistes et souverainistes par le fait qu’au XXème siècle, l’État social a été identifié avec l’État national. Et cette posture traverse aussi bien les idéologies néolibérales que sociales démocrates et marxistes. Le fantasme de la toute-puissance nationale est d’ailleurs probablement le prochain champ de bataille du libéralisme-productiviste. La manière dont nous avons vu, ces dernières semaines, le retour des exigences économiques nationales de certains pays envers les plus faibles témoigne de cet assujettissement destiné à maintenir leurs propres profits. Ce n’est cependant pas une fatalité, pour peu qu’une alternative soit proposée. Et que cette alternative s’organise dans une logique transeuropéenne des rapports de force. Cette nouvelle Europe devra s’incarner autour d’une Europe des Communs : centrée sur l’égalisation des ressources, sur la complémentarité des capacités et sur la reconnaissance de la dignité humaine [3]. Elle rejoindra, ainsi, les dimensions sociales et écologiques nécessaires à la résolution et à l’anticipation des crises futures actuellement niées par l’hégémonie libéral-productiviste.

C’est donc face à un engagement très long et compliqué que nous nous trouvons. La clarté du projet et sa popularisation seront essentiels.La pédagogie de l’action et du propos s’imposent dès lors, si nous souhaitons être à la hauteur. Tout en parvenant à éviter les précipices du simplisme et du populisme. Il s’agit pourtant d’un enjeu fondamental. Le fédéralisme et sa défense font partie du cœur de l’écologie politique.

[1Edouard Gaudot, « Delivering Hope – is there a green answer to the challenges raised by the rise of the Front National and its fellows in Europe ? », in Green European Journal, vol. 2, Bruxelles, 2012, [en ligne], http://www.greeneuropeanjournal.eu/delivering-hope-is-there-a-green-answer-to-the-challenges-raised-by-the-rise-of-the-front-national-and-its-fellows-in-europe/.

[2Benoit Lechat, « Les tentations de l’impuissance », in Revue Nouvelle, Numéro 4/5, Bruxelles, 2014, [en ligne], http://www.revuenouvelle.be/Les-tentations-de-l-impuissance. er-to-the-challenges-raised-by-the-rise-of-the-front-national-and-its-fellows-in-europe/.

[3Etienne Balibar, « Un nouvel élan, mais pour quelle Europe ? », in Le Monde Diplomatique, Paris, mars 2014, [en ligne], http://www.monde-diplomatique.fr/2014/03/BALIBAR/50208 ; Jürgen Habermas, La Constitution de l’Europe, Paris, Gallimard, 2012.


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