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Avant d’être politique, mouvement ou parti, l’écologie est une prise de conscience individuelle. Elle se forme parfois progressivement dans la tête du lecteur, auditeur ou étudiant, confronté à ces penseurs iconoclastes venus questionner la rationalité de notre organisation politique, économique et sociale. Ou bien cette conscience surgit brutalement, au contact du réel. Confronté à l’injustice on choisit de rejoindre la mouvance écologiste, ancrée dans les mobilisations et luttes sociales : solidarités nord-sud, sans-papiers, précaires, sans-logement, féminismes, LGBT... il y a souvent aussi le réel d’une situation vécue comme scandaleuse quelle qu’en soit l’échelle : catastrophe industrielle ou marée noire spectaculaire, empoisonnement industriel ou dégradation d’un environnement familier comme un lac chargé de souvenirs d’enfance détruit par le Roundup et la pollution agricole.

L’expérience individuelle forge la conscience écologiste. C’est le spectacle désolant de milieux naturels familiers progressivement dégradés qui transforme un ancien coureur du Paris-Dakar en prophète télégénique de la grande catastrophe écologique. Exemplaire évolution qui confirme une règle sans exception : on ne naît pas écologiste, on le devient.

Nouveau bréviaire

Les entrées dans l’écologie sont multiples. Mais loin des pensées politiques calquées sur des héritages sociaux et culturels, c’est d’abord au for intérieur de chacun que s’initie la démarche. Le plus souvent, admettre la finitude des ressources, leur épuisement et la dégradation de notre environnement n’est qu’un premier pas. Considérer que l’on en est directement responsable en est le second – au-delà, sur cette route de l’engagement citoyen, il y a tous les autres pas, ceux qu’on fera, ou non, pour préserver ces ressources et réduire notre « empreinte écologique » - c’est à dire notre impact sur l’environnement.

Le premier effet de cette prise de conscience est d’abord de vouloir se l’appliquer à soi même. Et là, quelle pression au quotidien ! Il semble désormais que militant ou non d’un parti écolo, chacune de nos actions doive se référer au grand guide des petits gestes de l’écologie : couper l’eau quand on se brosse les dents, abandonner l’essuie-tout, se passer de voiture, d’avion pour les vacances, renoncer aux fraises en hiver, aux bananes cultivées au chlordécone et acheminées à grand renfort de transports énergivores… sans parler des couches lavables qui pour certaines sonnent comme une remise en cause des grandes conquêtes féministes d’après-guerre.

A ces règles dignes d’un nouvel ordre monastique viennent s’ajouter des peurs légitimes et hélas souvent justifiées, face à tous ces biens de consommation potentiellement dangereux pour notre santé : bisphénol dans les plastiques, champs électromagnétiques dans nos habitations, amiantes dans nos constructions, pollution chimique dans nos chambres et diesel dans nos villes, pesticides ou OGM dans nos aliments. Autant de menaces dont on ne pourra de toutes façons jamais se protéger complètement.

Mais est-ce bien raisonnable ?

Vais-je vraiment sauver la planète si j’économise l’eau de ma toilette ? Il faut évidemment prendre très au sérieux tous les petits gestes écolos du quotidien. Economiser les ressources plus rares qu’on ne le pensait, comme l’eau ou l’énergie, a un double impact : sur la planète et le portefeuille. Trier ses déchets peut être pénible, mais c’est une façon de prendre conscience du scandale des emballages. Préférer les produits bios, c’est aussi prendre soin de sa santé.

Tout cela est donc utile, important et bienvenu. Cependant, même répétés des millions de fois par des millions d’occidentaux, les principaux pollueurs, ces gestes n’ont qu’un impact marginal sur le fond du problème et la maintenance du système. Plus grave, il y a souvent derrière cette obsession du geste écolo au mieux la morale bien-pensante de la vertu, et au pire la bonne conscience du : « j’en fais déjà assez »…

Aussi, pour les écologistes, exiger de nos concitoyens qu’ils transforment leurs pratiques individuelles sous peine de nous condamner tous revient à mettre le doigt dans l’engrenage infernal de la bonne conscience aux prises avec ses contradictions. Nous bannissons la fourrure, même de lapin, alors que la principale alternative est un tissu synthétique à base de pétrole. Nous préconisons des ampoules basse tension et l’installation de panneaux photovoltaïques alors même que leur recyclage s’avère extrêmement complexe, énergivore et polluant. Et pour l’alimentation, quand soucieux à la fois de l’empreinte écologique démesurée de la viande d’élevage et de l’épuisement des ressources maritimes, on préfère le poisson d’aquaculture, il faut choisir délibérément d’en ignorer l’impact désastreux pour les côtes, les espèces sauvages et les conditions sanitaires de production. Cette spirale de contradictions emporte vite les bonnes volontés individuelles et empêche bientôt de respecter à la lettre le grand guide de l’écologie, engendrant à terme un fort sentiment de culpabilité. Culpabilité individuelle bien vite sublimée dans la faute collective – et le rejet dégoûté d’une société qui tolère, qui encourage même, ces excès coupables dont la conséquence inéluctable est la destruction de la planète.

C’est dans ce processus psychologique que se forment tous les grands imprécateurs de l’écologie.

Le prédicateur, l’ermite et l’éminence verte

Ce n’est donc pas un hasard si les écologistes radicaux et de nombreux militants d’une certaine gauche partagent la même angoisse de la fin du monde d’un système promis à l’apocalypse planétaire – et condamnent de concert au mépris et même à la mort politique les sociaux-traîtres qui enfreindraient la règle.

Cette écologie stricte et réglementaire ressemble à s’y méprendre aux quêtes de pureté, avec la culpabilité qui l’accompagne, typiques de la religion et d’une grande partie de l’extrême gauche. Pour ces grands inquisiteurs, annoncer la fin du monde revient à confondre leur disparition et celle de la planète. Leur salut de vertueux pharisiens est notre salut de pauvre pêcheur. Ce salut sera donc collectif, obligatoire et, s’il le faut, autoritairement imposé.

A l’obligation du salut collectif s’oppose la rage de se sauver seul. Les petits gestes écolos ne produisent pas que des Zarathoustra enflammés. Ils accouchent aussi de magnifiques ermites, bien en retrait du monde. A l’opposé de l’exigence individuelle de vertu collective, ces nouveaux Candide refusent d’assumer la faute commune, laissent les autres en paix et se réfugient au fin fond de leur jardin bio pour échapper au chaos environnemental, au consumérisme et à l’influence débilitante des grands médias. Bienveillants décroissants ou misanthropes anarchisants, ils rejettent la corruption du monde, tout en renonçant à le changer.

Certes, au contraire de nos prophètes, ces ermites ont le bon goût de ne pas vouloir imposer leurs comportements au reste du monde, mais leur retraite n’arrange pas nos affaires, ni celle de la planète. Cet autre ordre religieux nous préserve de l’Inquisition, mais sauf à compter sur la conversion spontanée des masses illuminées par leur vertueuse exemplarité, tous leurs petits gestes n’équilibreront jamais les milliers de tonnes de pesticides déversés dans nos rivières ou les monceaux de déchets radioactifs que nous stockons dans nos sous-sols, les particules fines dans l’air de nos villes ou la mort lente de nos océans.

C’est parce que les réponses des écologistes ne peuvent se résumer à une morale individuelle et des injonctions collectives que prend tout son sens l’existence d’un parti de l’écologie politique. Le rôle des partis politiques est de porter une vision de l’intérêt général et d’entrer dans la compétition électorale démocratique pour mettre la puissance publique au service de cette vision de l’intérêt général. La raison d’être du parti écologiste et les principes directeurs de son action sont la transformation du réel et de la transition vers un monde meilleur.

Ainsi, entre l’ermite et le prédicateur nos systèmes démocratiques ont heureusement fait apparaître une troisième figure stéréotypique de l’écologie politique : l’éminence verte. Certes, il y a rupture dans la forme. L’éminence a choisi l’action sur le réel, pour tenter de sortir de l’impasse. Mais dans les conditions minoritaires, son projet politique ressemble à un mélange des deux autres : accumulation de petits gestes, de grandes interdictions et d’un super catalogue des revendications de luttes sociales et environnementales, dont la reprise mot à mot mène bientôt à d’indépassables contradictions. Cette écologie est prisonnière de sa culture minoritaire imprimée dans les nombreuses niches et cultures qui forment son ADN politique. Parce que devenir majoritaire serait de toute façon le résultat d’un compromis et le signe d’une compromission.

Devenir majoritaire : le grand soir de l’écologie a déjà commencé

Les nombreux défis environnementaux et sociaux que nous avons à relever exigent que les écologistes sortent des impasses de leur culture minoritaire. Car dans leur urgence, ces défis nous offrent aussi une réelle occasion de sortir du modèle collectiviste de masse dans lequel nous a enfermés le capitalisme productiviste, et retisser notre société d’un fonctionnement repensé en réseaux multiples et interconnectés dont le moteur est la solidarité. André Gorz affirmait que la phase « cognitive » dans lequel le capitalisme venait d’entrer en manifestait la crise et la fin. EELV doit saisir ce moment historique porteur de transformation radicale.

Ce nouveau modèle ne peut s’imaginer dans le cadre de la techno-structure politique et intellectuelle d’aujourd’hui, car il fait appel pour une large part à l’innovation, aux solutions de demain. Loin de cette écologie caricaturée par ses adversaires en nostalgique de l’ère pré-industrielle, traditionaliste et passéiste. Dans la production, les échanges, la propriété et les indicateurs, la pensée écologiste est une révolution mentale. Le changement de logiciel est déjà à l’œuvre. Les réseaux sociaux en ligne ne sont pas « virtuels », mais aussi réels que les individus qu’ils fédèrent et les multitudes qu’ils mettent en branle.

Mais ce nouveau monde n’a pas besoin que meure l’ancien pour voir le jour. Ce que l’on doit attendre des écologistes, ce n’est pas un guide de la pureté verte, un catalogue d’interdictions ou d’incitations catastrophistes, mais plutôt de montrer la voie d’un modèle de société alternatif, capable de répondre aux défis sociaux, environnementaux et économiques de notre temps. Un projet capable de puiser dans le monde pré-moderne les réponses aux contradictions du monde moderne, sans pour autant rêver du passé. Il s’agit d’un projet d’avenir, un projet de vie, tout le contraire de la peur de l’apocalypse et de la mort.

Ce programme doit être capable de traduire en termes concrets les grandes lignes de l’écologie mentale de Felix Guattari : « Une condition primordiale pour aboutir à la promotion d’une nouvelle conscience planétaire résidera donc dans notre capacité collective à faire ré émerger des systèmes de valeurs échappant au laminage moral, psychologique et social auquel procède la valorisation capitaliste uniquement axée sur le profit économique. La joie de vivre, la solidarité, la compassion à l’égard d’autrui doivent être considérés comme des sentiments en voie de disparition et qu’il convient de protéger, de vivifier, de ré impulser dans de nouvelles voies… »

Il ne s’agit pas de détruire l’ancien, mais d’encourager le nouveau. On ne construit rien seul. On ne construit rien sur des ruines. Les solutions de demain ne seront pas individuelles mais collectives et elles ne seront pas imposées d’en haut, mais générées aux marges du système, en autogestion. Ainsi, au carrefour des innovations sociales, environnementales et économiques, de nouvelles pratiques sont déjà en train d’émerger. En France, c’est le développement de sociétés coopératives dans lesquelles les salariés s’unissent pour reprendre leur entreprise en difficulté, des collectifs de chômeurs organisant leurs solidarités en marge du système, des projets agricoles innovants avec Uniterre ou Terre de lien, ou encore des filières décentralisées de coopération entre collectivités et villages africains. En Allemagne on compte aujourd’hui environ 2000 coopératives d’habitations, ce qui représente 10% du parc locatif du pays avec approximativement 2,2 millions de logements et 3 millions de coopérateurs habitants. En Autriche, la banque alimentaire Wiener tafel, en Irlande l’expérience Farm to Fork qui fournit ses soupes populaires directement chez les producteurs, en Grèce Boroume véritable marché alternatif du don/contredon sur les réseaux sociaux, et bien d’autres sur tout le territoire européen.

Révolution parallèle

Ce ne sont là que quelques exemples épars, mais ils illustrent bien l’émergence de cette alternative réelle qui cherche à voir le jour. Une alternative libérée des stéréotypes de l’écologie politique, loin de l’ermite replié sur sa bulle bio, du prédicateur anticapitaliste de la catastrophe qui vient, ou de l’éminence verte tentant de codifier en termes technocratiques les nombreux interdits et peurs de la règle écolo.

Si le localisme ne peut prétendre se substituer à la mise en œuvre des réponses collectives, il en reste le fondement. Le rôle d’un parti écologiste à vocation majoritaire est double : d’une part il doit créer les conditions politiques pour protéger et nourrir ces aspirations en offrant aux initiatives les moyens de prospérer – d’autre part il doit être capable de les inscrire dans le cadre plus large d’une pensée résolument cosmopolite embrassant tous les niveaux de solidarité, du local au mondial en passant par l’européen. Il ne s’agit plus seulement de penser global pour agir local, mais aussi de penser local pour agir global.

L’espérance née avec la fondation d’Europe-Ecologie-Les Verts a offert une nouvelle occasion de ré-ancrer le parti politique dans la société. Devant l’ampleur des défis qui se profilent, la consolidation d’un mouvement écologiste rassemblé tient de l’ordre de la responsabilité historique. EELV se doit de pleinement incarner une forme politique nouvelle, inédite, capable de mener la transformation de la société, sans s’abîmer ni perdre son objet dans la paralysie et le sectarisme d’appareil qui affecte les partis traditionnels. Une forme politique singulière et diverse par nature, directement animée par la vitalité de la société et sa biodiversité politique.

Même dans le carcan des institutions, il s’agit en premier lieu d’être le promoteur des alternatives en gestation. Et en second lieu d’assurer, à ces alternatives et aux biens communs, anciens et nouveaux, un rempart contre les forces coalisées de la standardisation capitaliste et des Etats normalisateurs prompts à considérer toute initiative autogérée ou transnationale comme un défi à leur autorité. Car quand ces initiatives auront atteint la masse critique, alors sans bruit, sans fureur, sans table rase du passé, le système basculera. Parce que nous aurons, électeurs écolos ou pas, pour la plupart déjà basculé. Ecologie : la révolution parallèle est en marche.


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