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Quelles balises pour un nouveau pacifisme ?
 
 
Jonathan Piron

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1. Introduction

De l’Irak à l’Ukraine, en passant par la Somalie, le Mali, la Centrafrique, … les guerres et conflits semblent revenir en force dans l’actualité internationale. Ces nouvelles guerres se démarquent des guerres considérées comme classiques, n’opposant plus des États entre eux mais des communautés ou des groupes à l’intérieur d’un même État. Les causes des confrontations elles-mêmes évoluent, trouvant leurs origines dans les situations de crises sociales aigües vécues par ces sociétés. À ces « nouvelles guerres » se mêlent le développement de nouvelles armes, telles que drones ou cyberarmes, dans un contexte où la définition même du combattant devient de plus en plus floue : qui désormais est responsable du tir entre le pilote du drone ou le drone lui-même ? Et qui est aujourd’hui le combattant, entre enfants-soldats endoctrinés et terroristes se fondant dans la masse des civils ? Enfin, la capacité d’attraction de ces nouvelles guerres est plus forte que jamais : d’abord interétatiques, ces conflits deviennent rapidement internationaux de part la mondialisation et l’essor des communications. Pénétrant jusque dans l’intime d’opinions publiques éloignées des zones de combats, ces nouvelles guerres jouent de formes de propagandes originales, entraînant à la fois adhésion et répulsion au sein des différentes composantes de la société. L’enrôlement par Daesh de djihadistes européens, grâce à une communication virale particulièrement bien pensée, contribue à ces reconfigurations.

À ces questions de base sur les nouvelles structures des conflits se joignent les responsabilités internationales quant à celles-ci, et à la manière d’y mettre fin. Encore trop souvent, ces nouvelles guerres sont approchées de la même manière que les anciennes : seule la puissance militaire est considérée comme à même de rétablir l’ordre. La principale conséquence en est aujourd’hui l’absence d’objectifs d’interventions clairs. Le recours à la force est-il destiné à rétablir l’ordre ancien ? À changer le régime ? À geler le conflit et à instaurer le statuquo ? L’exemple libyen, avec la poursuite de l’intervention militaire outrepassant le cadre la résolution de l’ONU, a démontré l’absence d’encadrement et de réflexion stratégique quant aux conflits et à leur résolution. La responsabilité morale a ainsi souvent été brandie pour forcer l’intervention, sans qu’une définition commune de cette morale ne soit reconnue ni même débattue. L’équilibre entre la violence et le droit s’est également progressivement rompu, permettant à la première de s’émanciper sournoisement du second. La rationalité de la guerre devient ainsi celle de l’extermination de l’ennemi et de la disparition complète de la menace. Tant que ce but n’est pas atteint, le conflit n’est pas considéré comme terminé. De plus, l’absence de solutions de sortie de conflits confirme l’idée de plus en plus partagée que toute intervention ne fait qu’accroître le chaos. Les débordements au Mali de l’intervention en Libye en sont l’exemple le plus dramatique. Enfin, la vision classique des conflits et de leurs causes empêche de comprendre que les racines des tensions, aujourd’hui, se retrouvent fondamentalement dans la croissance des inégalités.

Tous ces éléments, joints les uns aux autres, contribuent dès lors à renforcer le sentiment d’insécurité globale, sans parvenir à déminer les engins explosifs de demain. S’y joint une perception voire une compréhension faussée des relations internationales, et des outils de résolution des conflits. De plus en plus, le grand public, entraîné par les porteurs des théories du complot, verse dans la dénonciation des manœuvres en coulisses, des agendas cachés et des manœuvres impérialistes. La conséquence en est que les interprétations des conflits deviennent de plus en plus manichéennes, opposant le cynisme de la realpolitik au cynisme du refus d’intervenir.

Face à toutes ces questions, le courant écologiste semble en peine de définir une position à la fois claire et anticipatrice. Bien que l’idée de la non-violence prime dans les discours et héritages portés par les mouvements verts, les accusations de naïveté ou d’abandon d’un héritage pacifiste pleuvent sur les mouvements politiques verts. L’absence de balises claires et reconnues par tous contribue à ce trouble.

Est-il dès lors possible de repenser autrement ce monde devenu instable ? Et si oui, quelles seraient les balises permettant à ce nouveau pacifisme de s’incarner et de s’imposer ? Ce sont ces quelques questions que la présente analyse tentera d’aborder, en toute modestie : le vaste champ qui s’ouvre dans ce domaine ne permet, en effet, que d’effleurer ces thématiques.

2. Ecologie politique et propositions des partis verts.

Tout d’abord, dans quel héritage s’inscrivent les partis verts ?

Issus d’un pacifisme antinucléaire des années 80, et d’une opposition à la course aux armements, les partis verts ont vu évoluer leurs positions internationales à la faveur des principaux évènements mondiaux. La disparition de l’URSS et l’émergence de la globalisation ont recentré leur lecture des relations internationales sur la coopération Nord-Sud et la lutte contre les inégalités. La promotion et la défense du droit international représentent le socle sur lequel les interventions armées sont soit autorisées soit combattues. L’exemple du Kosovo incarne ce moment où, hostiles à une intervention illégale, les partis écologistes ont choisi le courant de l’opposition à la guerre. Cette défense du droit international a continué d’incarner les positionnements écologistes dans les années 2000. Toutefois, les attentats du 11 septembre et les recours à la force dans un cadre mondial instable auront bouleversé la compréhension des prises de positions. Alors que les partis verts se seront opposés à l’intervention en Irak, en 2003, au nom du respect du droit, ils auront soutenu, en 2011, l’intervention en Libye, suivant les mêmes principes. Un malaise profond aura été ressenti sur ces interventions, lié aux débats difficiles portant sur un recours à la force en Syrie et contre Daesh.

Avant de porter une réflexion sur de possibles nouvelles balises, il revient de revenir aux fondamentaux. Que dit le Manifeste Ecolo ?

Dans la partie consacrée à son identité, le texte fondamental du parti reprend la filiation suivante : « La dimension globale de l’écologie politique attira des tiers-mondistes, des féministes, des syndicalistes, des pacifistes, des antiracistes, des activistes soucieux de faire autrement de la politique [1] ». Plus spécifiquement, le Manifeste Ecolo détaille, dans ses balises, une série de repères destinés à orienter l’engagement du parti. C’est ainsi que le point 3.7. aborde la question de la « culture de la paix et de la non-violence [2] ». Le paragraphe est formulé comme suit : « Le conflit est inhérent à la vie en société. La violence, non. Les guerres naissent dans les esprits des femmes et des hommes, c’est donc là aussi qu’il faut pouvoir les combattre. Nous sommes convaincus de la pertinence et de l’efficacité de la non-violence dans le dialogue entre les humains et dans le débat et l’action politique. Dans les rapports entre les peuples, la coopération doit primer systématiquement sur tout autre mode d’action. Cette culture de la paix et de la non-violence doit également s’incarner dans l’opposition à la prolifération nucléaire tant militaire que civile, hors recherche fondamentale et usages de santé [3] ». Le programme International de 2014 détaille ensuite l’opérationnalisation de ces principes. Ecolo y réaffirme que le recours à la force pour régler les conflits ne peut être que le tout dernier recours. Ainsi, pour Ecolo, trois idées principales sont à promouvoir : le principe de la non-violence dans la résolution des conflits ; l’engagement vers un effort absolu pour éviter que les causes de guerres ne germent ; la conception d’un régime de paix par le droit, fondé sur le respect des engagements internationaux.

Un monde sans guerre est donc le but à atteindre et la paix par le droit est le principe à suivre pour y parvenir. Il ne s’agit donc pas d’un pacifisme absolutiste, s’incarnant autour d’un refus de toute intervention militaire, mais bien de l’encadrement du recours à la force, de sa soumission à une série de conditionnalités et de la mise en place de nouveaux mécanismes de résolution des conflits. Ce pacifisme se retrouve ainsi dans la lignée de celui porté au début du XXème siècle par le belge Henri La Fontaine, prix Nobel de la Paix en 1913. Ardent défenseur de l’arbitrage international et de la paix entre nations, La Fontaine s’investit dans la création de nouveaux liens de droits assurant le règlement pacifique des conflits internationaux [4]. Ce pacifisme, basé sur la prévention des conflits, développe une éthique au sein de laquelle les causes de la guerre sont pourchassées. La lutte se fait donc contre les inégalités socio-économiques mais également environnementales qui créent les principales tensions entre groupes et communautés au sein d’un État [5]. En outre, cette action s’inscrit dans l’encadrement des conflits. La nécessité est de réimposer à tous les belligérants les fondements juridiques définis dans les droits de l’homme internationaux ainsi que les principes élémentaires de justice internationale. Il revient enfin d’anticiper le futur, en faisant rentrer dans le domaine du droit international les nouveaux éléments de conflits, ainsi que les nouvelles formes d’armements susceptibles de renforcer les désastres et déstabilisations issues des conflits.

3. Vers de nouvelles balises : encadrer le présent et anticiper le futur

Deux points d’actions peuvent dès lors être mis en avant : encadrer le présent et anticiper le futur.

3.1. Encadrer le présent

Le droit international repose sur l’égale souveraineté des États, principe fondamental que des concepts comme la guerre préemptive ont largement combattu. Deux points essentiels devraient, aujourd’hui, faire l’objet des préoccupations des écologistes pour cette culture de paix et de non-violence : la transparence dans les règles de décisions et l’application des principes de justice internationale.

La transparence dans les règles de décision, tout d’abord. Au niveau national, cet enjeu passe par la mise en débat parlementaire du recours à la force, des interventions militaires et de leur suivi et évaluation. Il s’agit notamment de la question liée à la responsabilité en protégeant, entourant le concept de responsabilité de protéger. Ce nouveau concept de responsabilité en protégeant, proposé en 2012 par le Brésil, vise à rendre plus exigeants les critères de recours à la force. Appliqué au niveau de l’ONU, ces critères pourraient trouver une application au niveau des États et de leurs interventions militaires. C’est ainsi que ces principes pourraient s’articuler, tout d’abord, autour de la prévention en mettant en avant la médiation. Ensuite, l’attention de la communauté internationale doit aussi se porter sur l’utilisation de tous les moyens pacifiques disponibles pour protéger les civils. L’utilisation de la force doit produire aussi peu de violence et d’instabilité que possible. Enfin, lors du recours à la force, l’action doit être sensée, proportionnée et limitée aux objectifs établis par le Conseil de sécurité. Des procédures améliorées doivent enfin être établies pour surveiller et évaluer la manière dont les résolutions et autorisations d’interventions sont interprétées et mises en œuvre [6].

Cet encadrement des interventions doit enfin être précédé par une transparence dans l’autorisation même du recours à la force. Or, à l’heure actuelle, en Belgique, seul le Kern est habilité à autoriser le recours à la force, sans devoir obligatoirement soumettre la question aux parlementaires. Plusieurs recommandations ont été déposées par diverses ONG, dont Pax Christi, afin de rendre ces interventions plus légitimes et plus transparentes. C’est ainsi que figure la volonté d’amendement de l’article 167 de la Constitution belge afin que toute intervention de l’armée belge, à des fins militaires ou pacifiques, fasse l’objet d’un vote au Parlement. À cette transparence des débats est jointe la limitation dans le temps des autorisations données par le Parlement de même que la transparence complète vis-à-vis de l’information sur les missions [7]. La commission spéciale de suivi des opérations militaires à l’étranger est au cœur de ce dispositif. Mise sur pied afin d’assurer un contrôle parlementaire sur les participations belges à des opérations militaires à l’étranger, à la suite du rapport du Sénat sur les événements au Rwanda en 1994 et la mort de dix Casques bleus engagés dans une mission de maintien de la paix, son fonctionnement reste hasardeux.

À cette question de la transparence se joint celle de la remise en avant des éléments de justice internationale.

La guerre au terrorisme, au court de la dernière décennie, s’est caractérisée par un nombre important d’écarts quant au droit international et au respect des notions de justice élémentaire. L’exclusion des terroristes du droit international [8] et l’idée d’anéantissement de l’ennemi promue à travers les opérations « humanitaires » [9] ont contribué à ces écarts. L’ennemi est ainsi le plus souvent assimilé à un « barbare » qu’il faut soumettre à une loi supérieure voire faire disparaître de par son existence hors de la civilisation [10]. Or, les fondements de la justice internationale s’appliquent à tous. Il ne peut ainsi y avoir de distinction entre combattants y ayant droit et combattants qui en seraient exclus. La difficulté réside cependant dans la discrimination de plus en plus difficile entre civil et combattant, les deux catégories, notamment dans les guerres infraétatiques, étant de plus en plus mêlées.

Cette non-distinction dans l’application des principes de justice internationale vis-à-vis des individus doit également prévaloir vis-à-vis des États. Or, de nombreuses critiques se font de plus en plus entendre vis-à-vis d’une justice internationale incomplète voire partiale, caractérisée par la défense d’intérêts liés aux zones d’influences et aux jeux de puissance. C’est ainsi que la Cour Pénale Internationale a fait l’objet de plusieurs critiques émanant de dirigeants africains, l’accusant d’être au service d’une justice à deux vitesses aux dépens de l’Afrique [11]. Fondés ou non, ces arguments portent le débat sur les limites de la justice internationale. L’impunité reste encore trop souvent de mise, entraînant une inégalité réelle et durement ressentie, aussi bien par les victimes que par les opinions publiques. Ces situations sont à combattre.

3.2. Anticiper le futur

Ces seuls éléments ne représentent toutefois qu’une partie des enjeux liés à la promotion de la paix par le droit. En effet, de nombreux nouveaux enjeux pèsent sur le devenir des conflits, et profitent des zones d’ombres actuelles pour gagner en puissance et façonner durablement les guerres de demain. Trois éléments problématiques peuvent être retenus : la privatisation du militaire, l’écologisation des guerres et la robotisation des conflits.

3.2.1. La privatisation du militaire

La question de la privatisation des forces armées est une question largement présente dans les débats de sécurités actuels. Les dramatiques expériences en Irak et en Afghanistan où des sociétés privées telles que Blackwater se sont rendues coupables de crimes de guerres et de bavures, ont longuement occupé les médias ces dernières années. Ces faits ne représentent, cependant, que la face émergée de l’iceberg de la privatisation, beaucoup plus profond et flou dans son ensemble. Ainsi les enjeux liés à la sécurisation de certaines zones non accessibles au public ou le contrôle par des sociétés privés du cyberespace posent de larges questions, encore peu débattues aujourd’hui.

Cet enjeu n’est guère réservé aux seuls Etats-Unis. La Belgique est elle-même concernée. L’accord de gouvernement d’octobre 2014 stipule que « la réciprocité de la coopération avec d’autres départements, les autorités locales et le secteur privé sera envisagée, aussi longtemps que cela représente une valeur ajoutée pour tous les acteurs concernés ». Cette ouverture au privé ouvre la porte à de nombreuses incertitudes. En clair, cette privatisation favorise la déresponsabilisation publique de la sécurité. L’acte commercial ainsi conclu empêche le contrôle parlementaire et fait jouer un droit de la concurrence dans un secteur où des intérêts contradictoires sont en jeu. De plus, non soumises aux obligations du droit international et du droit humanitaire, ces sociétés se retrouvent au cœur d’enjeux de résolutions des conflits dont beaucoup n’ont, finalement que faire : l’intérêt d’une société privée de sécurité étant précisément l’existence d’une situation d’insécurité, le règlement pacifique des conflits et la reconstruction post-conflit n’entrent que peu dans leurs considérations.

La Belgique reste à la traîne dans ces débats, aussi bien au point de vue national qu’international. Or, l’évolution rapide de ce secteur oblige une prise en considération forte et déterminée, afin d’éviter de se retrouver dépassé par une situation hors de contrôle [12].

3.2.2. Les conséquences environnementales des guerres

Longtemps, l’écologisation de la guerre n’a concerné que les destructions de l’environnement, et ses conséquences, suite à un conflit classique entre deux États. De larges zones toxiques autour des champs de batailles de la Première Guerre Mondiale ont été déclarées impropres aux activités humaines, de part l’utilisation massive de munitions industrielles aboutissant à une concentration considérable de polluants dans ces zones et aux alentours. Force est de constater cependant que, aussi vieux qu’il soit, ce débat sur l’utilisation de munitions toxiques revient quasiment à chaque conflit de moyenne et grande ampleur : le Vietnam avec l’usage massif de défoliants et les opérations à Gaza avec l’usage de munitions à uranium appauvri démontrent que malgré les condamnations, l’utilisation d’armes ayant des conséquences environnementales dramatiques perdure encore.

Toutefois, l’écologisation des conflits ne se limite pas aux seuls champs des munitions, de leurs compositions et de leurs utilisations [13]. Les questions environnementales et l’évolution des changements climatiques seront ainsi de plus en plus indissociables des guerres de demain. Le Darfour et le Sud-Soudan ont démontré l’ampleur des conflits communautaires autour de l’accès aux ressources de bases, telles que l’eau, dont la désertification progressive atténue la disponibilité. De même, l’épuisement programmé de certaines matières premières exacerbe leurs intérêts stratégiques, amenant parfois des prises de positions plus qu’interpellantes de la part de certaines puissances [14]. Le pillage des ressources, comme l’est du Congo en fut victime pendant de longues années, représente une nouvelle donnée à prendre en compte dans cet enjeu des conflits. La question d’un processus kimberley des minerais, à l’image du régime international de certification des diamants bruts, pour empêcher l’extraction et la vente de « minerais du sang », témoignerait d’une prise en considération de ce rôle joué par ces biens stratégiques particuliers.

3.2.3. L’informatisation des conflits

Les enjeux liés aux drones sont de plus en plus au cœur de l’actualité liée à la robotisation des conflits. Les expériences afghanes et pakistanaises d’attaques menées par les drones ont ainsi souvent révélé à la fois le caractère illicite des assassinats ciblés et des bavures dans les bombardements. L’Afghanistan et le Pakistan ne sont cependant qu’une face émergée de l’iceberg, le Yémen, la Somalie, la Syrie, l’Irak, etc. étant d’autres zones concernées par ces opérations. L’absence de législation relative à l’usage des drones, liée à la volonté de mener des opérations militaires sans mettre en danger la vie de militaires occidentaux contribuent à faire de ces éléments des armes de plus en plus utilisées sur les champs de bataille. Or, de nombreux dangers pointent au fur et à mesure que les évolutions technologiques sont intégrées : actuellement, la majeure partie des drones employés sont contrôlés à distance par un humain, qui garde le choix de la cible et du déclenchement du tir (Human-in-the-loop weapons). Dans un avenir proche, ces machines pourraient choisir leur cible et tirer automatiquement soit sous la supervision d’un humain (on the loop) soit sans plus aucune intervention humaine (out of the loop). Dès lors, non seulement qui sera responsable, mais surtout comment les concepts essentiels de distinction et proportionnalité dans l’usage de la force seront encore intégrés dans ces nouvelles armes [15] ?

Au-delà des seuls drones, la question de la gouvernance du cyberespace mondial, et de l’évolution de ce nouveau territoire face aux enjeux géopolitiques représente un élément supplémentaire à prendre en considération. L’affaire Snowden mais également le piratage de Belgacom ont ainsi révélé l’ampleur des affrontements et des rivalités qui s’y retrouvent, dans une profonde anarchie et opacité quant aux moyens utilisés. Les usages du cyberespace peuvent mettre en péril les droits des individus et de la vie privée, quand il ne s’agit pas de nouvelles armes de guerre utilisées sans aucun contrôle par les États [16]. Le refus de nombreux pays, Etats-Unis en tête, de mettre en place une réglementation internationale du comportement des États dans le cyberespace confirment l’idée que ces cyberarmes ne sont pas seulement pensées en terme défensifs, mais bel et bien offensifs. Or, la dépendance de plus en plus forte de nos sociétés mondialisées vis-à-vis de l’informatique fait peser de lourds risques sur la paix et la sécurité mondiale. C’est ainsi que le débat sur le désarmement global doit être prolongé dans le cyberespace, autour du statut des cyberarmes. Le contrôle des cyberopérations menées aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre, ainsi que leurs restrictions juridiques, doivent enfin être à l’agenda des débats sur la géopolitique de cet espace virtuel [17].

Que peut faire la Belgique face à toutes ces problématiques ? Revenons 20 ans en arrière. Au tournant des années 1989-1990, la politique belge de sécurité se caractérisa par une adaptation anticipative aux mutations intervenues dans les relations internationales [18]. À de nombreuses reprises dans l’histoire, l’action internationale de la Belgique connut des succès relatifs, non pas dans une position suiviste, mais bel et bien volontariste. Ces dernières années, les avancées, notamment sur la question du commerce des armes ou de la lutte contre les armes à sous-munitions, ont permis à la Belgique de faire percer ses réflexions dans l’évolution des conflits et de leur contrôle. Notre pays a donc souvent joué un rôle de précurseur dans ces questions éthiques et proactives sur le règlement des conflits et leur pacification. La législature qui s’ouvre offre d’ailleurs de nombreuses perspectives pour faire émerger, aussi bien au niveau national qu’au niveau international, les nombreux points abordés ici. Jusqu’en mai 2015, la Belgique occupera la présidence du Conseil de l’Europe dont le bras armé’, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), est chargée de faire respecter la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. La Belgique mène également une campagne active pour décrocher un siège de membre non permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU en 2019-2020. Ces places visibles, dont la régularité d’occupation témoigne de la confiance que les partenaires internationaux accordent à notre pays [19], sont autant d’occasion de peser sur ces dossiers brûlants.

4. Conclusion : de la tragédie internationale à l’éthique des communs

La recherche de la paix demeure une priorité affichée par les mouvements écologistes, et ce depuis leurs origines. Les revendications des écologistes, cependant, se sont inscrites dans une conception du pacifisme éloignée de la vision marxiste portée, notamment, par les partis d’extrême-gauche. La seule clef de lecture anticapitaliste et européocentrée revendiquée par ces derniers ne suffit pas aux écologistes qui, de leur côté, portent une conception du monde plus complexe, marquée par le courant des cultural et postcolonial studies. Les questions des guerres d’indépendances et de leurs conséquences, tant internes qu’externes, les enjeux liés aux droits et à l’autonomie des femmes, les impasses des politiques nationalistes et les conséquences que ces dernières amènent dans le développement des inégalités forment l’ossature de la conception que l’écologie politique a des relations internationales. Tiers mondisme et féminisme complètent ainsi une conception du pacifisme loin d’être homogène à l’intérieur du mouvement écologiste.

Comme il a été vu, les revendications pacifistes « pures » portées par Ecolo se sont incarnées autour de la lutte contre le nucléaire, aussi bien civil que militaire. La prolifération nucléaire et l’opposition à la présence d’armes nucléaires sur le sol belge font partie des revendications initiales des écologistes, et continuent aujourd’hui de faire consensus. Le pacifisme des verts fait essentiellement l’objet d’une déconstruction où l’objet n’est plus tant un pacifisme absolu et intégral que celui du combat pour la paix, où prime la décomposition des questions de défense et d’intervention, et leur résolution par le respect d’une nouvelle éthique internationale.

À la différence des années de la Guerre Froide, où la lutte des blocs permettait une « zone de confort » s’opposant aussi bien à la course aux armements qu’aux interventions militaires des deux Supergrands, l’instabilité internationale qui est la nôtre ne peut plus permettre une stratégie de refus d’implication. À moins de vouloir se replier dans un « splendide isolement », s’opposer à la guerre ne suffit pas. Il est nécessaire, face aux nouveaux problèmes mondiaux auxquels nous sommes confrontés, de dégager de nouvelles formes d’actions qui fassent écho aux efforts contre la guerre, et qui leur donne de l’unité. Le positionnement souverainiste ne peut non plus faire écho à ce refus d’intervention. Défendre la souveraineté absolue des États revient à détricoter les éléments de solidarité internationale. Elle revient à ériger en dogme le principe du « Maître chez soi », que deux siècles d’avancées universelles se sont efforcées de combattre, au nom des droits humains. Comme le souligne Hannah Arendt, « la souveraineté, idéal de domination et d’intransigeante autonomie, contredit la condition même de pluralité [20] ». Face à ces nouveaux défis, la décision d’entrer en guerre doit se voir, dès lors, opposer des alternatives claires, efficaces et actives [21]. Relier les États et organiser la pluralité autour d’un commun international fait donc partie des objectifs à poursuivre.

Les exemples belges abondent de moyens d’actions innovants et qui ont permis de réelles avancées dans la paix par le droit, ou à tout le moins dans les débats autour de la non-violence et de la justice. Des engagements d’Henri La Fontaine au début du XXème siècle, en faveur du désarmement et du règlement des conflits par la voie de l’arbitrage entre nations et du droit international à ceux du début du XXIème siècle pour la lutte contre certains types d’armements et la loi de compétence universelle, la Belgique a été une terre de débats et d’expérimentations.

Les mouvements progressistes se doivent de réinvestir ce domaine aujourd’hui abandonné au réalisme politique. La promotion d’une justice internationale rendant chaque État responsable de ses actes est une étape fondamentale, de même que la prise en mains des fauteurs de guerres de demain que seront les privatisation, écologisation et robotisation des conflits. Cette question de la réappropriation publique des armées et des conflits doit être l’ossature des nouveaux mouvements pacifistes qui se doivent de juger, de manière objective, aussi bien leurs alliés que leurs ennemis. Car les buts ultimes restent bien ceux de la paix mondiale et du désarmement global.

Cette démarche ne peut cependant se faire seule, à l’échelle nationale. La collaboration active des partis verts, les relais entre les partis écologistes dans l’opposition et ceux en majorité et les actions innovantes transnationales sont les meilleurs leviers pour parvenir à sortir de ce réalisme international aliénant.

En 1909, Anatole France écrivait ceci : « L’armée étant une administration comme l’agriculture, les finances ou l’instruction publique, on ne conçoit pas qu’il existe une justice militaire quand il n’existe ni justice agricole, ni justice financière, ni justice universitaire. Toute justice particulière est en opposition avec les principes du droit moderne. Les prévôtés militaires paraîtront à nos descendants aussi gothiques et barbares que nous paraissent à nous les justices seigneuriales et les officialités [22]. » Cet esprit de la justice et du contrôle par le droit reste, cent ans après la Première Guerre Mondiale, plus que jamais d’actualité.

[1Manifeste d’Ecolo. Pour une transition écologique de la société, Namur, Ecolo, 2013, p. 8, [en ligne], http://www.etopia.be/spip.php?article2267.

[2Ibid., p. 14.

[3Ibid., p. 14.

[4Nadine Bernard, « Henri La Fontaine (1854-1943) ou la paix par le droit », in Revue Belge de Droit International, n° 1995/1, Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 345.

[5Harald Welzer, Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2009.

[6Statement by H. E. Ambassador Antonio de Aguiar Patriota, Minister of External Relations of the Federative Republic of Brazil, LXII Session de l’Assemblée Générale des Nations-Unies, New-York, ONU, 21 février 2012, [en ligne], http://www.un.int/brazil/speech/12d-agp-RESPONSIBILITY-WHILE-PROTECTING.html.

[7Nicolas Bossut, Jonathan Ketchell, Quand elle part en guerre, la Belgique préfère oublier qu’elle est une démocratie, Bruxelles, Pax Christi Wallonie-Bruxelles, 2013.

[8Avec la notion d’ennemi combattant, l’existence du camp de Guantanamo et les transferts de prisonniers vers des États pratiquant la torture.

[9Les interventions militaires considèrent ainsi tout combattant en tant que terroriste à éradiquer. Il n’y a plus de différences dans les statuts des combattants. Perçu comme néfastes et dangereux, leur seul destin est celui d’être totalement éliminé, afin que « l’ordre » puisse être restauré, sans que les éléments ayant causé ce « désordre » n’aient été définis ni même approchés.

[10Lire Hannah Arendt Aujourd’hui ; Pouvoir, Guerre, Pensée, Jugement Politique, Marie-Claire Caloz-tschopp (dir.), Paris, L’Harmattan, 2008, p. 125 ; Frédéric Gros, États de violence. Essai sur la fin de la guerre, Paris, Gallimard, 2006, p. 96.

[11Anna Villechenon, « La Cour pénale internationale, entre influence et impuissance », in Le Monde, Paris, 10 octobre 2014, [en ligne], http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/10/10/la-cour-penale-internationale-entre-influence-et-impuissance_4502799_4355770.html.

[12Luc Mampaey, Medhi Mekdour, La guerre en sous-traitance : l’urgence d’un cadre régulateur pour les sociétés militaires et de sécurités privées, Bruxelles, GRIP, 2010, [en ligne], http://www.grip.org/sites/grip.org/files/RAPPORTS/2010/2010-2.pdf.

[13Al–Hamandou Dorsouma, Michel-André Bouchard, « Conflits armés et environnement », in Développement durable et territoires, dossier 8, 2006, [en ligne], http://developpementdurable.revues.org/3365.

[14Ainsi le discours de l’île Longue, prononcé par Jacques Chirac, en 2006, à propos de la stratégie militaire de la France, et dans lequel il soulignait que la « garantie de nos approvisionnements stratégiques » pourrait également entrer dans le champ des intérêts vitaux de la République (Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur la politique de défense de la France, notamment la dissuasion nucléaire, à Brest le 19 janvier 2006, Paris, Direction de l’information légale et administrative, 2006, [en ligne], http://discours.vie-publique.fr/notices/067000234.html).

[15Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « L’éthique de la guerre », in Éthique des relations internationales, Paris, PUF, 2013, p. 186.

[16Le ver informatique Stuxnet est ainsi le plus emblématique des cyberarmes utilisées ces dernières années. Incrusté dans le réseau informatique iranien, le ver a causé la casse de nombreuses centrifugeuses iraniennes, ralentissant le programme d’enrichissement nucléaire de l’Iran.

[17Diplomatie, Géopolitique du cyberespace. Enjeux mondiaux, n° 23, octobre-novembre 2014, Paris, Areion Group, 2014.

[18Rik Coolsaet, La politique extérieure de la Belgique : au cœur de l’Europe, le poids d’une petite puissance, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2002, p. 371.

[19La Belgique a déjà siégé à cinq reprises au Conseil de Sécurité : en 1947-1948, 1955-1956, 1971-1972, 1991-1992 et 2007-2008.

[20Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Agora, 2002, p. 299.

[21Dana Burde, « Le vieux pacifisme et la nouvelle guerre », in Vacarme, 1/2002, n° 18, Association Vacarme, [en ligne], http://www.cairn.info/revue-vacarme-2002-1-page-26.htm.

[22Anatole France, L’anneau d’améthyste. Histoire contemporaine, Bibebook, 2014, p. 61, [en ligne], http://www.bibebook.com/sites/www.bibebook.com/libraries/pdf.js/web/viewer.html?file=/files/ebook/libre/V2/france_anatole_-_l_anneau_d_amethyste.pdf.


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