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Le climat pour le changement
 
 
Benoît Lechat †

Né à Eupen en 1960, Benoît Lechat a été au Groupement des Jeunes Protecteurs de la Nature (GJPN) à la fin des années ’70 avant de faire des études de philosophie et de journalisme. Après avoir couvert l’actualité sociale à l’Agence Belga pendant les années ’90 et notamment les mouvements des enseignants et des étudiants, il a rejoint l’équipe d’Isabelle Durant au Ministère fédéral de la Mobilité et ensuite Etopia en 2004. Il publie régulièrement dans la Revue Nouvelle des articles consacrés à la politique et aux médias belges.

Il est responsable des publications chez Etopia, membre du Conseil scientifique de la Fondation de l’Ecologie Politique et rédacteur en chef du Green European Journal

Benoît est décédé le 8 janvier 2015

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Sur le rapport "Mode de vie et empreinte carbone - Prospective des Modes de vie en France à l’horizon 2050" (IDDRI)

Le défi écologique ne doit plus être abordé comme un enjeu environnemental, mais comme l’enjeu social central de ce siècle.
Un passionnant rapport français permet de rendre très concret ce débat crucial sur le rapport entre l’écologie et nos modes de vie en société au cours du XXIe siècle.

Sous le titre quelque peu anodin de « Modes de vie et empreinte carbone – Prospective des Modes de vie en France à l’horizon 2050 et empreinte carbone », l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI-Sciences Politiques Paris) a publié un rapport très utile au débat sur la lutte contre les changements climatiques. [1]

Ce rapport tente d’imaginer quels seront les modes de vie des Français en 2050. Il permet de voir que leur impact sur le climat peut très fortement varier. Non seulement en fonction des politiques publiques, mais aussi et surtout en fonction des dynamiques sociales qui pourraient se développer dans les prochaines décennies sur la base des tendances que l’on peut déjà voir à l’œuvre aujourd’hui. Un tel travail de scénarisation (storytelling) du futur alimente aussi plusieurs débats cruciaux pour les Verts. Potentiellement, il offre des outils pour élargir les majorités qu’ils doivent construire.

Au-delà des bulles environnementales

Depuis la publication du rapport du Club de Rome en 1972 sur les limites de la croissance, les rapports sur l’état de plus en plus en plus inquiétant de l’écosystème planétaire se sont succédés. Ces moments de lucidité collective ont certes produit des résultats : mobilisations citoyennes, débuts de législations environnementales nationales et internationales, création des partis verts… Mais ils ont aussi souvent ressemblé à des ‘bulles’, explosant aussi rapidement qu’elles étaient apparues, comme le montre le changement de discours des responsables « mainstream » sur les enjeux climatiques, entre le début de la crise des subprimes vers 2008 et le prolongement de cette crise jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’échec du Sommet de Copenhague. Généralement, ce repli environnemental (« environmental rollback ») est expliqué par le fait que la crise économique a reporté les solutions (supposées coûteuses) à la crise environnementale, la lutte contre les problèmes écologiques n’étant plus considérée comme une manière de sortir de la crise économique.

Toutefois, on peut aussi se poser la question de savoir si ce n’est pas précisément la manière dont l’enjeu du climat est présenté (framed) par les écologistes et les défenseurs de l’environnement qui l’a reportée en bas de la liste des priorités des responsables politiques et des opinions publiques qui les élisent.

Les déficits du “deficit model”

Ce dont nous avons sans doute le plus besoin pour relever le défi climatique, ce n’est sans doute plus seulement d’insister sur l’urgence d’empêcher la catastrophe (on l’a fait beaucoup depuis plus de 40 ans), c’est de comprendre pourquoi et comment nous rencontrons autant de résistances dans la mise en pratique de solutions sur une très grande échelle. Une des principales critiques formulées par une série de sociologues [2] qui se sont récemment penchés sur les discours relatifs au climat et plus généralement à l’écologie, est que le discours environnemental continue d’appliquer obstinément ce qu’on appelle le « deficit model ».
En l’occurrence, le discours environnemental et écologiste se caractérise encore trop par la croyance un peu naïve que l’information juste et précise du public sur les conséquences de ses actes permet de changer les comportements. Autrement dit, « si vous savez (comme la situation est grave), vous devez nécessairement changer (vos comportements) ».

Or une grande partie de l’histoire de l’écologie politique peut être lue comme l’échec répété de l’application de ce modèle que l’on retrouve systématiquement dans les innombrables « plans pour sauver la planète tant qu’il en est encore temps » (du Club de Rome en passant par les Plans B de Lester Brown et de Nicolas Hulot). Et leur absence de mise en œuvre s’explique d’abord par une méconnaissance profonde des mécanismes du changement social et politique. La bonne nouvelle, c’est que de plus en plus d’auteurs, d’instituts de recherches et d’associations commencent à réfléchir en profondeur à ce problème crucial. Et leur réflexion va bien au-delà d’une réflexion sur le marketing ou la communication du développement durable.

« It’s the sociology stupid ! »

Le temps est sans doute venu d’intégrer beaucoup plus la sociologie dans les réflexions écologistes, au même niveau que les recherches sur la technologie verte, l’économie écologique, l’éthique environnementale ou encore les institutions politiques. Il s’agit notamment de se poser la question de savoir, en quoi les dynamiques sociales à l’œuvre dans nos sociétés ne sont pas en réalité à la base des dynamiques politiques que les Verts veulent construire pour atteindre leurs objectifs. La question peut paraître théorique, mais elle peut avoir des implications pratiques et politiques très importantes !

Sur ce plan, le rapport réalisé par l’IDDRI s’inspire, parmi d’autres, du travail du sociologue allemand Hartmut Rosa sur l’impact de l’accélération temporelle sur nos vies quotidiennes, les individus, l’économie, la politique. Le rapport français suggère ainsi que les nouveaux mouvements sociaux centrés sur la sobriété, la relocalisation, la défense des communs, les groupes d’achats solidaires sont autant motivés par la résistance à cette pression temporelle qui déstructure la vie quotidienne que par une volonté de protéger les écosystèmes.

Autre exemple de cette antériorité logique du social sur l’économie et la politique : les politiques de dérégulation seraient autant motivées par une volonté d’adapter l’organisation économique et sociale à l’accélération (découlant notamment de l’impact des NTIC sur l’organisation du travail) que par une volonté politique des néolibéraux de servir les intérêts capitalistes. .. Où l’on voit que la question écologique ne cesse de rouvrir des vieux débats entre sociologues matérialistes (notamment marxistes) et post-matérialistes !

Les récits de la transition écologique

Le rapport de l’IDDRI peut aussi alimenter le débat qui oppose les tenants de la décroissance et les défenseurs de la croissance verte, sur les parts respectives de l’innovation sociale et de l’innovation technologique dans la réduction des émissions de Gaz à Effet de Serre. Nous savons que les effets rebonds générés par les gains d’efficacité énergétique nous forcent à investir plus largement dans l’innovation sociale et donc dans les changements de mode de vie permettant de réduire individuellement et globalement les empreintes écologiques. A moins que nous soyons politiquement résolus à renforcer fortement l’éco-fiscalité, ce qui est tout sauf facile (en 10 ans, elle a reculé en Europe !). [3]

Insister sur l’innovation technique ou sociale aboutit à des types de sociétés très différentes, que ce soit sur le plan des valeurs ou de l’organisation de la vie quotidienne. Rendre visibles ces différences est le grand mérite du travail de « scénarisation » auquel le CLIP s’est livré et dont on trouvera ici un résumé sans doute trop sommaire.

Il montre que l’on peut aboutir d’ici 2050 à des types de sociétés très différentes et que ces différences peuvent elles-mêmes avoir des impacts très variables en matière d’émissions de GES.

Préparer l’avenir et non le prévoir

Le grand intérêt du rapport du CLIP est de croiser le passé, le présent et le futur des modes de vie des Français dans un exercice de prospective qui selon la formule de Bertrand de Jouvenel ne consiste pas à « prévoir l’avenir mais à le préparer », en rendant visibles et en mettant en débat les bifurcations possibles, qu’elles puissent faire l’objet d’une décision politique ou non.

Le passé : le rapport présente une synthèse fulgurante de l’évolution des modes de vie des Français entre 1960 et 2010 (logement, mobilité, emploi, consommation, valeurs) et des évolutions en termes d’émissions de Gaz à Effet de Serre.

Le présent : une recension des « signaux faibles » et de tous les types de petits mouvements sociaux (mouvement pour la transition, la sobriété, slow food, la relocalisation…) à la recherche d’alternatives au consumérisme et, comme évoqué, à l’accélération temporelle, que ce soit sur le plan de l’habitat, de la consommation, de la mobilité, des valeurs…

Le futur : le rapport contient une synthèse des grandes tendances observables dans l’essor des info-nano-bio-technologies (« vers l’avènement d’une post-humanité ? ») et passe aussi en revue des grands récits de la littérature contemporaine de science fiction : les figures du cyborg, du post-humain et des NTIC, les effondrements écologiques…

Cinq visions de modes de vie à l’horizon 2050

L’essentiel du rapport du CLIP consiste dans la présentation de cinq scénarios à l’horizon 2050. Ils sont caractérisés chacun par une vision centrale (ce qui postule, répétons-le, que le changement social dispose de sa propre dynamique qui ne découle pas seulement de choix politiques, techniques ou économiques, voire de grandes crises environnementales). Ce travail qui s’est étalé sur deux ans a associé des chercheurs de disciplines très différentes (sociologie, géographie, ingéniérie, économie… ). Dans chacun des scénarios, le rapport anticipe les évolutions possibles au niveau de l’organisation politique, des systèmes de production, de l’innovation technologique, de l’organisation socio-spatiale, de la mobilité, de la sociabilité et des valeurs et enfin des modes de consommation.

Ce tableau résume les traits principaux des ‘visions dominant chacun des cinq scénarios.

Consumérisme vert Scénario Business as usual. Le verdissement de l’économie se fait à la fois sous la pression économique (de l’impact du changement climatique et de l’augmentation du prix des ressource non-renouvelables) et pour répondre à la quête du confort.
Société individu augmenté Le cyborg à l’âge de l’anthropocène ; Toutes les techniques sont mobilisées pour contrer les ‘tares’ de l’humanité (maladie, vieillissement, guerre). Utilisation massive des prothèses. Mais l’allongement de la vie est limité à certaines personnes. Dualisation sociale et économique forte.
Société duale et sobriété plurielle Une crise du sens a entraîné un retrait du monde d’une partie importante de la population. Des îlots communautaires s’auto-organisent en marge de l’Etat et de l’économie dominante. Ces îlots sont tantôt volontaires, tantôt contraints (les exclus du système dominant qui s’organisent pour survivre.
Société écocitoyenneté Des crises ont poussé à une modification en profondeur de l’organisation des sociétés. Les constats sont partagés au plan mondial vers 2030. Les enjeux de justice sociale et environnementale sont interconnectés. Une vision alternative de la vie se précise, basée sur le souci des autres et la reconnaissance de l’interdépendance.
Société âge de la connaissance Les mouvements anticonsuméristes se sont développés. avec la prégnance des enjeux de justice environnementale. Les NTIC changent le clivage producteur/consommateur. Il s’agit de combattre les inégalités de savoir, identifiés à la source de tous les rapports de domination. Les résistances institutionnelles et privées sont fortes. Mais une économie de la contribution prend corps. La majeure partie de la toile est libre, mais il reste quelques espaces ou le savoir se monnaye cher. La décentralisation des connaissances entraîne la décentralisation politique.

Utopies ou dystopies ?

Les auteurs reconnaissent que celui-ci laisse beaucoup de questions ouvertes sur le plan méthodologique et notamment sur le calcul de l’impact en émissions de GES. 2050, c’est tellement loin ! Mais, répétons-le, la prospective, ce n’est pas de la prévision. C’est un exercice qui s’apparente plus à la production d’utopies. Certaines d’entre elles sont effrayantes (dystopies), parce qu’elles tournent au cauchemar pour la grande majorité de l’humanité. D’autres offrent des perspectives réjouissantes, parce qu’elles nous font espérer que l’on peut à la fois sauver le climat et améliorer le bien-être collectif.

Le but ici n’est pas de dire comment y arriver. Mais d’indiquer que, sauf ‘business as usual’ (le scénario « consumérisme vert » qui normalement ne devrait pas faire rêver les Verts), le changement sur une grande échelle est possible. Mais la principale critique que l’on peut adresser au rapport, c’est que celui-ci ne semble possible qu’après l’éclatement de crises…

En effet, au moins trois des cinq scénarios sont marqués par la survenue de crises majeures (autour de 2030) auxquelles la société s’adapte en s’appuyant sur des dynamiques sociales à chaque fois différentes (le désir d’autonomie et de mieux vivre ensemble, d’échapper à la pression du temps dans le scénario écocitoyenneté), la volonté de vivre plus longtemps (scénario « individu augmenté » ou « Cyborg »), l’acquisition et l’échange de savoir (scénario « société de la connaissance »).

L’utopie sans prophètes ?

La première question que, me semble-t-il, doivent se poser les Verts, c’est en réalité toujours la même, est de savoir comment devenir majoritaires, moins pour empêcher les catastrophes que pour construire une société soutenable, respectueuse des êtres humains et de la nature et où il fait tout simplement bon vivre.

A moins que nous souhaitions en rester au catastrophisme, qui est en quelque sorte la ‘maladie infantile’ de l’écologie politique, qui nous enferme dans le rôle de prophètes – parfois utiles – mais durablement minoritaires. A moins que consciemment ou inconsciemment, nous désirions faire partie du cercle étroit des « survivants » qui auront été capables d’anticiper et de s’adapter aux effondrements et à l’explosion des « bombes écologiques ».

Le risque, comme le dit bien Ulrich Beck, c’est qu’en insistant tant sur le respect des limites, ces « résilients » ne contribuent à la construction de sociétés cloisonnées et sans doute violentes, très loin de l’idéal cosmopolite d’un monde libre, ouvert et juste.

Revenus, modes de vie et empreinte carbone

La seconde question est aussi traditionnelle, mais non moins difficile politiquement. Quels liens faut-il faire entre les revenus, les modes de vie et l’empreinte carbone ? A cet égard, l’étude montre que les revenus ne sont pas automatiquement synonymes d’empreintes écologiques élevées. Le logement (surface), la mobilité (localisation et déplacements liés au travail ou aux loisirs), l’alimentation peuvent produire des impacts carboniques plus ou moins grands, selon que l’on suive l’un ou l’autre des scénarios. Dans le scénario « éco-citoyen » où le ‘vivre ensemble’ est une composante essentielle de la qualité de vie, les revenus moyens parviennent à facteur 4 parce qu’ils apprécient de télé-travailler et de partager un maximum de surfaces pour des services communs, tout en réduisant fortement leurs voyages en avion. En revanche, la consommation d’électricité des mêmes catégories dans la société « cyborg » augmente massivement, fût-ce à cause de l’usage des robots…

Cosmopolitisme ou cloisonnements 

La troisième question, est celle des cloisonnements étanches entre les groupes qui choisissent tel ou tel mode de vie. Et par exemple entre ceux qui voudraient refuser les conquêtes de la technologie et ceux qui les rechercheraient. C’est bien sûr actuellement une question pour les « riches » qui ont accès à cette technique, mais il est peut-être temps de revenir aux intuitions des scientifiques qui au début des années 1970 ont inventé l’écologie politique en critiquant la technocratie au nom de leur quête du savoir et de l’humanisme…

Certains d’entre eux ont dénoncé l’illusion consistant à croire que le politique pouvait encadrer les évolutions techniques. Certains ont insisté sur la responsabilité nouvelle de l’homme à l’égard de l’écosystème qu’il a transformé en une « seconde nature ».

Les dérèglements climatiques de cet automne nous laissent perplexes.Le changement climatique est une réalité perceptible, de plus en plus effrayante et grave.

Or paradoxalement, ce n’est peut-être pas cette peur, mais l’espoir d’une société cosmopolite, ouverte, tolérante, où les êtres humains sont à la fois libres, coopératifs et responsable de la nature qui doit être le moteur de notre engagement. Et c’est d’abord un travail culturel avant d’être une entreprise politique.

[1Modes de vie et empreinte carbone – Prospective des Modes de vie en France à l’horizon 2050 et empreinte carbone, Les Cahiers du Club d’Ingénierie Prospective Energie et Environnement, Numéro 21, Décembre 2012. (En ligne http://www.iddri.org/Publications/Modes-de-vie-et-empreinte-carbone). For the abridged English version : http://www.iddri.org/Publications/Les-cahiers-du-CLIP/Clip21_lifestyles%20and%20carbon%20footprints.pdf

[2BECK U. Climate for change, or how to create a Green Modernity ?, Theory Culture & Society, 2010.
http://tcs.sagepub.com/

[3Voir intro de « Green industry in a post-industrial society »

Image : © Bruxelles Mobilité 2014 - Image : Zooo.be / http://www.mobil2040.irisnet.be


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