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Les Verts veulent réorienter le paquebot de la CAP pour verdir l’agriculture européenne, seule manière de lui rendre un avenir. Un projet d’urgence et de longue haleine contre les conservateurs du modèle agro-industriel. Et qui doit se construire avec les premiers concernés, les agriculteurs. Entretien avec José Bové, député européen.

Green European Journal : En Europe, le consensus sur la nécessité de transformer l’agriculture et de manger autrement n’a sans doute jamais été aussi grand. Mais la résistance du modèle industriel est maximale. Comment expliquer ce paradoxe ?

José Bové : Le décalage entre les citoyens européens et les décideurs est total. Alors que la Commission, les Etats et une grande partie du Parlement sont majoritairement conservateurs en matière agricole, tous les sondages montrent que les consommateurs ont une attitude inverse. Ceux-ci rejettent à plus de 75% les OGM et une majorité d’entre eux préfèrent les circuits courts, des produits de qualités, une agriculture respectueuse de l’environnement et le maintien de la petite et moyenne paysannerie. La plupart des associations de consommateurs ou d’environnement vont dans le même sens. En juillet 2009, la rencontre organisée par le commissaire européen Ciolos avait débouché sur un consensus pour changer la direction de l’agriculture. Le Commissaire s’en était d’ailleurs inspiré pour faire une proposition de transformation de la PAC. Mais les conservateurs attachés au modèle agro-industriel continuent de dominer la Commission. Cette défense de l’agro-industrie, on la retrouve aussi dans la grande distribution ou dans les organisations de producteurs industriels comme le « COPA-COGECA ». Les Etats suivent la même ligne. Ils ne raisonnent qu’en termes de parts de marché et pas du tout en termes d’aménagement du territoire, de maintien des paysans ou d’écoute des consommateurs. Ils sont en décalage complet par rapport aux opinions. Ils ne comprennent ni les mobilisations, ni les réactions quand il y a des crises sanitaires ou alimentaires. Aujourd’hui, par exemple, on essaye de nous vendre – ce qui serait une catastrophe – l’autorisation de l’introduction dans la chaine de la viande clonée, et la non-remise en question des OGM au niveau européen.

GEJ : Quels sont les points cruciaux dans le débat sur l’avenir de la CAP ?

JB : Il y en a quatre. Primo, la PAC doit être légitime. L’argent doit aller au bon endroit. Serons-nous capables de limiter le gaspillage de la distribution des aides directes ? Les Verts veulent plafonner les aides à 100.000 euros par exploitation. Cela ne concernerait que 3 à 4.000 exploitations agricoles sur les 12 millions de l’UE. Or le Conseil et les conservateurs du Parlement européen le refusent. Deuxième test : serons-nous capables de rééquilibrer les aides vers les petites exploitations » et de soutenir davantage les fermes dont les surfaces sont inférieures aux moyennes nationales ? Troisième critère, très important, le verdissement. La PAC doit combattre le réchauffement climatique, la détérioration des sols, la détérioration de l’eau et l’affaiblissement de la biodiversité. Elle doit aussi réduire le déficit de la balance commerciale agricole de l’UE. La mesure proposée par les Verts, c’est la rotation des cultures avec une prédominance des protéines végétales qui permettent de fixer l’azote de l’air, d’utiliser moins d’engrais et de pesticides, et de diminuer les importations de soja en provenance d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud.

GEJ : N’est-il pas normal, comme le dit un certain sens commun de faire des économies dans le budget de la CAP qui représente quand même près de 40% du budget européen ?

JB : Le scandale, ce n’est pas que la PAC fasse 40 % du budget de l’UE, mais que celui-ci ne représente qu’1% du PIB européen ! Le budget de la PAC fait moins de 0,5% du PIB de l’UE. Pour une politique aussi essentielle pour l’avenir, c’est dérisoire, en comparaison avec les USA ou le Brésil. Or la proposition du Conseil implique une réduction de 11% de ses moyens. Le premier pilier qui concentre 80% des moyens et qui finance les aides directes serait moins touché que le second pilier qui subirait l’essentiel des économies. Or, celui-ci finance toute la politique de développement rural et de soutien aux territoires ainsi que toutes les actions liées au verdissement. Autrement dit, l’agro-industrie va s’en sortir.

GEJ : les Verts ne doivent-ils pas davantage dramatiser cet enjeu ?

JB : Les Verts ont été en pointe dans la dénonciation des scandales alimentaires. En France, j’ai appelé au boycott des poissons d’élevage qui ne seraient pas étiquetés sans farines animales. Mais il faudra peut-être des actions spectaculaires… Un mouvement politique ne peut gagner en légitimité sans prendre des risques. En tous cas, au moment du vote du budget, il faudra mettre la pression sur les députés européens, par internet en particulier. Car je crains qu’une fois de plus les sociaux-démocrates et le PPE ne capitulent en rase campagne.

GEJ : Aujourd’hui, avec la crise, les enjeux de qualité de l’alimentation sont-ils encore réellement à l’ordre du jour ? Certains, comme le ministre allemand du développement, Dirk Niebel, demandent de donner les plats préparés qui contiennent du cheval aux pauvres…

JB : Ce sont les mêmes qui font cette demande honteuse et qui s’opposent à ce qu’on informe les gens sur le contenu de ce qu’ils mangent. Qui décide de réduire de plus d’un milliard, l’aide au plus démunis ? C’est le Conseil ! Aujourd’hui, un des grands enjeux de l’aide aux plus démunis, c’est non seulement d’augmenter le volume, c’est aussi de raccourcir les chaînes pour que le soutien aux plus pauvres se fasse par les producteurs les plus proches. En France, il y a déjà des réseaux entre des épiceries solidaires et des agriculteurs en difficultés qui y trouvent un débouché et une garantie de rémunération, une partie de l’aide de la PAC pouvant servir à ça.

GEJ : Devant les résistances conservatrices qui sont présentes au plan européen, n’as-tu jamais pensé à quitter la politique institutionnelle et agir plutôt au niveau de la société civile ?

JB : C’est le genre de questions qui ne me traversent pas beaucoup ! J’ai quand même été paysan pendant 35 ans. J’ai été syndicaliste et je me suis battu au niveau local sur des problématiques globales comme celle de la malbouffe. Si j’ai fait le choix d’être au parlement européen, c’est pour être aussi le relais entre la société civile et les institutions.

GEJ : Le rapport entre les Verts et les agriculteurs n’est-il pas en train de changer ?

JB : En Belgique, il est clair que l’engagement d’Ecolo au moment de la crise laitière a été très bien perçu par les paysans. Et j’y ai contribué en tant qu’ancien syndicaliste agricole sur des luttes qui ont eu des retombées. Désormais, les écologistes n’apparaissent pas, et j’espère que ça va continuer, comme des gens qui viennent de la ville, et qui disent aux paysans ce qu’ils ont à faire.

GEJ : Les propositions des Verts en matière d’agriculture ne sont-elles pas parfois pas assez réalistes par rapport au monde agricole ?

JB : Il faut être très prudent. Les propositions des Verts ne doivent pas être des propositions de consommateurs ou d’environnementalistes. Elles doivent être des propositions pour un modèle global d’alimentation qui intègre les premiers acteurs concernés à savoir les paysans. On ne fera pas de projet agricole sans les paysans. Nous devons d’abord repartir du cadre de la PAC et redéfinir ses objectifs. Ensuite, au plan national et régional il faut se servir des outils comme les abattoirs de proximité, la restauration collective et les écoles d’agriculture pour les jeunes afin qu’ils ne reproduisent pas le vieux modèle. Il faudra aussi changer la législation foncière pour permettre l’accès à la terre et combattre son artificialisation. C’est tout un processus qui prendra au moins dix ou quinze ans.

GEJ : Comment vois-tu les enjeux des négociations sur le libre-échange avec les USA ?

JB : De 1986 à 1995, l« l’URUGUAY-round » a fait entrer l’agriculture dans les négociations commerciales internationales. Cela amené les trois réformes de la PAC de 1992, 1999 et 2003, avec des conséquences terribles pour les agriculteurs européens. Les prix du marché intérieur se sont alignés sur ceux du marché mondial. Les soutiens aux produits se sont transformés en soutien à l’hectare. Ensuite, le budget de la PAC n’a plus été financé par les taxes aux frontières (qui lui fournissaient de 70 à 75% de ses ressources). Aujourd’hui, comme le Round de Doha est bloqué, l’UE signe des accords de libre-échange à tout va avec des pays ou des groupes de pays. Les conséquences en sont souvent catastrophiques pour les paysans. L’accord de libre-échange sur le Maroc qui a permis l’augmentation des quotas d’exportations de tomates marocaines ne profite pas aux petits agriculteurs marocain mais bien à trois entreprises, les « Domaines agricoles » qui appartiennent au roi du Maroc, et deux sociétés, Idyl et AZURA, qui ont leur siège en France [1]. En échange, les agriculteurs marocains subissent une ouverture de leur marché aux céréales, produits laitiers et viandes. En outre, une partie de ces tomates sont produites en pompant dans les nappes phréatiques profondes non-renouvelables, et notamment au Sahara-Occidental. Par ailleurs, le risque est grand que les discussions sur un accord de libre-échange entre l’Europe et les USA n’exercent une pression énorme sur les normes européennes en matière d’agriculture, que ce soient sur les OGM, les pesticides, les brevets ou les normes sanitaires. La Commission a fait une première concession en laissant d’entrer dans l’UE des carcasses de bovins traitées à l’acide lactique. Demain, ce sera le chlore pour nettoyer les carcasses de poulet etc…

GEJ : On sait qu’il est nécessaire de remettre en question les mécanismes de libre-échange si on veut parvenir à relocaliser un minimum les productions, et tendre vers une forme de souveraineté alimentaire. Mais est-ce réellement possible ?

JB : Je constate que le modèle de libre-échange dans l’agriculture et l’alimentation montre régulièrement ses échecs. Or le réchauffement climatique comme les tensions sur les prix alimentaires, notamment pour les pays du sud, vont tôt ou tard poser un vrai problème. D’ailleurs, beaucoup de grand pays comme la Chine, l’Inde, l’Indonésie ne se posent pas de question et vont vouloir préserver leur agriculture. Ils y ont tout intérêt. Donc, la crise de l’agriculture et de l’alimentation est devant nous. Les tensions vont devenir de plus en plus fortes. Mais à un moment, les choses vont se réguler, du moins si les citoyens européens font pression pour une relocalisation de la production. Continuer les combats de la souveraineté alimentaire, des échanges locaux, du raccourcissement du circuit, que ce soit pour des questions environnementales, alimentaires ou sociales, nous fera avancer dans la bonne direction.

GEJ : Est-ce que plus fondamentalement, l’enjeu n’est pas culturel ? Ne faut-il pas tout faire pour renforcer l’alimentation comme un combat culturel ?

JB : Sur le plan politique, on défend l’idée que la culture européenne constitue un socle commun aux Européens. Mais on réduit cette culture aux arts, comme la musique, la littérature ou le cinéma... Et on n’y intègre pas la cuisine. Or, pour moi, c’est la première expression culturelle, quasiment avant la naissance de l’écriture. Avant même de peindre sur les murs des cavernes, il y a eu à travers la façon de manger, de commencer à cuire les aliments, la mise en place d’une culture du goût qui s’est ensuite étoffée. Aujourd’hui, cette culture représente une richesse phénoménale. L’Europe a la plus grande diversité culinaire du monde. Mais cette part de la culture n’est pas valorisée en tant que telle. Bien sûr, il y a des réseaux militants comme « slowfood » ou d’autres. Mais il est important, aujourd’hui, que les citoyens se la réapproprient. Nous devons casser l’idée que l’alimentation correspond seulement à la satisfaction d’un besoin biologique. Ce qui est essentiel dans l’alimentation, au-delà de l’aspect culturel que j’ai évoqué, c’est la convivialité. Le repas est le lieu de la relation, celui où l’on se retrouve. Et ça quasiment dans tous les pays. Le problème d’aujourd’hui, c’est que les gens acceptent de manger de la « junkfood » au quotidien, mais font toujours l’effort pour les moments festifs. Par exemple, aux USA, la fête la plus importante n’est pas l’« Indépendance Day », mais le « Thanksgiving Day ». Avec des produits fabriqués à la maison, les Américains célèbrent cette journée où les premiers colons ont failli se retrouver sans bouffer et où les indiens leur ont apporté à manger. C’est très étonnant de voir qu’un pays comme les USA qu’on dits si éloignés de notre culture, mettent en avant un moment de fête autour de la convivialité du repas.

GEJ : Pourrait-on imaginer d’avoir une journée européenne de l’alimentation ?

JB : Je ne suis pas sûr que cela fonctionne en créant ça de manière artificielle. Par contre, faire un véritable travail sur la dimension culturelle et politique me semble important. Certaines initiatives existent. Il faut peut-être les connecter au plan européen. C’est clair qu’il y a de très grosses différences culturelles aujourd’hui à l’intérieur de l’UE. On le voit même aussi au parlement européen, dans des débats sur l’alimentation, il y a des gens qui vous regardent avec des yeux comme des soucoupes quand on défend la bonne « bouffe ». Curieusement, ce ne sont pas les derniers à aller bouffer au restaurant. Mais ils dissocient le besoin biologique et l’aspect festif, convivial et culturel de l’alimentation. Or pour moi il faut réunir ces deux dimensions.

Propos recueillis par Benoit Lechat le 20 février 2013


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