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La durabilité comme stratégie économique

Il n’est nul besoin d’être écologiste pour apercevoir la schizophrénie à laquelle nous condamne parfois notre modèle productiviste de développement. Il suffit de regarder un journal télévisé : les téléspectateurs que nous sommes, confortablement assis pendant une demi—heure en compagnie de la planète, seront abasourdis par un taux de pollution de l’air à Pékin quarante fois supérieur aux normes internationales admises ; compréhensifs à l’égard des camionneurs bloquant des autoroutes pour faire baisser les accises sur le gasoil ; réjouis par les nouvelles lignes low cost ouvertes entre Charleroi et la Costa del Sol ; scandalisés parce qu’une société industrielle européenne, pourtant largement bénéficiaire, ferme une usine en congédiant la moitié de son personnel pour répondre aux exigences d’un fonds de pension logé aux Bahamas. Et l’on peut penser, sans être particulièrement pessimiste, que, si rien ne change, les exemples vont se multiplier.

Le système agroalimentaire est à cet égard une spectaculaire confirmation de la schizophrénie ambiante. Il illustre à merveille ce que l’écologie politique affirme depuis sa naissance : les problèmes ne proviennent pas des dysfonctionnements du système mais bien de son fonctionnement.

« Un poulet de m… à 2 € le kilo est-il de gauche ? »

C’est ce que le parlementaire vert français Yves Cochet dénonçait déjà dans son ouvrage Pétrole apocalypse [1], exemple à l’appui : chaque année, les Pays—Bas exportaient en 1998 61 400 tonnes de poulet vers la Grande-Bretagne ; chaque année, la Grande—Bretagne exportait 33 100 tonnes de poulet vers les Pays-Bas. On est chez les fous ?

Qui peut en effet croire que les quelques rares travailleurs obligés de s’occuper de ces poulets en batterie – à propos desquels les règlementations européennes considèrent que l’espace d’une feuille A4 leur suffit pour vivre – trouvent le moindre sens satisfaisant à leur tâche. D’autant que, comme l’exemple breton vient de le démontrer dans le même secteur en 2013, viser le bas de gamme et le prix le plus bas n’est pas forcément un gage de survie dans un environnement économique globalisé, où la concurrence peut toujours faire plus bas de gamme et toujours moins cher. Le travailleur, le consommateur, les animaux, l’environnement : tout le monde y perd, sauf parfois les propriétaires globalisés de ces usines à volailles. C’est cette situation qu’un ami économiste traduit par la question : « Un poulet de merde à 2 € le kilo est-il de gauche ? »

Comment est-il possible que, politiquement, cet extraordinaire concentré d’abus, cette machine à broyer du sens et à produire de l’absurde collectif puisse perdurer ? Parce que le clivage politique sur ces questions n’est pas là où l’on croit. En réalité, et pour rester sous nos latitudes, libéraux, sociochrétiens, sociodémocrates et partis d’extrême gauche misent tout sur le retour d’une croissance (largement imprévisible), en ne divergeant que (faiblement) sur la méthode pour l’obtenir et (un peu plus) sur les volumes et les priorités de sa redistribution. Pour les uns comme pour les autres, le jeu se résume au partage d’une prospérité au jour le jour : ni la dimension du temps, ni celle des ressources et de l’environnement sur lesquels se conquiert cette prospérité n’entrent en ligne de compte. Il est plus que temps pourtant.

C’est pourquoi les écologistes défendent tout au contraire le choix stratégique de la durabilité, en économie comme ailleurs, à travers une relocalisation de la production, une compétitivité basée sur l’efficience des ressources et une prospérité mieux partagée.

[1 Fayard, 2005.


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