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Développement durable : associer les acteurs culturels
 
 
Antoinette Brouyaux
Chargée de communication au Réseau Financement Alternatif – adepte de la prospective socio-politique et de la littérature y afférant (y compris les romans) - militante de longue date dans divers mouvements associatifs (de la réduction du temps de travail dans les années 90 à la finance éthique en 2009, en passant par l’écoconsommation, le tourisme responsable, Ixelles quartier durable, etc)
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Introduction

En 2006, diverses publications scientifiques crédibles et concordantes sur les changements climatiques et sur l’état des ressources de la planète, ont été « boostées » par la diffusion à l’échelle mondiale du film « Une vérité qui dérange » mettant en scène Al Gore. Cette conjonction d’événements rendant enfin possible un vrai débat public sur ces sujets, montre combien il est important d’utiliser différents médias pour être entendu, et le rôle important que peut jouer un film, fut-il documentaire, pour frapper les esprits. Mais pourquoi les acteurs culturels n’ont-ils pas encore réussi à susciter un tel engouement autour des questions d’intérêt planétaire que sont le climat et l’épuisement des ressources ? Se trouvent-ils mal placés pour en parler ? Quel pourrait être leur rôle à l’avenir ?

1 Culture : le chaînon manquant du développement durable

Depuis le sommet de la terre à Rio en 1992, les acteurs sociaux et économiques ont été associés aux débats et aux organes consultatifs sur le développement durable. Les environnementalistes qui ont été à la base de ce vaste chantier - un nouveau paradigme aussi, un projet de civilisation inédit - ont voulu décloisonner leurs préoccupations en fondant le développement durable sur trois piliers : le social, l’environnement et l’économie. Dans chaque pays, des "conseils nationaux du développement durable" ont été créés, qui associent les représentants de ces trois piliers.
Et le culturel dans tout cela ? Le culturel est dans le social, ont répondu les experts lorsque la question s’est posée, à diverses reprises. A présent, il n’est plus temps d’ajouter un pilier, grommellent-ils devant ce constat que le train du développement durable a oublié quelques passagers sur le quai... Durant les 15 années qui ont suivi Rio, les représentants du secteur culturel n’ont donc pas été associés à la réflexion, à la concertation.
Pourtant, comme le souligne la Commission Française du Développement Durable dans son avis n° 2002-07 , « le concept de développement durable n’est rien moins qu’un projet de civilisation. Et depuis les débuts de l’humanité, la civilisation est un processus - encore largementinachevé - fondé sur la culture, c’est-à-dire le déploiement de langages articulés, de savoir-faire, de rites, de coutumes, de croyances, de représentations du monde, de dessins, de constructions, de fabrications, d’inventions, d’accumulations de connaissances empiriques puis théoriques, etc... Autrement dit, processus de civilisation et culture sont absolument indissociables ».
A présent que l’avenir du monde est clairement en jeu, et que l’on réalise le rôle de catalyseurs que peuvent jouer les artistes dans la désormais pressante redéfinition de notre projet de civilisation, les voici en décalage par rapport aux autres acteurs, les représentants des organismes sociaux et des ONG, des entreprises et des pouvoirs publics, qui ont eu le temps, eux, de se familiariser avec la démarche du développement durable.
Certains artistes engagés n’ont pas attendu que les promoteurs du développement durable viennent les chercher ; nombreux sont ces artistes qui participent activement aux réseaux alternatifs comme par exemple, les mouvements qui prônent la décroissance. Dans ce contexte, des démarches artistiques se développent, souvent de manière peu médiatisée parce qu’assez radicale. Dès lors que ces démarches ne sont pas rendues accessibles au grand public, elles pèsent peu sur l’évolution des mentalités. Il est donc urgent de poser le problème plus globalement.
Car, poursuit la Commission Française du Développement Durable dans l’avis précité, « même le caractère social de l’homme, c’est-à-dire son rapport aux autres, est médiatisé par la culture (ce qui n’est pas le cas des autres animaux sociaux). C’est elle qui permet l’effectivité du dessein commun de vivre ensemble. » Et l’on sait aujourd’hui de quel poids pèse la communication dans la réussite d’un projet.
Dès lors il n’est plus temps de s’étonner de l’impopularité du concept du développement durable. Certes ambigu, ce terme est plus clair lorsqu’on le traduit de l’anglais « sustainable development » ; il s’agit donc bien d’un projet soutenable pour la planète, et négocié à son échelle puisque cette terminologie fut mise au point dans les instances de l’ONU. En 2007 le D.D. aura 20 ans. L’âge d’une crise de génération ? Ou l’occasion d’élargir la base sociale du D.D. en se tournant vers les acteurs culturels ?

2 Les créatifs culturels existent, il suffit de le leur dire

A ce sujet, citons les travaux du sociologue américain Paul H. Ray qui en utilisant la méthode des « mentality models », a découvert au travers d’une large enquête de plus de 15 années, une large base sociale pour le développement durable, qu’il a appelée « les créatifs culturels », par opposition aux créatifs technologiques de la Silicon Valley et aux traditionnalistes culturels de la droite américaine. Selon lui, cette base sociale compte 26% de la population des Etats-Unis et 30 à 35% de celle de l’Europe : riches ou pauvres, diplômés ou non, ruraux ou urbains... les créatifs culturels sont en majorité des femmes.
Cette sub-culture émergeante est le fait d’individus qui se croient isolés dans leurs valeurs parce que celles-ci ne sont pas portées au pinacle par les médias dominants. Cependant, les créatifs culturels ont en commun d’accorder une grande importance aux valeurs éthiques, de fonctionner dans la société de manière transversale en voyageant d’un mouvement citoyen à l’autre, de se préoccuper de l’avenir de la planète et de tenter de traduire cette préoccupation en actes. Beaucoup d’entre elles et eux sont actifs dans le domaine artistique, soit comme amateurs soit comme professionnels, ou tout simplement comme public attentif et critique. A cette audience correspond tout une galaxie d’acteurs culturels, coincés entre les souhaits de ce public exigeant mais peu rémunérateur, et les sources de financement que constituent les mass medias.

3 L’exemple du roman : où sont les visions d’avenir enthousiasmantes ?

En juin 2005, à l’occasion d’un débat organisé par Etopia sur le thème « Wanted : anticipations DD », fut ébauchée une liste de romans d’anticipation inspirés des principes du développement durable (voir annexe). Force fut de constater que de tels romans ne courent pas les librairies, et que les maîtres du genre remontent pour la plupart aux sixties et aux seventies.
Parmi les ouvrages plus récents, la science fiction concerne plutôt des univers lointains dans le temps et l’espace, et les romans d’anticipation sont quant à eux pour la plupart catastrophistes. Or pour faire un bon roman, le marasme n’est pas absolument indispensable.
Dans la pratique, le développement durable et tout ce qu’il contient de prospective environnementale, sociale et économique, inspire bon nombre de scientifiques et de politologues, mais visiblement peu de romanciers. Or notre époque a précisément besoin d’un imaginaire collectif dans lequel le développement durable puisse trouver place. Quand de telles prospectives existent, leur caractère scientifique ou politique et non romanesque, réduit la portée symbolique des scénarios proposés, quelle que soit leur qualité. On pense notamment aux « quatre scénarios pour la planète » élaborés par les experts de l’ONU et présentés dans le rapport 2005 du Millenium Ecosystem Assessment.
Partout, les professionnels du développement durable s’intéressent à cette méthodologie des scénarios. Ce fourmillement intellectuel doit être décloisonné et atteindre les écrivains, les cinéastes, les dramaturges. Ceci afin d’atteindre un public plus large que celui des « initiés », de toucher l’imaginaire et non seulement la raison, de parler au cœur et pas seulement au cerveau, de susciter l’identification - à des héros, imaginaires ou réels - et l’adhésion (à leurs principes).

4 Mobiliser les acteurs culturels, sans les instrumentaliser

Il est vrai qu’aujourd’hui, l’avenir paraît si incertain qu’il est périlleux pour un artiste de se lancer dans la prospective. Celle-ci est vite dépassée par les faits alors qu’elle demande de vastes études, et nécessite des orientations qui sont autant de choix politiques cornéliens.
De plus, dans le contexte actuel, beaucoup de signaux prêtent à une vision pessimiste de l’avenir : qu’il s’agisse du climat, des inégalités nord-sud, de la pollution, des dérives du progrès et du libéralisme... C’est aussi le matraquage médiatique qui donne à voir cette vision angoissante de l’avenir. Il est nécessaire de rééquilibrer ce flux en développant des visions plus constructives. Le développement durable est justement un concept construit pour proposer aux citoyens du monde une perspective positive, et dans cette optique, des tas de gens s’activent, chacun dans son domaine ; des projets se concrétisent, pour permettre les économies d’énergie, la cohésion sociale, des relations nord-sud plus équitables... Comment mobiliser à son tour la production culturelle, sans être accusé illico de vouloir instrumentaliser celle-ci ?
L’art peut être « engagé » sans perdre de sa qualité artistique. Il importe surtout que l’artiste reste libre de ses opinions, de sa narration, bref des moyens d’arriver à une fin qui peut lui être commandée, comme l’on passe commande à un architecte ou à un sculpteur. Dans la contrainte d’un cadre proposé au créateur, celui-ci peut aussi donner le meilleur de lui-même tout en répondant aux attentes de la société.

5 Conclusion : mobilisation !

Développement durable ou décroissance, peu importe finalement la terminologie. L’essentiel ne réside pas dans un combat d’idéologues, mais dans les orientations à indiquer à la société, contrainte du fait du réchauffement planétaire et de l’épuisement des ressources mondiales, à revoir fondamentalement son train de vie, sous peine d’implosion fatale à plus ou moins long terme.
Pour mobiliser les énergies en ce sens, il faut d’abord mobiliser les imaginaires. Pour ce faire, les acteurs culturels et leurs représentants doivent être d’urgence associés institutionnellement aux débats et processus de concertation sur le développement durable. Certains d’entre eux sont clairement demandeurs , d’autres sont réceptifs aux enjeux et désireux de s’impliquer.
En tout cas, la répartition des compétences en Belgique ne peut servir de prétexte pour empêcher que l’on jette des ponts entre secteurs et niveaux de compétence, comme cela fut rendu possible en son temps pour croiser les regards des acteurs sociaux, environnementaux et économiques. Que ce triangle devienne bien vite rectangle et socle d’un nouveau projet de civilisation enthousiasmant et mobilisateur !

Kim Stanley Robinson s’y met avec
« Les Quarante Signes de la pluie »

L’auteur de ce roman sur les changements climatiques qui a été traduit en 2006, s’est fait connaître dans les années 90 avec sa « Trilogie marsienne ». Celle-ci relate le débarquement de cent pionniers sur la planète rouge et sa « terraformation ». En 2001, Kim Stanley Robinson est saisi par la découverte que font les scientifiques, d’une possibilité de « changement climatique soudain ». S’il lui semblait, comme il l’explique à Libération le 16 novembre 2006, « compliqué de bâtir une histoire sur un réchauffement global qui se déroule sur 200 ans, 300 ans, avec 2 degrés, 3 degrés de plus... Cela devenait plus facile de raconter comment en 3 ans, la fonte de la banquise peut perturber le rôle du Gulf Stream et plonger l’Europe dans un climat froid et venteux ». On peut se réjouir qu’une telle vedette de la science-fiction se soit engagée dans un travail de longue haleine sur ce thème auquel il consacre également un trilogie (« Les Quarante Signes de la pluie » en est le 1er tome). Son roman mêle crédibilité scientifique et message politique. Dans ses interviews, Kim Stanley Robinson n’hésite pas à se montrer impliqué (dans un « think tank du parti démocrate, en l’occurrence). Reste que cette anticipation nous vient une fois encore des Etats-Unis...

Notes

(1) http://sciencescitoyennes.org/article.php3?id_article=82
(2) P. H. Ray, S. R. Anderson « L’émergence des créatifs culturels », Ed. Yves Michel, 2001.
(3) www.maweb.org/en/index.aspx
(4) Cfr travail réalisé par un groupe d’étudiants éco-conseillers en 2005-2006 à l’Institut Eco-Conseil de Namur, sur les liens entre culture et développement durable.

Annexe : Romans d’anticipation et développement durable : une sélection (1 juin 2005)

1. Auteurs d’anticipation « historiques » : une sélection

  • Jules Verne, "Le pays des fourrures" : fiction qui a une forte tonalité écologique, un des rares romans de Jules Vernes dont le héros est une femme.
  • George Orwell, "1984"
  • Aldous Huxley, "Le meilleur des mondes"
  • Ray Bradbury, "Fahrenheit 451"
  • voir aussi la liste rétrospective d’ouvrages "utopiques" sur http://www.answers.com/topic/utopia

2. Auteurs d’anticipations d’inspiration « sociologique »

  • Amin Maalouf, « Le premier siècle après Béatrice » (1992)
  • Jacqueline Harpman, « Moi qui n’ai pas connu les hommes » (2001)
  • Jean-Christophe Ruffin, Globalia (2004)
  • Benjamin Berton, « Pirates » (2004)  histoire contemporaine, certains éléments d’anticipation
  • Bernard Tirtiaux, « Le puisatier des abîmes » (1998)
  • André-Marcel Adamek, « La grande nuit » (éd. Labor)

3. Auteurs de science-fiction

  • Pierre Bordage, "Evangile du Serpent" : apparition (plus ou moins à notre époque) d’un nouveau messie, aux idées "écolos". Excellent suspense (2001)
  • Pierre Bordage, "Wang" : description d’une planète divisée en deux, un monde anarchique, pollué, barbare et pauvre séparé par une barrière de haute technologie d’un monde "de riches" qui vit sur le dos des autres. Une métaphore de la fracture nord-sud. Wang est le jeune héros qui va tenter d’investir le monde des riches... http://www.cafardcosmique.com/auteur/bordage.html
  • Frank Herbert, la saga de "Dune" (1965 ) : un des premiers romans de SF qui a mis la question écologique en avant (Dune est un planète désertique où la question de la gestion de l’eau est vitale pour ses habitants, les Fremens, qui sont des chasseurs d’Epice, une substance nécessaire aux voyages intergalactiques (métaphore de notre pétrole), dont on apprend petit à petit l’origine (le cycle écologique dans lequel elle intervient...
  • Norman Spinrad : fait de l’anticipation à court terme en mettant une question politique ou sociale en évidence (moins la question écologique), et... de manière pas forcément catastrophiste ou pessimiste : "Le primtemps Russe" par exemple, imagine un monde ou la Russie et l’Europe se rapprochent plutôt harmonieusement et dament le pion au States (pour le meilleur), avec en prime un super histoire d’amour entre une Russe et un Européen.
  • Kim Stanley Robinson, La trilogie marsienne (années 90)
  • David Brin, Terre (2 vols) - http://www.quarante-deux.org/kws/01/terre.htm
  • Mona Lee, « Alien Child », 1999 - http://www.openhand.com/alienchild.php
  • Dan Simmons, “Hyperion” (4 vol) 1989 - http://www.geocities.com/Area51/Dunes/7470/simmons.html

4. Anticipations DD des seventies
La mythique trilogie de John Brunner parue en français chez Robert Laffont :

  • "Tous à Zanzibar " (1972) 547 p. - "Stand on Zanzibar " (© 1968, tr. Didier Pemerle). Thème : la surpopulation.
  • "Le Troupeau aveugle " (1975). 418 p. - "The Sheep Look Up " (© 1972, tr. Guy Abadia). Thème : la surpollution.
  • "Sur l¹onde de choc " (1977). 296 p. - "The Shockwave Rider " (© 1975, tr. Guy Abadia). Thème : informatique et liberté ? Sur fond de cataclysme sismique à San Andréa. Et toujours John Brunner, chez Calmann-Levy :
  • "La Ville est un échiquier " (1973). 416 p. - "The Squares of the City " (© 1965, tr. René Baldy). Thème : de l’urbanisme comme manipulation par les médias, la spéculation immobilière et l’instrumentalisation des bidonvilles.
  • Ecotopia : The Notebooks and Reports of William Weston : www.answers.com —> title of a seminal book by Ernest Callenbach, published in 1975. The society described in the book is one of the first ecological utopias and was influential on the counterculture, and the green movement in the 1970s. Traduction FR : Ecotopie.

5. Bande dessinée

  • Peeters et Schuiten, « Les portes du possible » (série dans Le Soir, 2005)
  • François Debois, Julien Gallot, série Oxygène, collection Neopolis, éditions Delcourt - à paraître en août 2005 - http://www.editions-delcourt.fr/album.php?id=1167
  • Hayao Miyazaki, « Nausicaa » (manga en 7 tomes, traduit en FR et publié en 2000 chez Glénat)

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