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Tant va l’autruche à l’eau… : du néolibéralisme comme déni
 
 
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Même s’il est posé en des termes intellectuellement confus, le débat lancé par Corentin de Salle est un de plus importants de notre époque et mérite à ce titre qu’on l’approfondisse, ou plus simplement qu’on le recadre et qu’on l’entame.

Courant plusieurs lièvres à la fois dans une tentative assez réussie de se faire autant d’ennemis que possible, notre auteur commence par vanter les vertus de l’austérité dans une langue moins chargée de libéralisme que de morale – mais sans doute le jansénisme sied-il mieux à la justification de la folie destructrice des politiques européennes actuelles que la science économique ou n’importe quelle théorie de la justice.

Par un exercice saisissant de contorsion idéologique qui a dû lui laisser quelques courbatures neuronales, le voilà donc occupé à vanter la sobriété et l’austérité d’aujourd’hui au nom de la croissance et de l’hédonisme consumériste de demain. Par charité, on ne s’appesantira pas sur les contradictions anthropologiques qui sous-tendent ce « raisonnement ». En revanche, attardons-nous sur la pierre philosophale qui, selon lui, permettrait de concilier le retour de la richesse et la soutenabilité écologique. Celle-ci se fonderait sur un mélange de libéralisme économique et de progrès technologique. Et d’accuser le rejet supputé de l’un et de l’autre par l’écologisme de nous conduire au désastre que les Verts prétendent pourtant vouloir éviter.

Au-delà de la harangue, des partis pris et des préjugés, quelle est en fait la situation et sa dynamique ?

Dans bien des domaines, l’amélioration de l’efficience en ressources est une réalité incontestable : poussée par le renchérissement des matières premières et l’innovation technologique, la productivité matérielle de nos économies s’est de manière générale – mais à quelques exceptions près – améliorée. Autrement dit : nous sommes collectivement capables de produire plus avec moins de ressources et moins d’émissions. Mais dire cela n’est rien dire du tout.

La combinaison d’indéniables avancées technologiques et d’une croissance mondiale forte au cours des trente années précédant la crise actuelle – que notre interlocuteur attribue certainement à un excès de socialisme – ne s’est en effet en rien traduite par une diminution globale des émissions de gaz à effets de serre, et donc de la contribution anthropique au réchauffement climatique.

Il est une erreur qu’il est lassant de devoir rectifier : celle qui consiste à confondre découplage relatif et découplage absolu. Le premier est atteint lorsque, par exemple, les automobiles d’aujourd’hui sont moins gourmandes et émettrice de gaz à effet de serre, que celles d’hier. Le second n’est avéré que si l’ensemble des déplacements automobiles (ou l’ensemble du fonctionnement d’un macrosystème quelconque ou, in fine de l’économie mondiale est moins gourmand et moins émetteur. Nos voitures sont certes plus efficaces mais elles sont tellement plus nombreuses et parcourent tellement plus de kilomètres que le volume global des émissions persiste à augmenter. Il va de soi qu’en matière de réchauffement climatique, de perte de biodiversité ou d’acidification des sols, seule compte ce volume global, et pas l’une ou l’autre amélioration microéconomique aussi impressionnante soit-elle.

Cette distinction entre découplage absolu et relatif relève du b.a.-ba de l’économie de l’environnement même dans sa version libérale : les confondre, c’est refuser de regarder la lune pour se concentrer sur le doigt et mieux se le mettre dans l’œil. Si Fontenelle a pu s’exclamer lors de l’ultime visite de son médecin « En somme docteur, je meurs guéri », Monsieur de Salle semble se réjouir de nous voir disparaître efficaces.

Puisque à l’intérieur des quelques axiomes qui lui servent de boussole idéologique, un problème donné ne trouve pas de solution, la dénégation paraît constituer pour lui la porte de sortie la plus honorable. Cette attitude stoïque a ses mérites sur le plan individuel. Politiquement, elle est indigne et scabreuse. La duchesse de Guermantes est sans conteste un des personnages les plus charmants de Proust mais il est permis de douter de la validité politique de ses bonnes manières : « Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d’efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. »

L’humanité n’en est heureusement pas au stade terminal de Swann mais la désarmante désinvolture des Guermantes modernes l’y mène à grand train. Plutôt que de s’obstiner à répéter des slogans éculés pour mieux se dissimuler les défis, ne vaudrait-il pas mieux admettre le caractère inédit de la situation au regard de l’histoire humaine, investir toutes les énergies dans la recherche de solutions alternatives, dont les germes, pour dispersés et fragiles qu’ils soient, sont déjà présents, penser une prospérité qui ne soit plus fondée sur l’accumulation matérielle privative mais plutôt sur la richesse des biens communs et la mise à disposition collective ou publique de fonctionnalités – des possibilités de déplacement plutôt que des voitures individuelles, de la santé plutôt que des médicaments, etc. –, ou encore repenser nos conceptions de la justice dans une économie appelée à réduire son empreinte matérielle ?

La taille des défis requiert la créativité de chacun et l’innovation technologique y prendra une place de choix mais si elle est une condition nécessaire de la réussite de la transition vers la soutenabilité, elle n’est en rien suffisante. Qui peut croire encore que les remèdes appliqués depuis trente ans finiront par nous guérir de la maladie qu’ils ont engendrée ? L’obsession productiviste technomaniaque, plus ancienne encore que le néolibéralisme, et qui rassemble trop souvent encore libéraux, conservateurs et socialistes consiste à se convaincre que c’est en courant de plus en plus vite avec des chaussures de plus en plus légères qu’on évitera mieux le mur.

Les fruits de Prométhée ne sont pas tous savoureux, certains sont franchement indigestes et aucun ne constitue la panacée. La riche et complexe tradition libérale méritait mieux, pour aborder un problème aussi grave et pressant, que la verve d’un enfant de chœur ânonnant le credo.

Texte en réponse à la Carte blanche de Corentin de Salle parue dans l’édition de La Libre Belgique le 27 novembre

Publié en Carte blanche de La Libre Belgique le 11 décembre


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