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L’Europe déracinée
 
 
Erica Meijers
Rédactrice en chef de De Helling (l’équivalent hollandais de la revue Etopia).
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L’Europe déracinée
 
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Les discussions à propos de l’UE résonnent fréquemment d’appels à une identité européenne partagée. Il manquerait au projet Europe une unité émotionnelle. Tant que l’« âme » fait défaut, la structure existante, rationnelle et bureaucratique, est condamnée à demeurer à distance des citoyens, êtres de chair et de sang vivant dans des cultures et des traditions diverses. Pour avoir la moindre chance de succès, l’UE devra donc embrasser une identité européenne. Existe-t-elle, voilà la question.

C’est dans un petit restaurant de Bâle que j’ai mené une conversation avec Christophe Keller, journaliste et écrivain suisse. Le sujet : qu’est-ce qui nous rend européens ? Nous sommes d’accord sur au moins un élément : pour autant qu’elle existe, l’identité européenne n’est pas simple. Elle ne le devient que lorsqu’elle est en danger. D’après certains, tel est bien le cas actuellement : ils s’efforcent de l’établir, par exemple par la technique éprouvée de la création d’un ennemi extérieur. En déclarant la guerre au terrorisme, au fondamentalisme musulman ou à l’Islam lui-même, ils érigent une opposition claire entre, d’une part une Europe éclairée et rationnelle et, d’autre part, une religion irrationnelle et violente. De telles tentatives sont cependant peu convaincantes. Elles ressemblent trop à l’opposition, depuis longtemps démasquée, entre des Européens civilisés et des barbares sauvages. Christophe estime que l’Europe, comme les États-Unis, a besoin d’un drapeau et d’une constitution pour être vraiment attirante, même si lui-même s’en soucie personnellement peu. C’est en Europe qu’a été inventé l’État-nation mais le nationalisme qui en a résulté a déchiré le continent à de nombreuses reprises.

Notre conclusion est faible : ce qui fait de nous des Européens n’est peut-être rien d’être rien d’autre que le fait de passer une soirée à nous remuer les méninges sur ce qui relie les Européens. Mais je veux désormais penser qu’on peut en dire plus.

Plus jamais de guerre

L’unité de l’Europe est un idéal ancien. Napoléon en rêvait déjà. Mais le sens de l’unification actuelle réside dans la devise « plus jamais de guerre ». Elle est née du choc qu’ont occasionné la Première et la Seconde Guerres mondiales qui ont frappé au cœur la tradition des Lumières et sa mise au centre de l’histoire, d’un individu européen, rationnel et autonome. Cette Europe rationnelle a paru porteuse d’une dimension plus sombre, irrationnelle et même démoniaque, visible dans l’euphorie nationaliste belliqueuse qui a ruiné l’internationalisme au début du siècle et indéniable dans l’horreur de la solution finale nazie.

Mais le slogan « Plus jamais de guerre » sonne creux après soixante années de paix et de prospérité – c’est du moins ce qui est souvent rappelé lors des nombreuses discussions à propos de cet idéal européen lointain et abstrait. C’est oublier que voici dix ans à peine une partie de l’Europe était encore en proie à la guerre. Mais il est vrai que les Balkans ont toujours été considérés comme le ventre mou de l’Europe. C’est pourquoi l’image de rationalité que l’Europe entretient sur elle-même n’a été qu’à peine ébranlée par le déchaînement de barbarie qu’à déclenché la désintégration de la Yougoslavie. Les réfugiés et les exilés de cette guerre nous avaient pourtant prévenus à l’époque que pareille tragédie pouvait se produire n’importe où en Europe. Au cœur du Sarajevo multiculturel et bigarré, ils avaient eux aussi cru jusqu’au dernier moment que leur ville de tolérance et d’ouverture était immunisée contre le fanatisme. Jusqu’à ce que la réalité leur prouve le contraire.

Ces avertissements n’eurent que peu d’échos, mais il y a bien des raisons de les prendre au sérieux. La recrudescence du nationalisme en France et aux Pays-Bas, par exemple, donne à réfléchir. Ce n’est pas seulement la tension entre l’idéal de rationalité et une réalité plus souvent irrationnelle qu’à son tour qui a joué, mais également une autre tension, tout aussi profondément ancrée en Europe. L’équilibre instable entre l’universalité – l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité pour chacun – et la particularité – l’attachement inévitable à son propre contexte – menace en effet de se rompre.

Déracinés

Personne n’a plus d’expérience de ces deux tensions que ceux dont le pays s’est effondré sous les coups du nationalisme et de la haine : les exilés de l’Allemagne nazie et les réfugiés de Yougoslavie. Les émigrés allemands – principalement juifs et politiques – des années trente n’eurent guère plus d’auditeurs lorsqu’ils avertirent des dangers du nazisme. Ils furent regardés de travers, accusés de salir leur propre pays et repoussés sans merci d’un pays à l’autre. Beaucoup errèrent sans papier pendant des années jusqu’à ce qu’une existence aussi incertaine les achève ou que des trucs et ficelles leur permettent d’obtenir un passeport ou de fuir en Amérique.

Qu’ils le veuillent ou non, la perte de leur pays les a faits européens. Dans les cafés d’émigrés de Paris, Prague et Zurich, l’avenir de l’Europe était chaudement débattu. L’expérience et les intuitions de ces déracinés sont plus propices pour s’approcher de l’identité européenne que la prose policée des hauts fonctionnaires européens et des décideurs politiques. Leur survie dépendait en effet d’une intervention unie de l’Europe contre la barbarie dans leur propre pays et dès lors d’un idéal européen partagé.

Klaus Mann (1906-1949) est le chroniqueur de la vie des émigrés au cours des années trente du XXè siècle. Il appartient à cette génération de jeunes intellectuels qui ont cru, pendant l’entre-deux-guerres, à la culture européenne comme contrepoison au nationalisme qui avait provoqué tant de dégâts en 14-18. Il quitte l’Allemagne en 1933 où, d’après ses propres mots, il manquait d’air. L’arrestation de ce jeune écrivain homosexuel y était par ailleurs loin d’être inconcevable. En 1939, il écrit Le volcan, roman qui se déroule dans le milieu des émigrés, notamment en France, aux Pays-Bas en Tchécoslovaquie et en Suisse. Juste avant sa mort d’une overdose de somnifères en 1949, Klaus Mann rédige un essai mordant sur les tribulations des intellectuels européens, qui fut publié pour la première fois dans une revue américaine sous le titre « L’Europe en quête d’un nouveau credo ».

Le volcan

Dans Le volcan, l’actrice Marion, inspirée d’Erika, la sœur de Klaus Mann, rend visite, après son arrivée à Paris, à une émigrée russe qui se languit de la Russie d’antan. Marion se refuse à partager cette nostalgie : « Nous ne sommes pas comme ces émigrés russes qui ont fui la révolution. Nous sommes partis parce que nous défendons l’avenir et combattons le retour en arrière. Nous résistons parce que nous ne voulons pas que le fascisme constitue l’avenir. Nous voulons une Europe autre et meilleure pour nos enfants. »

Les émigrés n’étaient certainement pas d’accord sur ce à quoi devrait ressembler cette « meilleure Europe ». Parmi eux, figuraient des socialistes, des communistes et des libéraux. Certains étaient apolitiques, d’autres avaient rejeté le national-socialisme sur la base de leur foi, d’autres encore voyaient éclore de nouvelles formes d’humanisme. Mais tous ressentaient la même responsabilité : « nous, les émigrés, représentons l’autre Allemagne, nous sommes l’opposition à la barbarie », déclare Marion.

La vie quotidienne découlant d’un tel choix se révèle dure. Beaucoup d’émigrés s’en sortent à peine. D’après Klaus Mann, le cauchemar ultime des émigrés ressemble à ceci : « Tu te retrouves soudain à nouveau en Allemagne et tu demandes : pourquoi n’y suis-je plus allé depuis si longtemps ? C’est alors que s’impose lentement la conscience : j’ai ici des ennemis qui me pourchassent. Je dois me comporter de manière banale avant que quelqu’un ne me reconnaisse. Pourquoi tout le monde me dévisage-t-il ? Il y a dans mon sac un de ces journaux d’émigrés qui sont interdits ici – et chacun l’a vu. Où puis-je aller ? Voilà un SA. Et puis un autre. Il est trop tard. Je suis encerclé. »

Autant les émigrés détestaient l’Allemagne hitlérienne, autant la plupart d’entre eux éprouvaient de la nostalgie, quand bien même ils ne savaient plus pour qui ou pour quoi. « Qu’il doit être délicieux de ne plus se demander où se trouve sa maison », pense Benjamin Abel, le professeur juif, dans sa chambre d’Amsterdam tandis que son regard se porte sur la bouteille de somnifères sur sa table de nuit. « Où attend-on encore mes capacités et comment les mettre en œuvre ? Un homme perd tout sentiment de sa propre valeur si plus personne n’a besoin de lui. Qu’il doit être agréable d’être libéré des doutes, des déceptions et de la solitude. Libéré du mélange empoisonné de haine et de nostalgie. » Martin, le jeune poète doué retrouve accroc à l’héroïne et se détruit lentement mais sûrement. C’est régulièrement que les émigrés doivent affronter la nouvelle d’un nouveau suicide. La jeune sœur de Marion prend des somnifères lorsqu’elle tombe enceinte d’un émigré en compagnie duquel elle s’est, pour la première fois, sentie de nouveau en sécurité. Après leur première nuit, il est emmené par la police et déporté au-delà de la frontière pour disparaître à jamais de sa vie.

Le volcan, le titre du roman est à double sens. Il renvoie tant à la menace que constitue le national-socialisme et à la vie en marge d’un monde qui s’effondre qu’aux angoisses intimes des déracinés. Au précipice qui s’ouvre dans l’âme de l’émigré, correspond celui auquel fait face l’Europe des Lumières : le feu grondant au creux de la montagne qu’est la civilisation crache sa lave destructrice. Il faut être sur ses gardes à chaque instant car le danger est partout. Rien n’est sûr. Klaus Mann entrevoit la fin d’une ère – personne ne sait plus s’il existe encore un avenir. Dans son roman, la fin des grands idéaux est proclamée par Marcel, l’ami français de Marion. Ce n’est pas pour rien que Klaus Mann choisit un intellectuel pour maudire les belles paroles. Marcel annonce la mort de la démocratie : elle n’est rien d’autre qu’un de ces vieux mots usés et vidés de sens. Il rejoint les Brigades internationales qui combattent le fascisme parce qu’il ne peut plus croire aux mots. Il veut faire quelque chose et s’offrir pour racheter les péchés de ses ancêtres qui ont laissé les choses aller si loin. Il ne croit même plus en ses propres analyses. Et il meurt en Espagne.

Une crise permanente

« L’Europe est finie », déclare Paul Valéry juste après la guerre et Klaus Mann le rejoint dans son essai sur l’Europe. La vieille Europe n’est pas seulement littéralement détruite ; les bombardements massifs et l’assassinat des juifs et de nombreux autres ont brisé la foi dans les Lumières. Klaus Mann considère les discussions d’après guerre entre existentialistes, marxistes et nihilistes comme symptomatiques de la confusion et de la déchirure générales des intellectuels européens.

Soixante ans après la guerre, tout ceci résonne d’un écho familier : la fin des grands récits et le vide des belles paroles. Nous y sommes habitués ; la lassitude nous guette lorsque revient ce débat, de même que nous lassent les discussions abstraites et grandiloquentes sur l’Europe. Klaus Mann, qui a subi douze années d’émigration, non sans préjudice personnel, a véritablement souffert de la non-advenue de cette « Europe autre et humaine » qui avait nourri son optimisme et celui de tant d’autres au cours de ces pénibles années. Il considérait la catastrophe du Troisième Reich comme l’aboutissement d’un long chemin balisé par le déclin de la croyance dans le Divin, le Bon, le Beau la Civilisation et le Progrès. Si Érasme, Victor Hugo et Spinoza n’y avaient pas cru, la Renaissance, la Réforme et la Révolution française n’auraient pas été possibles. Mais, selon Mann, au cours de la seconde moitié du XIXè siècle les intellectuels européens ont perdu cette foi La désillusion et la culpabilité qui affectaient Nietzsche, Kierkegaard et Dostoïevski, il les considérait comme des signes avant-coureurs de la crise. Avec eux, il est devenu clair que l’homme occidental, qui s’était toujours considéré comme un être de raison était encore en proie aux démons, et gouverné par des puissances irrationnelles et barbares. En même temps que le sacré, les Européens ont perdu la raison.

Bien que cette analyse puisse encore se prêter à une utile discussion, ce qui compte pour moi, c’est que Klaus Mann ne considérait pas la guerre comme un « accident industriel » mais comme l’éruption, longtemps maturée de la vraie nature de l’Europe. La réalité du XXè siècle a dépassé les fantasmes du XIXè. Ce ne sont pas seulement les chambres à gaz, les bombes et la propagande qui sont en cause, mais également « le mauvais goût diabolique du marché du divertissement », le « cynisme des cliques dirigeantes et la bêtise des masses désorientées », le « culte de l’argent et la terreur de l’ignorance ». « Dans le contraste inconciliable entre le cauchemar d’Auschwitz et les fantaisies d’Hollywood, disparaît la raison. »

Le monde est, par conséquent, devenu impossible à comprendre ; nous nous trouvons dans un état de crise permanente. La sympathie de Mann, dans pareille situation, va aux sceptiques. Tout qui propose des réponses simples et souhaite imposer une identité facile l’irrite. S’enfermer dans une appartenance nationale n’a jamais constitué une solution pour lui. Les peuples d’Europe, il leur voit un destin commun que l’apocalypse des Première et Seconde Guerres mondiales n’a fait que renforcer. Les différences régionales subsistent certes mais « nous sommes tous membres d’une famille tragique et appauvrie, mais fière et noble. »

La réponse de Klaus Mann témoigne autant de son scepticisme et de sa répugnance à l’égard du nouveau monde que de son attachement à l’ancien : il attend un mouvement de désespoir et de dégoût. Une vague de suicides parmi les intellectuels européens. Les meilleurs d’entre eux doivent suivre l’exemple de Virginia Woolf, Stefan Zweig et Jan Mazaryk. Ce n’est qu’ainsi que le monde pourra encore être choqué et sorti de sa léthargie pour apercevoir le véritable état de la situation. Mann conclut sur Kierkegaard dans des phrases qui figurent parmi les dernières qu’il ait écrites avant sa mort choisie : s’il y a encore des raisons d’espérer et de croire, c’est seulement à partir de l’absurde : « Sans l’absurde, pas de foi dans l’avenir. »

Un sentiment d’appartenance

L’œuvre de Klaus Mann rend à tout le moins une chose claire : qui souhaite éviter le désespoir et refuse d’être touché par la lave en feu que crache le volcan, qui préfère une conception simpliste et indolore de l’Europe comme continent éclairé n’a aucun accès à la véritable nature de l’Europe. Mann ne doute pas de l’existence d’une identité européenne mais ne voit décidément aucune raison d’étaler notre « Civilisation des Lumières ». Sa propre expérience ne lui en donne que peu de raisons.

Les intuitions de Mann sont confirmées par un épisode récent qui rend difficile de rejeter ses avertissements comme datés ou dépassés. En 2007, est sorti le film My Friends, de Lidija Zelovic, réalisatrice amstellodamoise qui a fui Sarajevo en 1992. Il la montre voyageant du Canada en Scandinavie, puis à Sarajevo, lieux de résidence de ses amies d’enfance. Elle est curieuse de leur sort et espère organiser une réunion le jour de son mariage. Zelovic s’interroge de la sorte sur son identité et son lieu d’appartenance. Comme dans l’œuvre de Klaus Mann, les films de Zelovic entremêlent le personnel et le politique. Les deux esquissent le portrait des espoirs et des angoisses d’une génération d’émigrés.

My friends débute sur une image de Zelovic elle-même racontant la blague d’un Bosniaque qui visite l’Angleterre pour la première fois. Il descend du bateau et se met à rouler. Il entend à la radio un avertissement concernant un conducteur fantôme : un conducteur roule du mauvais côté de la route. Surpris, le Bosniaque s’exclame : « Comment ça, un ? Ils roulent tous du mauvais côté ! ». « Quand ai-je ressenti que tout le monde roulait du mauvais côté ? », s’interroge Zelovic. « Quand la vie est-elle devenue à ce point contraire et encombrée ? Quand n’ai-je plus su ce que je dois croire ? ». Et de déclarer un peu plus tard dans le film : « Qu’il est agréable de croire en quelque chose. Avant, j’ai cru en Tito et en la Yougoslavie. C’était une espèce de religion avec un autre type de dieu. J’ai même cru que tous ceux que je connaissais y croyaient également : nous étions tous der fiers pionniers de Tito qui deviendraient des communistes comme nos parents. Le chemin était simple et beau. Ma vie et celle de mes amis était la même. »

Près de vingt ans après, la vie de Zelovic et de ses amis est loin d’être simple. Ils habitent loin les uns des autres et en dépit des voyages et des visites, Zelovic ne parvient pas à réconcilier ses amis. Entre Olja, d’origine serbe, et Emina, bosniaque, se sont développées l’amertume et la défiance. Une grenade serbe a tué la mère d’Emina. Olja se sent agressée et refuse d’endosser la responsabilité du chagrin de sa vieille amie. Après des années en Australie, Jasna est retournée à Sarajevo pour y refaire une vie nouvelle. Toutes les quatre ont perdu leur maison, toutes les quatre ont « reçu » une vie entièrement nouvelle du fait de la guerre.

Zelovic elle-même décide d’installer à Amsterdam de nouvelles racines. Tandis qu’elle promène la poussette de son bébé d’un an dans le trafic du quartier d’Overtoom, nous discutons déracinement, identité et Europe. Elle rapporte les récits de ses conversations avec les émigrés de l’ancienne Yougoslavie : les problèmes de papier, le désespoir à l’idée de ne plus jamais être chez soi résonnent comme des échos des romans de Klaus Mann. De même en ce qui concerne les rejets récurrents de la part des Néerlandais, des Français et des Danois : « Es-tu une véritable Européenne ? Ce qui vous est arrivé n’a rien à voir avec notre tradition des Lumières. Les Balkans sont une région reculée où la raison a toujours eu du mal à pénétrer. » Mais lorsque je lui demande ce que l’Europe signifie pour elle, elle commence à bégayer : l’Europe est familière, l’Europe est ce à quoi on appartient et veut appartenir parce que dans les pays d’Europe un sentiment de familiarité est encore possible. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Jasna est revenue d’Australie.

Nous parvenons de concert à la même conclusion : l’identité européenne réside dans une histoire partagée de conflits mutuels. Ce sont peut-être en effet les souffrances et les échecs qui nous lient, parce que nous les interprétons tous comme un dévoiement de notre propre idéal de civilisation. L’Europe est le lieu du combat entre la raison et la déraison, entre la civilisation et la barbarie et de la projection de cette barbarie sur autrui. L’Europe compte parce qu’elle est sans cesse en danger. Il n’y a aucune raison de bâiller d’ennui lorsqu’on déclare que « Plus jamais de guerre » est le terreau de l’Europe. Tout simplement parce que cette devise, l’Europe n’a jamais pu la faire vraie.

Absence d’identité

Le complexe de supériorité et l’auto-fétichisation, qui sont les vieilles maladies de l’Europe, relèvent à nouveau la tête. Klaus Mann qualifiait l’Europe de famille tragique mais fière. Ceux qui refusent de voir cette tragédie ne conservent qu’une fierté vide et criarde. On la voit à l’œuvre aujourd’hui dans les appels simplistes à l’identité nationale, qui ne peuvent s’incarner que dans l’exclusion d’autrui. Dans notre monde globalisé, ils paraissent plus absurdes que jamais. Quelle que soit la compréhension dont on puisse témoigner à l’égard de l’aspiration à un ancrage et de l’insécurité qu’engendrent les conditions politiques et économiques actuelles, la résurgence de nouveau mythes nationalistes est extrêmement dangereuse – en particulier lorsqu’elle se combine avec un sentiment négatif à l’égard du reste du monde. La riposte ne doit toutefois pas se chercher du côté d’une quelconque « contre-identité ». Qui veut faire justice à l’âme européenne doit chercher une autre réponse.

J’en reviens à la conclusion inutile à laquelle Christoph Keller et moi-même avions abouti à Bâle. À la réflexion, il me paraît injuste de dire que l’identité ne devient simple que lorsqu’elle est en danger. C’est dans la construction même d’une identité simple sous la pression d’une menace réelle ou imaginaire que gît le danger. Notre conclusion ultime n’est peut-être pas tellement folle : aucune réponse simple n’existe mais c’est dans le dialogue et le doute que réside la véritable identité européenne. L’identité ne se fonde pas à distance, en se retournant vers le passé de l’Europe. Elle n’a de sens que comme une entité dont on fait partie et qui est en devenir. L’identité est en effet toujours insaisissable : elle se trouve toujours devant nous et ne revient jamais. Comme l’écrivait le poète romantique Novalis au début du XIXè : « Wo gehen wir hin ? Immer Nach Hause » (Où allons nous ? À jamais vers chez nous). Il n’y a rien de plus dangereux que d’annoncer que nous sommes arrivés, alors que ce n’est pas le cas. La nostalgie n’existe pas sans déracinement. Le trouble et le doute sont typiques de notre Europe tellement débattue. D’après le philosophe de la culture Ton Lemaire, la critique et le doute constituent le meilleur de la civilisation occidentale. Le scepticisme et la quête sans relâche du sens des choses se retrouvent en effet depuis Voltaire, Descartes et Kant au cœur de l’Europe moderne.

Ce sont donc les émigrés et les réfugiés, lesvagabonds et les déracinés qui incarnent l’âme de l’Europe. Leurs expériences doivent constituer un ingrédient essentiel de notre réflexion sur l’identité européenne. Si tel est bien le cas, il est légitime de se demander de quel droit les partis politiques de droite insistent avec tant de poids sur l’identité nationale. Un parti comme Groenlinks, qui prend ses distances avec les tendances nationalistes présentes au sein d’autres partis de gauche tels que le SP et le PvDA devraient plus relier le concept d’identité à la questions des « déracinés » de notre société et devraient s’interroger sur la manière dont cette perspective pourrait renforcer la participation à la politique européenne.

Il est en tout cas clair que le « projet Europe » est condamné à demeurer dénué d’âme s’il se contente de rester le terrain de jeu de politiciens arrivés qui en établissent les règles et les frontières. Les personnages du Volcan de Klaus Mann indexent leur identité à un avenir meilleur. Ils ne savent, après tout que ce qu’ils ont traversé, plus qui ils sont, mais rêvent de qui ils sont à même de devenir. Ainsi considéré, il n’y a pas d’identité européenne mais seulement - si nous le voulons – un avenir commun pour des personnes issues de cultures et traditions différentes, que relient la nostalgie et le déracinement.


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