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Les paradoxes du soft power chinois
 
 
Chen Yan
Historien et journaliste, Chen Yan a enseigné l’histoire à l’Université de Wuhan. En France depuis 1982, il est journaliste et a enseigné à l’Université Paris VII et à l’Université de Lyon 3. Il a publié L’Éveil de la Chine. Les bouleversements intellectuels après Mao (2002) et, avec Marie Holzman, Écrits édifiants et curieux sur la Chine du XXIe siècle. Voyage à travers la pensée chinoise contemporaine (2003). Chen Yan est secrétaire général de l’Association des intellectuels chinois en Europe. Il a créé en 2005 le forum Chine-Europe dont il est président exécutif.
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Le concept de soft power a été introduit en Chine dans les années 1990, mais il n’a rencontré de véritable écho qu’au milieu de notre décennie. En 2007, il a été officiellement adopté comme l’un des éléments composants de la force nationale (dans un discours de Hu Jintao au 17e congrès du Parti). Depuis lors, Pékin a lancé une offensive d’envergure sur la scène internationale afin d’élargir son soft power. Quatre ans plus tard, à la mi-octobre 2011, la sixième session du comité central du PCC a réaffirmé l’établissement d’une stratégie de soft power. Pourtant, quand on observe le déroulement de cette offensive à partir de 2007, la route vers la construction d’un soft power semble encore longue et ardue, malgré un impressionnant déploiement de moyens par la Chine populaire. Vu sous un certain angle, cet effort de construction d’un soft power par le régime de Pékin révèle bien souvent des paradoxes.

Soft power ou hard power ?

Au milieu de notre décennie, la Chine bénéficiait d’une situation plutôt propice pour son intégration au sein de la communauté internationale et la Chine se sentait à la fois plus respectable et mieux respectée. Bénéficiaire de la mondialisation, car elle avait adhéré à l’O.M.C. en 2001, la Chine s’est vu proposer par la France de rejoindre le club du G8 en 2003. Elle a obtenu l’organisation des Jeux Olympiques pour 2008 en 2001 et la tenue de l’Exposition universelle de 2010 à Shanghai en 2002. Les hommes forts de Pékin semblaient plus confiants sur la scène internationale et dans leurs rapports avec la population. Sur le plan économique, la croissance continue se maintenait à deux chiffres, sans que les conflits sociaux et les effets néfastes de la course aux gains aient atteint un seuil insupportable comme c’est le cas de nos jours.

En décembre 2003, au cours de sa visite aux Etats-Unis, Wen Jiabao, le premier ministre chinois, proclamait au monde entier que « la renaissance de la nation chinoise se fera de manière pacifique ». Formule employée pour contrecarrer celle de « la menace chinoise », elle est révélatrice d’une prise de conscience de la situation inédite de la Chine concernant sa place dans le monde. Dans une certaine mesure, cette déclaration constituait le premier pas de la nouvelle stratégie du soft power de la Chine. Pékin, fort de son poids grandissant sur le plan économique, cherchait à soigner son image afin de gagner plus de respectabilité au sein de la communauté internationale. Parmi les mesures concrètes pour le développement d’un soft power chinois, les efforts pour construire un réseau mondial d’instituts Confucius dès 2004, l’organisation impressionnante des JO à Pékin en 2008 et la grande offensive médiatique vers l’extérieur à partir de 2009 sont les plus significatives. En même temps, la Chine multipliait les programmes d’aide en Afrique et en Amérique latine. En Asie, Pékin adoptait une attitude tout à fait conciliante avec ses voisins de la mer de Chine du Sud en signant une « Déclaration conjointe concernant le comportement des pays de la mer de Chine du Sud » en novembre 2002.

Le concept du soft power tel qu’il est défini par Joseph Nye, à savoir la force d’attraction ou la capacité de séduire, est à mettre en relation avec le hard power, la puissance de contraindre, d’inciter. C’est justement l’articulation entre ces deux forces qui pose problème. Peut-on concevoir un pays avec un fort soft power sans hard power ? Peut-on construire un soft power sans passer par l’étape du hard power ? La réponse est vite trouvée.

En réalité, dès le début de la réforme lancée fin 1970, le discours officiel est en faveur du renforcement du hard power. Depuis le mot d’ordre « Le développement est primordial (Fazhan shi yingdaoli) » de Deng Xiaoping au lendemain du massacre de Tian’anmen jusqu’au slogan de Hu Jintao concernant une « vision scientifique du développement (kexue fazhanguan) » (juillet 2003), on a voulu exprimer le même esprit. Ce n’est sans doute pas par hasard que la Chine a attendu jusqu’à la décennie 2000 pour se lancer dans la course au soft power avec le monde occidental. Durant toute la décennie de 1990, afin de sortir de l’isolement diplomatique, Pékin avait grand besoin d’une bonne image sur la scène internationale. Mais ce n’est qu’après le tournant de notre siècle que les autorités de Pékin s’estiment suffisamment fortes pour déclarer qu’elles entendent se doter d’un soft power fort. Autrement dit, le bon usage du soft power est au moins aussi important pour renforcer le hard power que pour bâtir une bonne image.

Pourtant, le lancement et la mise en œuvre de la politique du soft power n’ont pas calmé la controverse en la matière. Aujourd’hui, dans l’opinion chinoise, le débat sur la nécessité de construire un soft power n’est toujours pas clos. D’un côté, on aimerait que le pays devienne attractif, digne de sa grande civilisation, capable d’être aimé par les pauvres et respecté par les forts de ce monde. De l’autre, on pense que le soft power n’est que, au mieux, un peu de poudre aux yeux, au pire un piège tendu par les Occidentaux. Selon cette opinion, l’histoire moderne de la Chine et celle du monde montrent bien que la carte géopolitique du monde telle qu’elle existe aujourd’hui a été dessinée au détriment de la Chine par le hard power, et non pas par le soft power. Par conséquent, il suffit d’avoir un hard power dominant pour dicter ses propres lois et élargir son aire d’influence. En analysant l’avancée actuelle de la politique du soft power chinois, avec ses percées et ses échecs, les détracteurs du soft power chinois n’ont sans doute pas complètement tort, mais les raisons qu’ils avancent ne sont pas forcément celles qu’ils dénonçaient non plus.

Dans la panoplie de la stratégie du soft power chinois, la création des instituts Confucius constitue une carte forte. En effet, le développement extraordinaire dans le monde des Instituts Confucius, en tant que symbole culturel de la Chine, est un succès. Depuis la création du premier Institut Confucius en Corée du Sud en 2004, en 7 ans, plus de 350 ont été créés dans le monde entier. Des centaines d’instituts se trouvent encore sur une liste d’attente. Mais, ce succès révèle en même temps une faiblesse. La rapidité du développement est plutôt imputable à l’engagement de la part de l’Etat chinois à la fois sur le plan financier et sur celui des effectifs mis à disposition qu’à l’attraction des activités des Instituts à proprement parler. Il y a certainement un engouement pour l’enseignement de la langue chinoise dans le monde dû à la vitesse de la croissance économique et un regain d’intérêt pour la culture traditionnelle chinoise. A propos du développement rapide des Instituts Confucius, le responsable de l’organisme, Madame Xu Lin explique que l’Institut se fonde strictement sur l’enseignement de la langue et de la culture afin d’assurer sa promotion. Cela revient à dire que le succès relatif de l’Institut est dû à l’effort, dans un premier temps, de le cantonner sur une position relativement éloignée de l’idéologie officielle en cours. Ce constat peut conduire à tirer deux différentes conclusions : la première est qu’afin de s’asseoir sur une base solide, l’Institut Confucius devra continuer sur cette ligne et viser à jouer un rôle positif, à long terme, pour la promotion de la culture traditionnelle de la Chine. La deuxième conclusion sera qu’il faut maintenir l’engagement financier de l’Etat chinois pour que l’Institut puisse se développer, et donc que c’est le hard power qui est la clé du succès.

Pour le régime chinois, le constat du soft power de la culture traditionnelle est sans doute une bonne nouvelle. Mais, elle n’est pas suffisante. Le soft power doit aussi pouvoir renforcer, sinon la légitimité politique, mais du moins la force d’attraction du régime actuel. Durant ces dernières années, la Chine avance, sur le plan économique, à pas de géant sur le continent africain. Les Instituts de Confucius s’y multiplient en même temps que les investisseurs chinois s’y installent. La Chine répète qu’elle ne renouvelle pas les mêmes fautes que les anciens colonialistes occidentaux avaient commises, à savoir l’exploitation des peuples africains, le traitement inégal des gouvernements etc. Ces affirmations ont eu un certain succès surtout auprès des régimes autocrates africains qui partagent avec Pékin les intérêts de l’opacité de négociations et de décisions sans aucune considération politique et sociale. Ils chantent volontiers les louanges de la Chine en reprenant tout à fait les termes utilisés par la Chine elle-même : la Chine nous traite d’égal à égal. Le Président du Niger avait même dit : « Nous suivrons la Chine jusqu’à la lune ». En octobre 2006, plus de 40 pays africains dont 24 chefs d’Etat étaient présents à Pékin pour le premier Sommet Chine Afrique. Et cela a été présenté comme un fort symbole de la grande percée de la diplomatie chinoise en Afrique. Pourtant, il est tout de même difficile de qualifier cette percée de grand bond en avant ni d’un succès durable du soft power chinois.

Dans les différents commentaires sur le succès du soft power chinois, il y a d’abord une confusion entre le soft et le hard power. Si certains pays africains, notamment les pays autocrates renvoient une bonne image de la Chine, il faut se demander si réellement la Chine leur apparaissait si attractive ? Ou bien s’ils ont peur que la Chine n’investisse plus ? Il est difficile d’imaginer que, sans l’aide de forts investissements économiques, on puisse facilement imposer son autoportrait au monde, y compris en Afrique. En second lieu, même avec l’aide d’importants investissements économiques, le soft power chinois n’a pas convaincu tout le monde en Afrique. Le continent africain n’est pas unifié sous un seul empire où règne la censure comme c’est le cas en Chine. Les opinions en Afrique ne sont pas unanimes. De plus en plus de voix, aussi bien en provenance de l’opposition ou des différents médias, dénoncent les comportements des investisseurs chinois : peu respect des droits élémentaires des ouvriers, corruption ou connivence politique, destruction écologique, etc. Certains n’hésitent pas à accuser la Chine de « nouveau colonialisme en Afrique ». Et, enfin, l’alignement de la Chine avec les régimes les plus détestables du monde, le Soudan en Afrique par exemple, suscitant l’indignation générale, ne contribue pas à renforcer le soft power chinois. Concernant le cas du Soudan, l’indépendance du Soudan du Sud en juillet dernier ne renforce ni le soft power chinois, ni son hard power.

Epée à double tranchant

La stratégie du soft power chinois s’est basée en partie sur une évaluation du rapport de forces entre les Occidentaux et la Chine. Dans les années 1990 déjà, certains intellectuels de la Nouvelle gauche pensaient que, si la Chine s’était fait critiquer sur la scène internationale à cause de l’état des droits de l’Homme, c’était parce que la Chine ne possédait pas suffisamment de moyens, ni d’organes de communication pour diffuser sa propre voix. Autrement dit, pour qu’on entende la voix de la Chine, il faut que la Chine, d’une part, saisisse toutes les occasions propices pour affirmer au monde entier sa volonté et montrer son « vrai visage » (le visage qu’elle veut bien montrer au monde), et qu’elle s’attaque au manque de moyens de diffusion de l’autre. Au lieu de faire face aux problèmes inhérents du régime, cette explication les déplace sur un terrain nationaliste et sur celui du rapport de forces propagandistes et de la capacité de manipulation de l’opinion. Il faudra, du coup, obtenir par tous les moyens le plus de droits possibles à la parole. En d’autres termes, si la Chine est critiquée par l’opinion internationale, c’est parce qu’elle n’est pas assez forte en soft power. Cette conception a petit à petit gagné les hautes sphères du pouvoir. Deux types de mesures ont été prises afin d’augmenter le soft power national : ériger de puissants outils de communication et lancer des opérations de charme de grande envergure en direction de la communauté internationale. En 2009, la Chine a annoncé un programme de 5 milliards d’euros pour le développement de ses médias en direction de l’étranger afin de promouvoir la puissance émergente chinoise. Dans ce vaste offensive médiatique, il y a d’une part, l’expansion de la télévision centrale (CCTV) avec le lancement des chaînes en français, en espagnol, en russe et en arabe et la création par l’Agence Chine Nouvelle d’une chaîne internationale d’informations, CNC (China Xinhua news network corp ). D’autre part, le Globe Times, journal très influent dans le domaine international, s’est vu doter d’une version anglaise. Récemment, l’installation par l’agence Xinhua d’espaces publicitaires dans le Times Square de New York pour la promotion d’une bonne image de la Chine fait bien évidemment partie de cette stratégie de l’élargissement des moyens de diffusion.

Parmi les grandes opérations de charme internationale, on peut citer les Jeux Olympiques à Pékin en 2008, la Foire du livre à Francfort en 2009, l’Exposition universelle à Shanghai en 2010, etc. L’exemple de l’organisation des J.O. est assez significatif. Il s’agissait en effet d’une occasion rêvée pour donner un signal au monde entier : voici la Chine qui revient au centre du monde ! Dans son élan de construction de son soft power, la Chine entendait bien saisir une telle opportunité. Elle a voulu non seulement organiser les plus grands jeux de l’histoire olympique, mais aussi une tournée de la flamme olympique autour de la planète, afin de montrer au monde son désir d’ouverture et son intégration internationale. Mais ce qui s’est réellement déroulé n’est pas allé dans ce sens-là. Les efforts pour améliorer son image ont été anéantis par les vrais problèmes des droits de l’Homme, d’abord au Tibet et ensuite en Chine même. Les manifestations au Tibet et la violente répression chinoise ont suscité l’indignation du monde entier. Il y a eu des contestations partout dans le monde, et surtout dans les métropoles occidentales : Paris, Londres, Los Angeles, Canberra, etc. qui ont suivi le parcours de la flamme olympique. Ces réactions en chaîne ont bien montré que la bonne image du régime ne pouvait se dissocier de la réalité de la société. Au bout du compte, le pouvoir de Pékin a eu beau jouer les jeux, elle a réussi à organiser les J.O., mais son image n’en a pourtant pas été améliorée. Le message du retour de la Chine au centre du monde a été éclipsé par la question tibétaine.

A l’intérieur de la Chine, le gouvernement avait promis de faciliter le travail des journalistes étrangers sur place ; les journalistes chinois voulaient profiter de ce nouvel état de tolérance et la population a été momentanément autorisée à manifester dans un petit parc de la capitale réservé à cet effet. L’effet produit a été d’autant plus ridicule que les manifestants ont promptement cessé d’utiliser ce parc. Il ressortait en tout cas clairement que l’ouverture ne pouvait pas se limiter à quelques rares avancées dans des domaines bien précis, mais, pour l’essentiel, la liberté d’expression n’était pas mieux garantie qu’avant. Et les dirigeants ne pouvaient d’ailleurs pas laisser la porte ouverte trop longtemps sans risquer de voir une déferlante populaire qui aurait profité de ces nouveaux espaces de liberté. Augmenter le soft power oblige à se plier à des valeurs reconnues dans le monde entier. Essayer d’imposer aux autres une image de soi trop bien formatée ne relève pas vraiment du soft power.

Sur le chemin de la stratégie du soft power, la Foire du Livre de Francfort est un événement probablement aussi important que les J.O. de Pékin. En octobre 2009, la Chine a été invitée par la Foire du Livre de Francfort comme invité d’honneur. Pékin a saisi l’occasion, et envoyé une délégation de plus de mille personnes sous la direction de Xi Jinping, le successeur de Hu Jintao en personne. Afin de prendre une place prépondérante, la Chine a déboursé cinq millions d’euros dans l’organisation de cette Foire. Forte de ses investissements, la Chine a pu sélectionner les membres de sa délégation, interdisant la participation de dissidents à la fois de l’intérieur et de l’extérieur de la Chine. Elle a également essayé de contrôler les médias en Allemagne afin d’organiser une information unique concernant la Chine. Sous la pression de la Chine, l’organisateur de la Foire s’est vu obligé de suivre les diktats des Chinois. Mais l’arrivée de Mme Dai Qing, une célèbre écrivain dissidente, a dérangé ce plan. Elle a été accueillie comme un héro pour la liberté de l’expression. A partir de ce moment-là, la Chine a été critiqué presqu’unanimement par la presse allemande. Celle-ci l’a accusé de vouloir exporter la censure en Allemagne. La participation de Dai Qing et d’autres dissidents, notamment Beiling, un poète exilé depuis le massacre de la place Tiananmen en1989, a attiré l’attention de l’opinion internationale sur l’état de la Chine en matière de liberté d’expression. Finalement, cet événement devint un fiasco du soft power chinois et l’image de la Chine en est sortie noircie.

En observant ces deux événements majeurs et l’offensive médiatique internationale, on peut constater que la volonté de soigner son image et l’investissement dans les moyens de diffusion ne vont pas forcement de pair avec le résultat escompté. Pire, pour un régime non démocratique, les efforts d’améliorer son image peuvent devenir une épée à double tranchant. Face à ce paradoxe, il est possible de choisir deux directions opposées. L’une est d’aller plus loin dans la réforme du système en suivant la direction induite par la bonne image. La deuxième est de renoncer aux efforts du soft power et de s’abandonner au hard power. Malheureusement, si l’on observe la suite des événements, force est de constater que la Chine semble avoir choisi la deuxième direction.

Après les J.O. de Pékin, certains signes montraient déjà le changement. A la fin de cette année, Pékin annulait unilatéralement le sommet Chine-Union Européenne de Lyon, pour punir la France qui présidait l’UE à ce moment, en raison d’une rencontre du Président Sarkozy avec le Dalai Lama. Le véritable changement d’attitude se situe probablement au sommet de Copenhague sur le climat. Le refus de la Chine de signer un accord contraignant sur le climat et l’arrogance des diplomates chinois ont impressionné le monde. A l’intérieur du pays, contre toute attente et malgré les demandes insistantes des pays occidentaux, Pékin condamnait Liu Xiaobo à onze ans de prison le matin de Noël 2009. En même temps, sur le plan international, Pékin imposait ses exigences, soit en s’appuyant sur ses investissements, soit en menaçant de rupture les relations commerciales. Fin 2009, le Cambodge a ainsi expulsé des refugiés ouighours contre les recommandations du Haut commissariat aux refugiés auprès de l’ONU. Début 2010, d’après le journal français Libération, les instances chinoises à Paris ont essayé d’intimider une chaîne française pour empêcher la diffusion des deux téléfilms : l’un concerne le Tibet, l’autre le mouvement démocratique du printemps 1989. Il est clair que ces décisions et les moyens utilisés ne vont pas tout à fait dans le sens de renforcer le pouvoir de séduire, et nous sommes loin aussi de la fameuse politique de cacher ses forces en attendant l’opportunité (taoguangyanghui) comme le suggérait Deng Xiaoping.

Indispensable ou inapplicable ?

En retraçant la trajectoire souvent contradictoire de la stratégie chinoise du soft power, on pourrait affirmer que, depuis le milieu de notre décennie, l’influence de la Chine sur le monde a considérablement augmenté. Mais il est tout de même difficile de conclure que la stratégie du soft power a fortement contribué à cette augmentation. Le poids de la Chine dépend aujourd’hui, plus que jamais, de sa croissance économique et non pas de sa séduction morale ou culturelle. Dans l’imaginaire occidental comme parmi ses voisins, la Chine est toujours un pays avec une grande tradition culturelle, un potentiel immense de développement, mais l’image dominante de la Chine est encore celle d’un pays qui fait peur par son poids démographique et par son arrogance. Si la stratégie du soft power a été conçue pour améliorer l’image de la Chine d’une part, et augmenter son influence dans le monde de l’autre, les résultats de cette stratégie sont pour le moins mitigés. Pourtant, la montée en puissance de la Chine n’a pas cessé de susciter de l’espoir ou de l’illusion. Un pays comme la Chine, comme la propagande officielle aime bien le répéter, avec sa tradition pacifique, sa culture confucéenne de la compassion, devrait pouvoir contribuer à la paix du monde et attirer l’adhésion à ses valeurs.

L’avenir nous réserve encore des surprises. Il n’est pas exclu qu’un jour un soft power chinois suivi dans la réalité par une politique conforme aux valeurs universelles, devienne un élément attractif et rassurant pour le monde entier. Mais pour l’heure actuelle, ce n’est pas encore le cas. A part les raisons susmentionnées de la déficience du soft power chinois, notamment la confusion entre le soft et le hard power, nous pourrons sans doute poser d’autres questions sur la carence de cette stratégie. La première concerne le bien-fondé de la stratégie : peut-on considérer la construction d’un soft power comme une politique exclusive d’un régime qui écarterait toute autre force créative de la société ? Autrement dit, le soft power peut-il devenir un instrument exclusivement consacré à l’intérêt du régime et qui se développerait sans avoir obtenu l’adhésion de la société civile ? Prenons l’exemple de l’artiste Ai Weiwei. Grâce à sa renommée mondiale, Ai Weiwei aurait pu être un élément majeur pour le pouvoir qui aurait ainsi pu justifier, que, grâce à sa direction, la renaissance culturelle de la Chine était en marche. Malheureusement, Ai est non seulement un artiste de talent, mais aussi un esprit critique et libre. Pour contrer la critique et la liberté, Pékin préfère sacrifier le soft power incarné par Ai Weiwei.

La deuxième question est celle sur la compatibilité même de la nature du régime de Chine et la tendance universaliste du soft power : un régime dictatorial ou autoritaire peut-il construire un soft power solide ? Peut-on prétendre attirer l’adhésion des autres sans reconnaitre et adhérer aux valeurs universelles ? Le cas de Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix de 2010, semble donner une réponse négative à cette question. La Charte 08 , dont Liu Xiaobo est l’un des auteurs, a été fermement condamnée comme un texte anti-gouvernemental. Non seulement la liberté d’expression est reconnue universellement comme une valeur fondamentale du monde moderne, mais aussi la Charte 08, en partie grâce à laquelle Liu Xiaobo a reçu la plus prestigieuse distinction du monde, n’est pas, dans ses principes, très éloignée de la Constitution chinoise en vigueur. Pourquoi donc condamner Liu Xiaobo à onze ans de prison ? Et pourquoi persister dans une position intransigeante contre cette distinction pour s’enfoncer chaque jour davantage dans la destruction de son propre soft power ? Peut-on donc penser que le soft power chinois est, comme sa Constitution, indispensable dans son architecture, inapplicable dans les faits ?


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