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Par Théo Hachez, directeur de la Revue Nouvelle

Avant que la question des mesures d’audience soit posée, certains avancent déjà leur réponse : il faut supprimer la publicité commerciale à la RTBF. Plus de publicité, plus de mesure d’audience et plus de pression à l’audience. On pourra alors faire la télé et la radio selon notre cœur et notre intelligence ; on pourra enfin ouvrir les yeux des foules abruties !

Une telle position revient à botter en touche ; elle est aussi très lourde de suppositions suspectes.
Il est clair que la Communauté ne dispose pas dans l’immédiat de moyens supplémentaires substitutifs aux recettes publicitaires de la RTBF, contrainte alors pour survivre de cannibaliser les budgets culturels déjà décharnés. Ou bien la suppression de ces recettes profiterait à ses concurrents « locaux » (en particulier RTL/TVI et AB), ou bien elle aboutirait à un appauvrissement structurel et irréversible des ressources de notre petit espace public. Si l’on songe à mieux informer et à mieux cultiver les francophones avec moins d’argent, il faudra alors toucher aux coûts fixes de la RTBF d’une façon telle que les plans « horizon » ou « Magellan » apparaîtront rétrospectivement comme d’aimables plaisanteries. L’idée parfois avancée d’une rétrocession partielle des recettes des concurrents est théoriquement alléchante, mais elle se heurte aux limites fiscales des compétences de la Communauté, à supposer que l’on juge réaliste de réunir une majorité de son parlement autour d’elle.

Position utopique, la revendication de la suppression de la pub aboutit à ne pas sanctionner les dérives actuelles :

  • tout laisse supposer que le seuil des 25% fixé par le décret est aujourd’hui largement dépassé, même si les chiffres officiels le masquent ;
  • le mécénat, le sponsoring et autres partenariats de production « commercialement intéressées » envahissent les ondes de la RTBF d’une façon illisible pour le téléspectateur et l’auditeur : entre deux jingles annonçant et désannonçant la pub, le jeu est clair...il faudrait donc s’en tenir là.
  • la vraie dérive est celle qui fait des chiffres d’audience la mesure universelle du succès : la suppression de la publicité ne suffit pas à supprimer les chiffres d’audience...comme on le voit bien de l’autre côté de la frontière linguistique. L’audience telle qu’elle est mesurée aujourd’hui ne sert pas qu’aux publicitaires, c’est aussi un mode de légitimation et d’arbitrage des équipes dirigeantes. Là se trouve le scandale.

Sur ce dernier point, la relance récente du débat sur la RTBF nous renseigne : elle a pour origine non pas l’évolution mercantile que l’on dénonce continûment à gauche (sauf au PS) depuis bientôt vingt ans, mais l’échec spectaculaire de son alignement progressif sur les standards de sa concurrente principale (la fameuse concurrence mimétique). Par ailleurs, ce n’est pas la publicité commerciale qui a enlevé des grilles « Cartes sur table » ou « Autant savoir », c’est Jean-Paul Philippot.

Au fond, le très consensuel refus de la publicité commerciale cache souvent l’absence d’un projet alternatif partagé par tous ceux qui rêvent de faire une radio et une télévision à leur goût : au moins ainsi, ils se mettent en mesure de communier efficacement dans leur mépris du public. Ce que traduisent les chiffres récents (notamment la dégringolade du JT et des magazines d’information), c’est que la légitimité du service public, sa différence, n’est plus considérée comme un acquis a priori : le symbole (que certains appellent l’image de marque) est aujourd’hui agonisant. Elle doit donc être refondée sur une autre base que la différence essentielle qui subsiste encore : le statut de ses agents (que par parenthèse, le financement publicitaire peut seul maintenir...), dont le travail de qualité et la volonté d’innover sont le plus souvent piégés par ce système. Comme dans d’autres domaines, le service public doit être refondé autour d’alliances avec le ou les publics. Au-delà de l’illusion délicieuse que procure l’invocation rituelle des très décrétales « missions » de la RTBF, c’est la seule façon d’échapper à la redéfinition du citoyen comme simple client. Le déficit de vocabulaire cache un déficit de concept ou une dissension de valeurs : usagers, administrés...autant de termes qui ont fait leur temps, mais qui peinent à trouver leurs successeurs. La vraie alternative ne se situe pas entre la soumission au marché (défini par les critères d’audience actuels) et l’utopie de sa suppression, mais dans la recherche d’un autre mode de régulation et d’arbitrage de la relation entre le public et ce qu’on lui offre.

J’ai peine à croire que de telles évidences soient ignorées de ceux qui réclament la suppression de la publicité sur la RTBF. L’aveuglement ou le désir de se maintenir dans un certain confort intellectuel ne peuvent tout expliquer. J’y vois donc une forme de plus en plus répandue de poujadisme de gauche qui propose à un petit public béat et altermondialiste, le beurre et l’argent du beurre dans une ligne de fuite qui le détourne en fait de toute prise efficace sur le devenir du monde. La même tendance corrompt le débat sur le traité constitutionnel européen où le refus idéal aboutit en fait à laisser le champ libre au marché.

Chez les Grecs, le débat politique se déroulait sur l’agora qui était aussi la place du marché, envahie par les camelots. Et notre rhétorique des campagnes électorales n’est-elle pas pondue par les mêmes officines que celles qui « créent » les slogans pour les barres chocolatées ou les assurances-vies ? Avant de vouloir, dans un élan de pureté, chasser les marchands du temple politique, commençons par surveiller de près les confusions d’intérêt et les dérapages particratiques d’une RTBF que les politiques rêvent comme un trombinoscope permanent de leur profil le plus avantageux.

N’est-il pas temps de faire droit ou de susciter d’autres formes de représentation du public (spectateur ou auditeur) que celles du prisme de la représentation politique et du suivi de l’audimat ? Telle est la seule voie de sortie au système erratique d’alliance entre apparatchiks gestionnaires et marchands de savon qui partage la même culture arrogante du chiffre et prend en otage ce qui reste de vivant et de spécifique dans la RTBF.


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