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La plupart des économistes ne se posent jamais la question de la nature de l’argent. L’argent est considéré comme étalon, comme moyen d’échange ou comme stock de valeur. Notre subconscient collectif transmet de génération en génération l’idée que l’argent est quelque chose de désirable alors que la dette est à éviter comme la peste.

Comptes Nationaux

Et pourtant, en regardant de plus près les Comptes Nationaux d’une zone monétaire, on constate que la somme de toutes les dettes correspond à la somme de tous les avoirs. En fin de compte, c’est logique étant donné que le bilan financier d’une zone monétaire est toujours en équilibre.

En d’autres termes, pour chaque Euro sur un compte courant il existe quelque part un Euro de dettes. Et inversement.

On peut classer les acteurs économiques d’une zone monétaire en cinq catégories : les ménages, l’État, les entreprises, les banques et le reste du monde. Pour chaque catégorie, la différence entre avoirs (créances) et dettes détermine si la catégorie représente des créanciers nets ou des débiteurs nets.

Les dettes de ces 5 catégories d’acteurs économiques sont des vases communicants : pour une dette globale donnée, la répartition entre les cinq catégories est libre et dépend essentiellement des politiques fiscales et monétaires de la zone considérée.

Le même raisonnement vaut pour les avoirs/fortunes/créances de la zone.

En général, les entreprises, les banques et les États sont des débiteurs nets. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les ménages dans leur ensemble sont des créanciers nets, leur fortune dépasse leur endettement. Pour ce qui est du reste du monde, tout dépend de la balance commerciale de la zone considérée.

En résumé : si la balance commerciale d’une zone monétaire est négative, les États, banques et entreprises de cette zone monétaire s’endettent vis-à-vis des ménages et du reste du monde. Si la balance commerciale d’une zone monétaire est positive, les États, banques et entreprises de cette zone monétaire ainsi que le reste du monde s’endettent vis-à-vis des ménages de la zone.

Cette petite analyse montre que les dettes de l’État sont in fine des dettes vis-à-vis des particuliers et, dans le cas d’une balance commerciale négative, également vis-à-vis du reste du monde.

Il semble évident qu’une économie mondiale saine et durable devrait viser des balances commerciales équilibrées. Pour y arriver, l’outil principal est le taux de change libre des devises. Ceci pose un énorme problème dans la zone Euro, j’y reviendrai plus loin.

Imaginons un monde où les devises auraient effectivement un taux de change libre. Les zones à balance commerciale négative dévalueraient leur monnaie pour redevenir compétitives sur le marché mondial. Dans ce cas, les dettes de l’État correspondent à 100% à des créances privées. En Belgique, la dette de l’État est de l’ordre de 350 milliards d’€ alors que les ménages ont une fortune de 600 milliards d’€. En Allemagne, la dette de l’État vaut 1700 milliards d’€ et la fortune cumulée des ménages 4500 milliards d’€.

Une question se pose : pourquoi un État s’endette-t-il vis-à-vis des ménages au lieu de les taxer ? La réponse est simple : pour permettre la croissance des fortunes. L’État, les entreprises et les banques sont des machines à sous au profit des ménages – du moins à certains d’entre eux.

La masse monétaire

Jetons maintenant un œil sur la croissance de la masse monétaire.

Entre 2000 et 2010, la masse monétaire M1 de la zone Euro a augmenté de 127% alors que le PIB des pays concernés n’a augmenté de façon nominale que de 34%. La masse monétaire croit donc 3,4 fois plus vite que le PIB.

Cela jette un doute sur la validité de la formule de Fisher [1] qui lie la masse monétaire à la vitesse de circulation, au niveau de prix et au volume de production.

En réalité, la formule de Fisher ne considère que la masse monétaire de la sphère de la consommation et de l’investissement dans d’économie réelle. Elle ne tient pas compte de l’épargne et encore moins de la spéculation.

Et voila qui explique la croissance rapide de la masse monétaire :

  • Elle croit d’une part parce que l’argent est un moyen d’échange et qu’une certaine quantité d’argent est nécessaire pour garantir les flux financiers associés à ces échanges. C’est le sens même de la formule de Fisher.
  • Mais l’argent est surtout un stock de valeurs. La différence entre les 127% de croissance monétaire et les 34% de croissance du PIB n’est rien d’autre que la croissance des fortunes. Fortunes qui se sont accumulées parce que (entre autres) les États d’endettent.

Restons dans le cas de figure d’une balance commerciale équilibrée. Comment un État peut-il réduire sa dette ? Soit en reportant sa dette sur les banques et entreprises. Soit en réduisant les fortunes de ménages. Or, pour l’instant, les États ne font ni l’un ni l’autre. Tout au contraire.

En effet, s’attaquer aux grandes fortunes revient dans l’esprit de la plupart des partis à un sacrilège. Et reporter la dette sur les entreprises et les banques également. C’est ainsi que la dette des États augmente inlassablement.

Reste encore la possibilité pour l’État de réduire ses dépenses. Le problème de cette stratégie réside dans le fait que la réduction des dépenses a comme conséquence la réduction des recettes. L’effet de la réduction des dépenses n’est supportable par l’ensemble de l’économie qu’en temps de haute conjoncture. Agir de la sorte en temps de crise est contreproductif.

Revenons un moment à la zone Euro et imaginons un instant que sa balance commerciale extérieure soit équilibrée. Cela ne dit rien sur les échanges commerciaux à l’intérieur de la zone Euro. Et en effet, certains pays sont exportateurs nets, d’autres sont importateurs. Or, par définition, la balance commerciale au sein de la zone Euro ne peut être équilibrée par une dévaluation monétaire des pays non compétitifs. Cela implique que – nécessairement -, la zone Euro est une Union de transferts. L’excédent commercial de l’Allemagne doit donc être transféré via des accords internationaux vers les pays non compétitifs pour que la roue économique continue à tourner. Il n’y a rien d’anormal à cela et il vaut mieux que les peuples Européens le comprennent et l’acceptent que de voir émerger des populismes de repli identitaire. Nous avons d’ailleurs le même problème en Belgique entre le Nord et le Sud. L’Allemagne connait la même problématique entre l’Ouest et l’Est.

Comprendre et accepter l’Union de transfert revient à faire prévaloir la fonction « moyen d’échange » de l’argent sur son aspect « stock de valeur ».

Le rôle de l’argent

Et nous voilà au cœur de la réflexion. En effet, les crises successives nous démontrent que l’argent, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ne peut pas remplir en même temps le rôle de moyen d’échange et celui de stock de valeur.

Aujourd’hui l’argent se meut dans deux sphères : celui de la circulation et celui de la fortune. De plus, il s’agit de vases communicants et le passage d’une sphère à l’autre n’est ni cadrée ni prévisible. Quand l’épargne est privilégiée, la conjoncture se rétracte, quand la circulation est privilégiée, la conjoncture se développe.

Malheureusement, quand les perspectives conjoncturelles sont mauvaises, la tendance va vers l’épargne alors que le contraire serait nécessaire. L’origine de ce dysfonctionnement est l’attrait de l’argent comme stock de valeur. Si l’argent pouvait perdre cette propriété, les cycles conjoncturels seraient beaucoup moins violents.

Se pose alors la question de savoir comment l’argent devrait être construit pour perdre sa fonction de stock de valeur.

Remarquons d’emblée que l’argent moderne n’est plus lié à un étalon d’or ou d’argent. L’argent moderne, ce sont des billets sans valeur ou des chiffres dans des ordinateurs. L’argent moderne n’a donc pas de valeur intrinsèque. Sa seule valeur est conventionnelle. C’est notre subconscient collectif formé par des générations d’hommes et de femmes avares qui nous fait croire que 1000 € sur un compte courant valent réellement 1000 €. (N’empêche, la plupart d’entre nous préfère avoir un compte courant qui affiche 1000 € plutôt que 0.)

Si l’épargne est la source de tous les maux, il faut constater que la propension à l’épargne dépend du revenu disponible. Plus le revenu est élevé, plus on peut mettre de côté. Il faut distinguer entre deux types d’épargne. Il y a l’épargne en vue d’un investissement précis durant l’année et il y a l’épargne « à durée indéterminée ». Ce qu’il faut viser, c’est de rendre cette épargne à durée indéterminée moins attractive, car elle implique, comme on l’a vu, une dette de l’État à durée indéterminée.

Inversement, tout revenu qui est entièrement dépensé n’a pas de coût pour l’économie. Sur base de cette réflexion, il est possible de calculer un revenu de base inconditionnel (allocation universelle) et des salaires minimums. Ce n’est pas en ponctionnant l’argent de ceux qui doivent de toute façon le dépenser pour vivre que l’on va résoudre le problème de la dette de l’État.

Les sorties de crise

Comment donc construire une monnaie qui soit plutôt moyen d’échange que stock de valeur.

Entre les deux guerres, l’économiste Saint-Vithois Silvio Gesell a inventé un argent avec date de péremption. Chaque mois, un bon de valeur devait être collé sur le billet de banque pour que celui-ci garde sa valeur nominale. Cette technique est redevenue à la mode aujourd’hui dans le cadre des monnaies locales (Chiemgauer p. ex.).

En effet, cette technique revient à appliquer un taux d’intérêt négatif sur l’argent en circulation. Celui qui le détient (trop longtemps) perd en valeur. On attribue donc artificiellement une fonction de « valet noir » à l’argent.

Cette technique est certainement applicable à des économies locales portant sur des denrées à faible valeur. Il est plus difficile de concevoir un argent qui fonctionne de cette manière tout en permettant des grands investissements industriels.

Un deuxième inconvénient est le manque de contrôle sur la vitesse de circulation. On pourrait imaginer que l’argent circule de plus en plus vite (personne ne veut coller les bons) avec un effet inflationniste sur les prix (on augmente les prix pour pouvoir payer les bons).

Quoi qu’il en soit, ce système nécessite une réforme foncière car faute de pouvoir épargner en argent, les riches vont épargner en terrains qu’ils pourront louer à ceux qui ne possèdent pas les 2 mètres carrés nécessaires pour pouvoir dormir.

Une deuxième solution serait d’introduire une taxe sur la fortune qui amputerait massivement les richesses. Ainsi, devenir riche perdrait de son attrait et sans grandes fortunes, les grandes dettes disparaitraient également. Une telle stratégie devrait évidemment être concertée au niveau mondial.

Une troisième solution consisterait à empêcher l’accumulation des fortunes en taxant plus fortement les hauts revenus. Certains super-riches en font d’ailleurs publiquement la demande. Ainsi, devenir riche deviendrait plus difficile. Une telle stratégie devrait également être concertée au niveau mondial.

Un changement de paradigme

Et puis, il y a le changement de paradigme. Au lieu de tenter de limiter les fortunes, on pourrait s’attaquer à la dette et uniquement à la dette.

Nous avons vu que l’argent apparait toujours sous forme d’argent-dette, qui de plus est hypothéqué par un intérêt. Or, l’intérêt n’est pas créé au moment de la création monétaire. Il faut donc un autre crédit pour créer l’argent pour payer les intérêts dus sur les crédits antérieurs. De plus, une partie de l’argent créé par crédit devient fortune (de manière plus ou moins légale) et n’est donc plus disponible pour le remboursement du principal. Tout argent devenu fortune doit donc également être replacé par de nouveaux crédits afin de maintenir la capacité de remboursement des crédits antérieurs.

Ceci n’a l’air de rien, mais toute nouvelle fortune – aussi petite soit-elle – empêche quelqu’un d’autre de rembourser sa dette et implique donc un refinancement ou une faillite.

Notre système monétaire est une machine qui tourne fou. Il faut mettre un terme à cela. La façon la plus simple est de décider (et les femmes et hommes politiques peuvent le faire) de créer la monnaie non pas par le crédit des banques commerciales, mais par une partie des dépenses de l’État.

Cette idée n’a rien de révolutionnaire. C’était encore la règle en France jusqu’en 1973. Le déficit budgétaire de l’État ne devait être remboursé par personne. La banque centrale française faisait tourner la blanche à billets. En 1973, sur proposition du président Pompidou, ancien banquier Rothschild, le législateur français a privé l’État de cette création monétaire en l’obligeant à s’endetter auprès des banques privées [2]. C’est ensuite que l’endettement de la France a décollé.

Aujourd’hui, les États de l’Union Européenne sont obligés de faire de même. L’article 123 du Traité sur le fonctionnement de l’Union (traité de Lisbonne) interdit aux États d’emprunter de l’argent auprès de leurs banques centrales. La seule exception est la Grande Bretagne qui – via le protocole 15 (dernier paragraphe) du traité de Lisbonne – se voit octroyer la possibilité d’utiliser la facilité « Ways and Means » dont elle profite auprès de la Bank of England depuis 1694.

Les États (hormis le Royaume Uni) se sont donc obligés eux-mêmes à s’endetter auprès des marchés financiers à des taux exorbitants alors que les banques centrales prêtent de l’argent à 1% aux banques commerciales. Cherchez l’erreur.

Les temps de crise sont propices au foisonnement d’idées. En Allemagne, un nouveau courant de pensée « Monetative [3] » a vu le jour. La monÉtative serait un organe du pouvoir public, à côté du législatif, de l’exécutif et du judiciaire. Son rôle serait de créer la monnaie via les dépenses publiques, sans remboursement et sans intérêts. L’objectif principal serait le maintien du pouvoir d’achat, un peu à l’image des banques centrales. Dans ce système par contre, aucune création monétaire via les banques commerciales ne serait autorisée. Tout prêt devrait se faire sur fonds propres de la banque, ce qui reviendrait à abolir le système de réserve fractionnaire : l’argent deviendrait de l’argent à 100% [4]. Les dépôts des épargnants seraient comptabilisés hors bilan bancaire et intouchables lors d’une crise.

Les avantages de la « Monetative » sont multiples :

  • la croissance de la masse monétaire est sous contrôle,
  • la demande globale de crédits va baisser de manière significative (à terme, l’État n’en demande plus). Moins de demandes de crédit vont baisser les taux d’intérêts pour les entreprises et les ménages,
  • étant donné les taux d’intérêt tendanciellement plus bas, un investissement industriel gagne en attractivité par rapport à un pur investissement financier. C’est bon pour l’emploi,
  • moins de faillites,
  • sans la pression de croissance due à l’intérêt, une prospérité sans croissance devient possible.

Conclusion

Nous vivons une époque importante de l’économie mondiale. La croissance rapide de la masse monétaire par rapport au PIB nous obligera tôt ou tard à « réinitialiser » le système. Il nous reste un peu de temps pour faire le design d’une nouvelle monnaie. Des propositions sont sur la table.

Un nouveau système monétaire peut être construit sans les défauts de celui qu’on connait aujourd’hui. Il y aura des gagnants et des perdants. Faisons en sorte que 99% des gens soient gagnants.

[2Loi n°73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France


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