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Au-delà de la description : pour la liberation politique du potentiel des biens communs
 
 
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L’apparente évidence que recouvre l’appellation biens communs masque en réalité une profonde méconnaissance – voire un désintérêt – pour cet objet particulier, difficilement appréhendable par – voire franchement aberrant pour – une fraction majoritaire de la science économique contemporaine. Car au-delà des biens communs naturels, l’humanité vit de biens communs construits par la civilisation dans le temps long de l’histoire : depuis les langues que nous avons en partage jusqu’aux traditions de philosophie et de sagesse patiemment élaborées, en passant par les chiffres, la musique, les logiciels libres ou les paysages. Ils forment la trame invisible de nos existences. Leur évidence trompeuse nous aveugle sur leur pérennité. Leur profusion apparemment sans limite nous incite dangereusement à les négliger. Et ils risquent bien de ne jamais apparaître aussi indispensables que lors de leur disparition.

Pris entre le marteau du marché - et son obsession des droits de propriété -, et l’enclume de l’État - et de ses processus standardisés et bureaucratiques -, les biens communs ont été soumis à rude épreuve au cours des derniers siècles. En résulte un affaiblissement général des capacités de résilience de notre planète d’un point de vue environnemental et social. Elles sont en effet aujourd’hui menacées sur les fronts de la biodiversité, du réchauffement climatique, de l’accumulation des déchets, de l’épuisement des ressources et enfin, de l’homogénéisation culturelle. Affronter efficacement ce constat requiert de prendre acte des défaillances du duo Marché/État dans la gestion des biens communs et de réfléchir aux conditions qui permettront une gestion commune de ces biens communs.

La tragédie de la « tragédie des communs »

Ce pari implique de renverser deux présupposés fondateurs de la gouvernance néolibérale. Tout d’abord, le pessimisme misanthrope qui en constitue le socle anthropologique : la pensée néolibérale identifie en effet la rationalité humaine à l’égoïsme calculateur. Elle s’avère incapable de comprendre – et a fortiori d’encourager – les logiques de coopération, pourtant empiriquement avérées, indispensables à tout fonctionnement social, mais aussi les « affects de joie » qui se manifestent dans l’action collective, ou encore les logiques de don et de souci du commun. Que l’épreuve des faits ne confirme pas cette anthropologie négative, que les biologistes aient trouvé des fondements génétiques aux comportements coopératifs, que se fassent plus éclatants chaque jour les ravages des politiques publiques fondées sur l’homo economicus, rien de tout cela ne semble susceptible d’ébranler la foi des économistes dans leur sombre credo. À les lire, on en viendrait presque à considérer que l’étalon de la scientificité soit le degré de désillusion jetée sur l’âme humaine. Ils ont certes de qui tenir : n’est-ce pas Descartes qui, déjà, proclamait que « Qui accroît sa science, accroît sa douleur ». La généalogie de l’homo economicus, ses soubassements dans la théologie tragique de Pascal et de Port-Royal mérite en tout les cas d’être étalée au grand jour – c’est d’ailleurs à ce travail que s’est magistralement attelé Christian Laval dans L’Homme économique : Essai sur les racines du néolibéralisme, Gallimard, 2007

En matière de biens communs, cette vision morose de l’humanité s’incarne dans le célèbre article de Garrett Hardin sur « La tragédie des Biens communs ». Hardin imagine un pâturage dans lequel chaque éleveur – évidemment égoïste et calculateur – pourrait librement laisser brouter son troupeau. Bénéficiant à court terme de tous les gains d’une éventuelle surexploitation, mais risquant de n’être exposé qu’à une fraction seulement des dommages ainsi engendrés, chaque éleveur serait dès lors incité à laisser brouter un maximum de ses animaux au détriment de la pérennité même du pâturage, et donc de l’intérêt commun. De cet exemple imaginaire, des générations d’économistes ont déduit que seule la création de droits de propriété – fussent-ils publics – permettrait de sauver les biens communs de la surexploitation. L’abondance d’exemples de gestions à la fois communautaires et durables, reposant sur la délibération plutôt que la propriété privative, sur la distinction entre droits de propriété et droits d’usage, sur l’organisation créative et tournante de ces droits d’usage, ne semble pas avoir ébranlé cette certitude ânonnée en chœur. Mais ce n’est bien évidemment pas la première fois que la théorie aura obscurci la réalité aux yeux des économistes, plutôt que de leur en fournir une grille de lecture pertinente ou productive.

No size fits all

Le deuxième présupposé néolibéral, que la prise en compte des biens communs devrait amener à renverser, est celui du « One size fits all » (une approche taille unique). Ce pauvre slogan qui voudrait faire croire qu’en tout temps et lieu, indépendamment des parcours historiques, des réalités sociales, des diversités philosophiques et même de la nature des biens considérés, s’imposerait naturellement comme optimal un seul et même mode de gestion : essentiellement marchand et accessoirement étatique (lorsqu’il faut bien bon gré mal gré pallier quelques exceptionnelles « défaillances de marché »). Une fois de plus, ce credo ne résiste pas aux faits. Dans son livre fondateur, Gouvernance des biens communs (De Boeck, 2010), Elinor Ostrom (Prix « Nobel » d’économie, 2009) montre au contraire à quel point sont variées et distinctes les méthodes permettant de rendre soutenable la gestion des biens communs : pas de recette miracle, ni de panacée, mais des combinaisons d’outils de gestions communautaire, publique et marchande. Partout, elles misent sur les savoirs et les ressources locaux, les tissus symboliques, les spécificités historiques et sociales, et les contraintes et forces qu’apporte chacune de ces dimensions. Entretenir une réserve de pêche au Sri Lanka nécessite des dispositifs d’une autre nature que gérer une nappe aquifère de la Côte Ouest des Etats-Unis. Ce qui apparaît comme une évidence continue pourtant à tenir de l’hérésie pour de nombreux acteurs globaux guidés par la théorie économique néoclassique dominante ou les préjugés néolibéraux. Même les preuves empiriques de la plus grande pérennité des commons soumis à une gestion collective/communautaire locale que ceux régis par des droits de propriété privatifs ou gérés par l’État semblent n’avoir pas suscité d’intérêt particulier chez la grande majorité des économistes. Sans doute, quand elle ne se glisse pas dans les conclusions préétablies de modèles ultra-mathématisés, est-ce la réalité qui a tort…

Refonder la pensée des biens communs - ou en tout cas en diffuser les principaux acquis pour alimenter le débat public - s’avère pourtant indispensable pour tout qui entend sortir par le haut du débat absurde entre austérité et relance de la croissance. La préservation, la diffusion et la multiplication des biens communs offre en effet une des pistes les plus prometteuses dans la redéfinition d’une prospérité désindexée de la croissance, et en tout cas de la consommation matérielle. S’ils ont été jusqu’ici essentiellement étudiés sous l’angle de la description et de la classification de l’existant, un programme prospectif reste à mettre en place qui s’attacherait à la richesse et la diversité de leur potentiel, à la transformation en commons de biens actuellement privatifs.

Certes, la possession et la gestion communes de biens démarchandisés ne contribueront en rien à la relance du PIB, mais pour peu qu’on accepte de se libérer du fétiche que ce PIB constitue, il paraît difficilement contestable que ce mode de gestion puisse contribuer activement à la résorption d’une partie non négligeable des inégalités sociales et des dangers écologiques, sans nuire à la prospérité individuelle ou collective. Elles permettent en effet de maintenir voire d’augmenter les capabilités individuelles ainsi que les possibilités d’usage sans pour autant augmenter – voire en restreignant – production et consommation. Reste que ce truisme demeure difficilement visible – et a fortiori mesurable – par les outils d’appréhension (qui sont indissolublement des outils de construction) du réel dont se sont dotés les savoirs du pouvoir contemporain. Parvenir à faire entrer la réflexion sur les biens communs dans cette forteresse épistémologique relève en soi à la fois de la gageure et de la nécessité.


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