etopia
L’étalement urbain, Les subprimes et corviale
 
 
Lucien Kroll
Architecte-urbaniste
Autres articles
L’étalement urbain, Les subprimes et corviale
Ugo Sasso : une force de la nature disparaît
Subprime mortgage
Bruxelles et l’Europe
Quartiers durables : ordre, désordre, contrordre
 
Derniers articles de cette rubrique
L’étalement urbain, Les subprimes et corviale
 
mots
publications - Analyses
Mieux gérer l’eau, la présence de la nature et sa richesse lors de projets d’urbanisation
La publicité dans l’espace public : réglementations et concessions
publications - Varia
L’étalement urbain, Les subprimes et corviale
débats - colloque
Les enfants dans la ville
Comment réconcilier logement, cadre de vie et agriculture ?
Les arbres ont-ils droit de cité ?
Quel avenir pour le Palais de Justice ?
publications - Varia
L’étalement urbain, Les subprimes et corviale
 
Partage
Réseaux sociaux
Forum
en construction
 
 
 
 

Le “urban sprawl” [1] est une notion typiquement américaine : c’est une maladie honteuse financièrement transmissible. Malgré l’apparence, elle ne concerne en rien l’urbanisme ni l’architecture qui ne sont pour elle que des outils et un champ de bataille financier.

Ce n’est qu’une manœuvre immorale pour « faire » de l’argent : beaucoup et vite… En effet, une « compagnie » financière planifie une « opération » qui consiste à vendre des maisons sans aucune qualité d’urbanisme ou d’architecture - qui sont des arts sociaux - à les construire au « milieu de nulle part », dans des lieux lugubres et loin de tout, à des innocents qui ne pourront y survivre qu’avec trois véhicules. Voilà le sprawl…

Un modèle massif et prétentieux avait été étudié avec un gros garage et a été posé sur des parcelles identiques qui se répètaient à l’infini. Cela consomme beaucoup de terrain qui, là, ne coûte quasi rien et chaque acheteur croit fermement que l’immobilier, c’est de l’or… La compagnie disparait aussi vite qu’elle peut et puis vient la crise, la bulle immobilière : Lehman Brothers s’effondre bruyamment et le monde de l’immobilier le suit.

Ils en avaient répandu des millions, contracté sur des hypothèques quasi frauduleuses : les intérêts variables ont explosé et le coût du pétrole autant. Coincés, les acheteurs-emprunteurs ont du vendre mais à qui ? Après quelques sommations, la banque les a tous jetés dehors et, redevenu propriétaire, a remis le bien en vente ou bien l’a démoli… L’opération était une réussite pour ses promoteurs puisqu’il ne s’agissait que de finances pas de charité, ni d’art urbain. Ensuite, ils se sont aperçu que ces masses mornes et invivables, pouvaient fournir un regain de finances : la lutte contre le sprawl et l’isolement pouvaient proposer une densification en ajoutant sur le même terrain ateliers, bureaux, commerces, bars, etc... Plusieurs formules ont été évoquées dans un manuel de transformation de ces masses construites : cela leur permet de réaliser une deuxième opération aussi juteuse mais sans même devoir acheter du terrain.

L’Europe n’en est pas encore arrivée à ce degré de cynisme financier : c’est pourquoi le terme « sprawl » et son objet y sont à peu près incompréhensibles. Il est culturellement intraduisible : comme « base ball » ou « tennis »… C’est comparable, en informatique, au mot « digital » (compter sur ses doigts…) en français on dit : « numérique ». Mais bon…

On se heurte sans arrêt à l’équivoque culturel des mots. « Piazza », par exemple : aux EU, c’est un creux taillé au milieu d’une masse construite, homogène et dédiée au commerce agressif de multi-surfaces de luxe, où ne s’échangent que des marchandises et des finances, avec l’équipement publicitaire visuel et sonore nécessaire à conditionner la clientèle. En Italie, c’est un tout autre objet : ce n’est d’abord qu’un lieu de communication, de vie urbaine, qui invite autour de lui ce qui est nécessaire à sa communication : cafés, bancs, boutiques, arbres, du soleil, etc. Peter Calthorpe, architecte à Seattle, a adapté intelligemment son « new urbanism » aux décor italien mais non aux cultures car cela ne se fabrique pas… Je ne crois pas qu’il puisse même s’en apercevoir. Il peut imiter l’enveloppe, pas la vie intérieure. Avec l’inquiétude d’éviter la monotonie (car à l’expérience, celle-ci, simplement, se vend moins bien…), il impose une vie artificielle, déguisée, exclusivement commerciale : les américains adorent, es européens ne sont pas dupes. Des règles visent à éviter la répétition mais sont vite déjouées lorsqu’on l’observe plus finement. Mais c’est déjà bien plus équilibré que les modèles précédents.

Pourtant, c’est vulgaire ne pas se souvenir des modèles précurseurs sociaux américains des années 1930/40 de Clarence Stein et Henry Wright. Leurs implantations sociales sont maintenant largement oubliées, remisées dans « l’impensé »… Clarence Stein avec Henry Wright, ont créé la “Planned community” avant et après la dernière guerre sur des thèmes de communication sociale, d’actions et d’habitation en commun : c’était du socialisme rose. Ils ont réalisé les groupes les plus connus : Radburn, New Jersey, sur des bases de communautés résidentielles, Greenbelt et Columbia, Maryland ; Reston, Virginia ; et Woodland ; avec un centre vert, un réseau piétonnier séparé des véhicules et sur des idées de décentralisation, suivant la tradition d’Ebenezer Howard et de ses Garden Cities, suivie aussi par Patrick Abercrombie et Raymond Unwin. C’était parallèle à Louis Mumford et à ses ouvrages sur : The Myth of the Machine (1967) et le Pentagone. Apparemment très oubliés : on ne les cite plus souvent…

Aux EU l’urbanisme est enfin devenu exclusivement financier… L’Europe n’est certainement pas innocente : l’urbanisme est rarement une anthropologie ou un service culturel respectueux du contexte local… Aux EU, il s’est mué en géopolitique et en technique rationnelle. Les responsables ne peuvent imaginer faire participer des habitants : y songer est même absurde… Les grands ensembles se révèlent alors criminogènes et on les démolit actuellement par dizaines de milliers, dans l’indifférence.

Pruitt

Du côté italien, un exemple pénible est celui du Corviale dessiné par l’architecte Mario Fiorentini : un kilomètre de long, 1 200 appartements pour 3 000 habitants, un étage de commerces (vite squatté par de nouvelles familles)… . Le chantier avait commencé en 1972, juste après que se démolissait « Pruitt and Igoe », cet l’ensemble de Saint Louis du Missouri d’un tiers de million de m² sociaux. Pendant des années, il Corviale avait été le lieu de pèlerinage de tous les architectes « rationnels ». On s’est pourtant aperçu qu’il « fonctionnait » de moins en moins bien. Dans les années 1990, j’avais osé critiquer le modèle lors d’une conférence à Rome, à la Sapienza : on ne m’y a plus invité pendant des années, jusqu’en décembre 2001 où le professeur Franco Coccia de la même université, m’avait demandé d’ouvrir son congrès intitulé : « Faut-il démolir le Corviale ? ». J’avais aussitôt répondu : « NON : il y a des habitants : ils pourraient participer à une refonte complète de l’ensemble [2] »…

Curieusement, à ce congrès récent, quelques solutions très « mercenaires » apparaissent pour améliorer les banlieues. L’une évoque le Corviale, même en citant Christopher Alexander, cet Européen sensible à la culture locale dont il organise la participation. Oubliant cela, il propose des projets généreux mais toujours détachés de la réalité vulgaire locale : il reste dans le virtuel. Il étudie savamment la composition d’un quartier « modèle » d’inspiration « new urbanism » mais ne dit pas un mot d’une participation directe avec des habitants vivants : il ne fait appel qu’à des conceptions théoriques plutôt américaines. D’autres architectes proposent distraitement de tout démolir pour faire place à un nouveau quartier, complètement artificiel, « fabriqué » sur des images abstraites de villes « naturelles ». Ils n’hésitent pas une seconde à « raser » le Corviale sans n’en garder aucun souvenir, ou pire, de le « supposer démoli », comme n’ayant jamais existé… Ce qui est insultant et absurde. Quarante ans d’habitation de plusieurs milliers d’habitants effacés sans laisser aucune trace, aucun souvenir... C’est une table rase morbide, Le vrai résultat est encore une fois seulement financier…

Il faut aussi imaginer la montagne monstrueuse de débris de bétons et de toutes les autres matières polluantes qu’il faudra bien déposer quelque part. Et aussi les milliers de kilomètres de camionnage en noria : peu de territoires l’accepteront et cela coûtera de plus en plus cher… C’est même enfantin à calculer : mille mètres de long, par quinze mètres de large, par dix étages, cela doit bien faire cent cinquante mille m². Et à une tonne le m², cela donnera cent cinquante mille tonnes de béton et de ferrailles ! Le transport hors site ne se fera que par camions : supposons 10 tonnes à 10 camions par jour, cela fait 100 tonnes/jour par cinq jour semaine et 200 jours par an : nous sommes à sept ans et demi de camionnage polluant… C’est courageux… Alors, plutôt en faire une montagne symbolique laissée sur le site servant à l’écoulement d’hélophytes, par exemple ? Les ingénieurs italiens sont parmi les meilleurs du monde mais, étonnamment : je n’ai entendu personne proposer de solution technique de « démontage-remontage ».

Pourtant, j’avais visité une expérience suédoise éclatante de bonne foi qui reste complètement ignorée. Dans les années 1980, une récession avait tragiquement ralenti la production automobile Volvo à Göteborg, chassant des milliers d’ouvriers de leur travail et de leurs logements. Le Maire était effrayé par ce vide dangereux : la vandalisation et le squat commençaient. Il avait interdit d’en construire de nouveaux et lancé un concours d’idées à expérimenter dans le réel immédiat. L’architecte Bengt Forster, lauréat, avait été chargé de réaliser son projet : il me l’avait fait visiter encore en reconstruction. Dans une banlieue éloignée, un grand ensemble avait été bâti suivant les concepts « rationnels » à la mode : dans un beau paysage suédois de roches lisses, de mousses et de résineux. C’était une longue bande de bâtiments d’une dizaine d’étages en forme de « grecque » qui bouchait l’horizon, Au lieu de l’abattre, il a fait démonter les toitures pour en récupérer des matériaux puis il y a ramené la grue qui l’avait construite ; ils ont scié les joints des panneaux verticaux et horizontaux et les ont descendus sur le camion qui les avait amenés là, vingt ans plus tôt. Celui-ci les avait acheminés, avec leurs fenêtres et leurs accessoires vers le centre-ville pour les poser dans un nouveau chantier de construction de quatre niveaux : les raccords de l’angle et des extrémités de la nouvelle construction étaient réalisés en briques traditionnelles. Il n’avaient gardé que les rez-de-chaussée : couverts de toitures en tuiles rouges, ils paraissaient presque normaux. Cette expérience n’avait pas été répétée car à ce moment, cette réhabilitation intelligente s’était révélée trop coûteuse pour la multiplier et cette façon de faire a été oubliée. Pourtant, entretemps, l’économie s’est renversée : cette sorte de transformation par démontage est devenue moins chère et surtout, sans qu’on s’en aperçoive, moins scandaleuse que la démolition radicale… Car toute démolition est un scandale écologique de gaspillage de ressources naturelles. J’ai reproché au professeur Coccia de ne pas l’avoir rencontré à Göteborg : il n’en avait jamais entendu parler…

Dans un autre quartier, Forster avait transformé des « barres » en leur démolissant une ou deux travées pour civiliser la longueur et dégager des terrasses successives vers le sud. Il a ajouté des colonnes de grands balcons sans contact avec le corps du bâtiment pour éviter les ponts thermiques, il y a construit des garages fermés et enfin, l’image de ce quartier s’est complètement transformée…

Au Corviale, il est encore plus scandaleux de n’avoir jamais proposé de « démontage-remontage », ce sont des panneaux « boulonnés » : ils ne demandent qu’à se démonter et se remonter à petite échelle. Cela pourrait faire l’objet d’un grand concours international invitant philosophes, moralistes, urbanistes, ingénieurs, économistes, etc. Chiche… Quelques parties réaménagées de façons diverses pouvaient subsister et servir d’éléments (écrêtés) d’une nouvelle forme urbaine complexe. Tout le reste des panneaux auraient pu être récupérés intacts pour construire des logements d’autres styles pour rompre la malédiction du Corviale qui est son homogénéité à échelle inhumaine. Pourtant, bizarrement, RIEN n’a jamais été envisagé dans cette perspective-là !

Béthoncourt

De notre côté, en 1990, nous avions innové une solution comparable dans un préfabriqué à Béthoncourt-Montbéliard, siège des usines Peugeot, aussi en désordre que Volvo. Un bâtiment banal de quarante logements identiques avait été construit trente ans auparavant avec des voiles porteurs et des façades préfabriquées. Nous avons tout transformé : une partie rasée, une autre à mi-hauteur, une troisième un peu ébréchée et la dernière a été surmontée d’un étage abritant les locaux de nuit au dessus de leurs séjours-cuisines. Notre transformation et l’ajout de quelques maisons plus basses et d’une petite place publique a du coûter entre les deux-tiers et les trois-quarts d’une « démolition-reconstruction » complète. Vide depuis dix ans, elle s’était louée en un mois. Mais le véritable bénéfice avait été de réhabiliter l’image du quartier qui, aussi longtemps vide, ne valait plus rien : il était devenu sinistre et dangereux… Et, depuis 1991, personne n’a répété notre expérience…

J’avais proposé de mener une comparaison « Abusivismo/Corvialismo ». Les « abusives », ces innombrables constructions sans permis de construire, doivent au moins plaire à leur acheteur. Les « Corvialistes » ne doivent plaire qu’à un architecte isolé (et quelques confrères jaloux…) et le drame de Mario Fiorentini a été sa fascination d’un art qui avait atteint l’absurde. Le bleu d’Yves Klein, le noir de Malevitch et de leurs imitateurs annoncent la « fin de l’art » ; comme eux, Fiorentini est passé au-delà du miroir…

Au concours de requalification sociale lancé à Amsterdam sur le « Bijlmermeer », cet immense ensemble inspiré de Toulouse-le-Mirail de Georges Candilis, nous avions répondu avec nuances à un programme qui n’imposait nullement la table rase. Nous savions que certains habitants appréciaient encore ce style abstrait : pour eux, nous avions proposé d’en garder des pans entiers. Surtout, presque sans démolir, nous avons densifié l’ensemble en lui ajoutant des espaces plus fermés, publics, accueillant et des placettes, des formes complexes, en relations entre elles, etc. Et nous voulions surtout briser cette homogénéité insupportable. Nous avions été écartés au profit d’un Américain brillant qui cachait le tout sous une façade vitrée réfléchissante…

Même sans être métamorphosée en une simple opération financière, la tendance rationnelle n’est jamais que de la fabrication de projets inhumains, de géopolitique urbaine (comme les pouvoirs qui traçaient des frontières « coloniales » en Afrique ou en Amérique), sans aucune relation avec les populations ni même avec la nature des lieux. Les propositions racontées dans le congrès ne peuvent tenir compte d’habitudes culturelles qui rappellent le motif des formes urbaines locales existantes. Elles ne font que se déguiser en imitant quelques formes géométriques, jamais elles ne reproduisent la « façon de naître » de l’Italie profonde... Walt Disney n’est jamais loin, ni le « Vilain Américain » (Eugene Burdick and William Lederer, 1958)… Même si les américanismes perdent parfois un peu de leur virulence lorsqu’ils traversent l’Atlantique. Et même chez eux, cet artifice s’impose, sauf Frederick Law Olmsted à Seatlle et au Central Park NY ou au Sea Ranch (nord de San Francisco) du au génial Lawrence Halprint avec Joseph Esherick, Charles Moore, Donlyn Lindon, etc.), Il n’y a plus eu de projets aussi significatifs aux EU…

Pour être « éco-compatible », la « forme » d’un quartier contemporain ne doit exprimer que la « complexité des relations d’habitants entre eux et avec le lieu » et exclure le mythe de la technique et surtout celui de la finance : ces deux images sont éco-incompatibles. Pour y arriver, il est plus simple de demander aux habitants de nous montrer comment ils vivent et gentiment, d’essayer de les suivre dans leurs diversités et en même temps d’en faire une oeuvre personnelle…

Il y a deux sortes d’architectes : les uns fabriquent, les autres s’intègrent dans un contexte : ils ne se rencontrent jamais.

CORVIALE/FOLIE
long 1 000 m
large 15 15 000 m2
étages 10 150 000 m2
poids/m2/tonne 1 150 000 Tonnes
1 camion 10 T 10 15 000 camions
par jour : 10 1 500 jours
200 j/an 200 7.5 ans

Solstaden

[1De Sprawl, de to spread, se répandre,

[2Une politesse envers les 3 000 habitants : leur demander leur avis sur leur habitation ? Une enquête de Nicoletta Campanella, sociologue rappelle que : rien n’indique que la drogue et la criminalité y règnent de manière particulièrement perverse, responsable du concept. Et elle n’est même pas vraie cette légende que l’architecte Mario Fiorentini, le responsable de l’idée du projet, se soit suicidé lorsqu’il aurait constaté le dommage causé à la ville… Le Corviale, vu de l’intérieur, apparaît même comme plus acceptable que ce qu’on en pense du dehors et de loin ».


©©