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Dear Tim Jackson…
 
 
Isabelle Cassiers
Professeur d’économie à l’UCL et chercheur qualifié au FNRS
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Dear Tim Jackson,

Vous êtes British, vous avez de l’humour, vous me pardonnerez de vous comparer à Edouard, le pithécanthrope visionnaire, The Evolution Man.

Vous connaissez, I presume, Edouard, le héro du roman désopilant de votre compatriote Roy Lewis, traduit en français sous le titre étrange de Pourquoi j’ai mangé mon père.

Il était une fois, il y a quelque 400 000 ans, une sorte de scientifique et philosophe nommé Edouard, qui pensait autrement. Il poussait sa horde vers le changement de comportement.

Domestiquer le feu.

Tailler la pierre.

Risquer la chasse.

Imaginer l’art.

Chercher femme hors du clan.

Découvrir l’amour.

En un mot, Edouard conduit notre espèce de l’Homo erectus à l’Homo sapiens.

Sur sa route, cependant, que d’obstacles !

Le moindre n’est pas la résistance de l’oncle Vania, hominidé arboricole.

Grand singe il est, grand singe il prétend rester.

Pour lui, hors des arbres, pas de salut.

Aux innovations d’Edouard, qu’il juge sacrilèges ou utopiques, il oppose inlassablement son slogan : « back to the trees ! ».

Comment convaincre Vania de descendre de l’arbre pour oser le progrès de l’humanité ?

En quoi ressemblez-vous à Edouard, cher Tim Jackson ?

Vous regardez vers l’avenir, vous bousculez les résistances, vous invitez l’Homo sapiens sapiens du XXIè siècle à descendre d’un autre arbre : celui d’une obsession de la croissance économique qui cache la forêt des aspirations humaines plus profondes.

Vous le faites non pas pour repartir en arrière ou nier les progrès des siècles passés, mais pour aller de l’avant.

Vos recherches scientifiques désignent en effet l’impossibilité écologique d’un business as usual.

Elles suggèrent que, pour le genre humain, la question (formulée dans la langue de Shakespeare) pourrait bien devenir : « To be or not to be ? ».

Car tel Hamlet, l’humanité procrastine.

Nous savons, mais nous n’agissons pas.

Quel spectre viendra nous tirer de notre arbre ?

Bien sûr, vous n’êtes ni le premier ni le seul à lancer l’alerte.

Votre Rapport de 2009 pour la Commission britannique du développement durable, traduit depuis lors en onze langues - en français sous le titre « Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable » - s’inscrit dans une longue lignée de travaux scientifiques qui nous exhortent à infléchir notre trajectoire de développement.

À cet édifice collectif vous apportez vos talents et vos mérites propres. Ils sont nombreux, je ne pourrai les citer tous. J’en retiendrai trois.

En premier lieu la multidisciplinarité que vous incarnez d’une manière étonnante.

Diplômé en physique, en mathématiques et en philosophie, c’est en qualité de Commissaire économique que vous êtes appelé à la Commission du développement durable. Et le centre de recherches que vous dirigez à l’université de Surrey accorde une large place à la psychologie, à la sociologie et aux sciences politiques, puisqu’il fut créé pour analyser les liens entre les modes de vie, les valeurs sociétales et l’environnement et pour formuler sur cette base des recommandations politiques.

Le physicien en vous aligne les chiffres implacables par lesquels nos consciences sont saisies. 

Le mathématicien s’attache à la cohérence d’ensemble d’un projet alternatif.

Et c’est le philosophe qui s’adresse à notre meilleure part, celle qui est encore capable d’espérer, de se transformer, de se diriger vers l’Homo ethicus.

Car votre deuxième talent est un optimisme radical, non pas l’optimisme béat de ceux qui nient les évidences, mais celui de l’être humain en marche, aussi courageusement que le pithécanthrope Edouard.

Aux oncles Vania qui vous traitent d’utopiste, vous répondez que nous n’avons pas d’autre choix, et vous poursuivez votre marche, en compagnie de plus en plus nombreuse.

D’où vous vient cette force humble ?

Peut-être d’une expérience fondatrice, ce « revirement de l’âme tout entière » par lequel Platon nous invite à sortir de notre caverne, sorte d’illumination qui éclaire l’œuvre des grands scientifiques et la vie des sages.

Elle vous vient aussi de la liberté de penser autrement.

Et de l’enthousiasme que suscitent vos réflexions, notamment chez les jeunes, et en tout premier lieu chez vos propres étudiants.

Votre troisième talent, cher Tim Jackson, est en effet de transmettre, de communiquer, de fédérer. Solidement ancré dans votre métier universitaire, vous vous adressez néanmoins à tous, avec d’autant plus d’aisance que vous êtes aussi écrivain, auteur de pièces de théâtre et de séries télévisées primées. Vous avez réjoui les téléspectateurs de la BBC avec « The Ethical Man » qui simultanément pétille d’humour, délasse, et incite à une révision radicale des comportements individuels et collectifs.

Vous êtes un passeur, vous transmettez l’espoir, en nous rappelant que « Prospérité » vient du latin pro et spes et signifie littéralement : conforme à nos espérances.


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