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« Nous devons élever d’autres indicateurs objectifs du bien-être humain (comme des mesures existantes de santé, d’éducation et de soutenabilité environnementale) au statut dont jouit aujourd’hui le PIB. […] De meilleures statistiques peuvent aider les électeurs à forcer les politiciens à faire de meilleurs choix. Ils ne peuvent choisir en leur nom. » Ces phrases pourraient faire partie de la Charte du Collectif FAIR. Pourtant, elles sont extraites d’un éditorial du Financial Times [1]. Peut-on trouver un porte-voix plus proche du cœur palpitant du système économique mondial que l’éditorial du FT ?

Aujourd’hui, nous en sommes là. La légitimité internationale de nouveaux indicateurs de richesse, ou des indicateurs d’une nouvelle richesse, ne se réduit plus, loin s’en faut, à un petit cercle de pionniers. Si l’espace gagné reste à ce stade largement de l’ordre du discours - nous sommes encore loin d’une prise en compte réelle -, le passage aux actes constituera l’étape suivante. Réussir cette étape impliquera de reconnaître cette légitimité nouvelle, de l’investir et surtout d’éviter les pièges et les risques qui lui sont associés.

Rétroactes : du besoin des nouveaux indicateurs

1970. Il y a 40 ans que le Club de Rome commanditait au MIT [2] le rapport « The Limits to Growth » (les limites de la croissance [3]). Publié en 1972 il remet directement en cause le dogme qu’une croissance infinie dans un monde fini puisse assurer un bien-être collectif.

1980. De cette première fissure dans le dogme de la croissance émergera, au sein des organisations environnementales, le concept de Développement Durable [4].

1992. En seulement dix années, ce concept rassembleur devient la clé de voûte du plus grand sommet jamais organisé par les Nations Unies : le Sommet de la Terre à Rio. Dans l’euphorie des années qui suivent la chute du mur de Berlin, tous les chefs d’Etats signent un « Agenda 21 » global, généreux mais flou car sans contraintes et sans engagements concrets.

2002. Dix ans plus tard, la conférence « Rio+10 » prend la forme d’un constat d’échec. Pourtant, durant cette décennie, et la suivante, le concept de développement durable fait florès. Tout le monde s’en réclame, des ONGs aux entreprises en passant par les gouvernements.

Que s’est-il passé ? En fait, cette appropriation généralisée et rapide s’est souvent faite au prix d’une dilution des exigences initiales. De la durabilité « forte » – qui prend en compte les contraintes de finitude physique de la planète telles que mises en évidence par le Club de Rome - on passe allègrement à de la durabilité dite « faible » – qui considère les capitaux naturel, humain et financier comme interchangeables – voire à de simples « pavillons de complaisance » [5].

Une telle dilution des exigences a facilité l’appropriation des enjeux et la récupération du concept par les acteurs économiques, et en particulier par les entreprises. Sans s’attaquer aux contradictions internes du dogme de la croissance, elles ont cherché à inscrire ces exigences nouvelles au sein même de ce paradigme. à l’extrême, on en arrive ainsi à des concepts de type « Croissance Durable » que des acteurs comme les entreprises ou les syndicats [6] s’approprient volontiers bien qu’ils soient éminemment suspects de contradictions internes. Le problème n’est donc plus aujourd’hui la reconnaissance, l’appropriation ou la légitimité des enjeux sociaux et environnementaux mais bien le niveau d’exigence intrinsèque qu’ils impliquent.

Dans ce contexte, il n’y a pas de meilleur moyen pour redonner de la contrainte objective à un concept devenu trop flou que la mise en avant d’indicateurs rigoureux, légitimes et rationnels centrés sur les exigences initiales du concept. Que l’on ne s’y trompe pas, l’enjeu politique de la mise en œuvre des nouveaux indicateurs est bien là : ils sont capables de (re)donner de la contrainte aux discours.

Derniers développements : de l’opportunité des crises à ouvrir des fenêtres

Novembre 2007, Bruxelles. Nous sommes plus de 650 dans l’immense Parlement Européen à participer à la conférence « Beyond GDP » [7]. Cette conférence, organisée au plus haut niveau [8], est introduite par Jose Manuel Baroso. Deux ans plus tard, elle accouchera d’une très officielle Communication de la Commission au Conseil et au Parlement, rebaptisée « Le PIB et au-delà. Mesurer le progrès dans un monde en mutation » [9].

Octobre 2008. Dans les pays occidentaux, la crise financière de 2008 va contribuer à une perte de crédibilité évidente des tenants du dogme de la croissance. Si la croissance elle-même n’est plus assurée, il faut forcément se tourner vers d’autres modes de pensée. C’est dans ce contexte que la Commission Stiglitz [10] est lancée en France avec une visibilité qui dépasse très largement le cadre français. L’éditorial du FT évoqué en début d’article s’y réfère par exemple très directement.

Avril 2009, Londres. Le rapport de la très officielle Commission du Développement Durable, « Prospérité sans Croissance » de Tim Jackson, est lancé au moment même où Gordon Brown rassemblait le G20 pour « relancer la croissance ». Les pressions, venues du plus haut de l’état, sont énormes pour en reporter la sortie. Les interviews ne seront pas diffusées, ou annulées en dernière minute. Il ne s’agit plus d’un simple document scientifique mais bien d’un enjeu politique qui présente, pour le plus haut niveau de pouvoir, un risque non marginal. Le succès rapide viendra par la bande, via le web, puis reviendra en écho dans les médias traditionnels : ‘One of the best books of 2009’ selon le Financial Times.

Septembre 2009, Pittsburgh. Le G20 suivant semble avoir entendu la leçon. Sa résolution finale inclura la phrase suivante : « Alors que nous nous engageons à implémenter un nouveau modèle de croissance soutenable, nous devons encourager le travail sur les méthodes de mesure permettant de prendre mieux en compte les dimensions sociales et environnementales du développement économique ». On n’attend pas du G20 une remise en cause de la croissance économique, mais l’ouverture est là.

Octobre 2009. La résolution du Parlement européen qui fait suite à Pittsburgh est plus claire encore et ce dès son point 2. « 2. estime qu’il est indispensable de ne pas s’en tenir au seul PIB, et de définir de nouveaux indicateurs et cadres comptables du développement durable permettant de mesurer le bien-être et l’impact environnemental des activités humaines, qui soient appelés à servir de référence pour l’orientation et l’évaluation de la reprise mondiale ; ».

Pour les experts impliqués, il n’y a rien de fondamentalement neuf dans le rapport de Tim Jackson [11]. Ce qui est neuf, par contre, c’est leur portée politique et médiatique. C’est qu’un très officiel « Economics Commissioner on the UK Sustainable Development Commission » s’attaque de manière directe et publique au dogme de la croissance. Ce qui est neuf, aussi, c’est qu’un Président de la République, de droite, commissionne publiquement des prix Nobel d’économie pour réfléchir à des indicateurs alternatifs au PIB.

Les nouveaux indicateurs de richesse bénéficient aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité politique jamais atteinte. Cette fenêtre fut la plus largement ouverte en 2009, elle tend peut-être déjà à se réduire. Elle est et reste directement liée à une réceptivité de l’opinion publique et des médias et, en ce sens, une reprise de la croissance pourrait la réduire.

De la responsabilité des indicateurs

Au niveau de la gouvernance internationale, nous nous trouvons aujourd’hui à la croisée des chemins. Il y a, d’une part, le besoin d’indicateurs capables de redonner du sens et de la consistance à des enjeux sociaux et environnementaux légitimés mais partiellement vidés de leurs contraintes. Et, d’autre part, un réel gain de crédibilité et de légitimité institutionnelles, politiques et citoyennes de ces mêmes indicateurs aux plus hauts niveaux de gouvernance internationale comme à l’échelle locale.

Pour tous ceux qui pensent que ces nouveaux indicateurs peuvent contribuer à un changement de société fondamental vers un mieux-vivre collectif, il est essentiel de battre le fer pendant qu’il est chaud et de savoir profiter de cette fenêtre d’opportunité pour « transformer l’essai ». Cette étape demande d’autres réflexes et d’autres expertises que le travail scientifique ou les débats techniques sur la qualité des indicateurs eux-mêmes. Cela demandera en particulier d’éviter trois pièges essentiels.

Les débats internes entre porteurs du changement sont paralysants. S’il est normal qu’il existe des écoles et des sensibilités différentes, les débats entre les seuls experts sont souvent des freins. En reconnaissant les différences d’approches, il s’agit de construire des compromis. Cela implique de se référer aux fondamentaux avec une approche de ces fondamentaux qui soit plus pragmatique qu’idéologique. En ce sens, le recours aux attentes des citoyens et à leur implication dans la définition des indicateurs est un moyen efficace de légitimer, de manière pragmatique et démocratique, les fondamentaux. D’où l’importance de sortir des débats entre experts.

L’efficacité sociale et politique dépend au moins autant de l’efficacité à être compris et à communiquer un contenu que de la précision ou de la complétude de ce contenu. Le travail d’amélioration des indicateurs eux-mêmes est un travail scientifique de perfectionnement utile mais qui, par définition, n’a pas de fin. Passé un certain stade de perfectionnement, la qualité intrinsèque de l’indicateur à décrire avec précision et complétude ce qu’il indique n’est plus directement liée à sa capacité d’influence politique, voire l’affaiblit. Il faut accepter d’être imparfait si l’on veut être efficace. Deux exemples de cet enjeu concernent deux indicateurs parmi les plus reconnus au niveau international. L’Empreinte Ecologique a une force communicationnelle largement démontrée, son niveau de perfectionnement scientifique, s’il n’est pas absolu, est aujourd’hui élevé. Il est patent de constater que les arguments utilisés pour empêcher de fait son adoption à un niveau de gouvernance élevé ne se situent plus dans le champ politique mais viennent du monde académique. L’Indice de Développement Humain promu par le PNUD [12] a quant à lui, en une vingtaine d’années, gagné une réelle efficacité politique internationale. Le nouveau rapport 2010 en présente une nouvelle version, plus complexe et englobante mais devenue presque illisible sans la réduire à ses composantes. Le risque d’une réduction drastique de son efficacité politique est très réel.

La récupération de l’indicateur au sein du paradigme dominant est un piège évident. Elle s’argumente souvent sur base de son acceptabilité plus immédiate. L’exemple le plus évident en est la monétarisation d’enjeux environnementaux ou sociaux au sein d’indice de type PIB « amélioré ». C’est précisément là le piège de la durabilité faible : accepter que les enjeux sociaux ou environnementaux soient mesurés à travers leurs effets économiques revient forcément à réduire le débat à des enjeux économiques.

« On ne résout pas les problèmes avec un mode de pensée qui les a engendrés ». Cette phrase d’Einstein est devenue l’une des plus couramment citées ces derniers temps [13]. Elle démontre que pour effectuer un réel saut qualitatif, pour changer de paradigme, ce sont les référents qui doivent changer. En ce sens, le rôle politique des indicateurs est devenu central. Les porteurs de ces indicateurs sont aujourd’hui devant une vraie responsabilité politique.

[1Extraits choisis de l’éditorial en date du 29 janvier 2009 dont le titre est : « Dé-fétichiser le PIB » .

[2Massachussetts Institut of Technology, Boston, USA

[3Ce titre sera bizarrement traduit en français par « Halte à la croissance ? »

[4UICN/PNUE/WWF, 1980. Stratégie mondiale de la conservation : la conservation des ressources vivantes au service du développement durable

[5Pour quelques beaux exemples de « pavillons de complaisance » (Total, BP, Areva, Porsche, …) voir le bêtisier du développement durable sur http://www.decroissance.org/?chemin=betisier. Il me paraît cependant réducteur de considérer l’ensemble des démarches faites au nom du DD comme « pavillon de complaisance ».

[6A titre d’exemple, le mot d’ordre de l’Euro-manifestation de la Confédération européenne des syndicats (CES) du 29 septembre 2010 à Bruxelles est « Non à l’austérité. Priorité à l’emploi et à la croissance durable ! ».

[7Le site www.beyondgdp.eu lié à cette conférence reste très actualisé et intéressant.

[8La conférence est co-organisée par l’OCDE, le Club de Rome, le WWF, la Commission et le Parlement européen. Au cours de la même période, l’OCDE lance des conférences mondiales sur ce thème (voir aussi l’article de Dominique Meda).

[10Plus de développement sur cette étape importante dans l’article de Dominique Meda.

[11Par exemple selon Fabrice Flipo “Il n’y a rien dans ce rapport qui n’ait été formulé dans le rapport Europe Soutenable des Amis de la Terre en 1995 (http://www.amisdelaterre.org/-Europe-soutenable-.html). » Extrait d’échanges par mail sur le forum du FAIR.

[13Par exemple : Anne Thibaut, 2009, « De la croissance à l’acroissance ? », dossier de la Fédération Inter-environnement Wallonie.


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