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Economie sociale et démocratie prospère
 
 
Marie-Caroline Collard
Directrice à SAW-B (Solidarité des alternatives wallonnes et bruxelloises)
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« Prospérité sans croissance » invite tous les acteurs qui œuvrent au vivre ensemble à la réflexion. La quête de croissance et, derrière elle, la quête de profit individuel croissant réduite à l’augmentation de son portefeuille monétaire apparaît de plus en plus pour ce qu’elle est : un incroyable mécanisme de destruction de la démocratie. Si la démocratie constitue le système politique qui organise le vivre ensemble pour permettre l’égale expression politique de chaque individu et répondre aux besoins et désirs de la majorité d’une population donnée, alors le système capitaliste « régulé » par nos démocraties est fondamentalement antidémocratique. Le livre de Tim Jackson indique combien notre démocratie capitaliste nuit aux individus et à l’environnement. Les leviers principaux de la croissance – des consommateurs productifs et des ressources naturelles disponibles- sont « utilisés » de manière plus qu’excessive la rendent à moyen terme impossible. Il semble que trois éléments permettent d’illustrer le « dilemme de la croissance » magistralement mis en évidence par Tim Jackson sous un jour nouveau : la quête de profit ; le sens de la production ; la démocratie. Ces trois éléments convergent tous vers un constat : l’économie sociale peut être l’avenir d’une démocratie réellement prospère !

Démocratie capitaliste : la quête de profit individuel pour objectif central.

Croissance, décroissance, nouvelle prospérité : autant de termes du débat davantage porteurs de solutions si l’on prenait la peine de se souvenir de ce qui fonde nos démocraties capitalistes : la quête individuelle de profit. Celui qui possède a pour objectif de posséder davantage. Pour y parvenir, il investit, fait produire, rémunère, vend. Le système capitaliste basé sur l’investissement (et en amont le prêt bancaire) est nécessairement un système en croissance. Qui décide de la production ? Les naïfs considèrent que la demande fait l’offre. La réalité est tout autre. Les détenteurs des entreprises (des capitaux) décident de ce qui est produit, consommé. La production n’a d’autre sens et d’objectif que la production supplémentaire de richesses. Par effet de contagion, le « bonheur » se résume donc à l’accroissement de biens et services consommés. Et la démocratie ? Sous la pression des mouvements sociaux, des organisations syndicales, des partis de gauche, elle s’est chargée de réguler la distribution des richesses de sorte que ceux qui mettent en œuvre les conditions de la production de richesses partagent de manière équitable leurs revenus avec ceux qui contribuent par leur travail à la production. La démocratie a aussi permis d’orienter une partie des revenus de cette production de richesses. De sorte que les gains individuels puissent, par l’impôt, servir au développement de la sécurité sociale, de services publics et collectifs par ailleurs indispensables à la reproduction de la force productive (santé, enseignement, énergie, communication, allocations sociales minimales pour les « exclus » ainsi peu enclins à remettre en cause le système, etc.). Si la démocratie a pu selon le rapport de force influer sur la distribution des revenus, elle ne s’occupe in fine que fort peu du « sens » et des bienfaits de la production. Avec l’arrivée de nouveaux mouvements sociaux, elle a parfois su imposer aux acteurs économiques quelques règles pour préserver certains pans de l’environnement. Mais la démocratie est aussi soumise à d’autres pressions qui œuvrent en sens inverse. Le libéralisme néoclassique s’est imposé aux pays occidentaux et leurs satellites dans un premier temps, au monde entier à présent.

La démocratie capitaliste a pu, au mieux, influer sur la redistribution de ces profits. À l’heure actuelle, ne considère-t-elle même pas qu’affecter ses moyens au développement de la croissance pour satisfaire la possibilité d’un accroissement des profits individuels revient à remplir ses missions d’intérêt général ? Elle n’a en tout cas pas encore pu imposer de règles suffisantes au commerce pour préserver notre planète, ses ressources et l’humain.

Un éclairage est essentiel pour mieux comprendre pourquoi il semble impossible de sortir du dilemme de la croissance dans le cadre actuel. Mission impossible alors même que les systèmes alternatifs se sont réduits aux « démocraties socialistes » dont on a vu les échecs se succéder durant ce court vingtième siècle et l’impasse écologique empruntée avec le même aveuglement ? Et si l’alternative était déjà présente et active, sous nos yeux. Et si le pari revenait à miser sur l’économie sociale, ses principes et valeurs pour réaliser l’alternative tant recherchée.

Economie sociale : profit, sens et démocratie

L’économie sociale représente tout de même 10% du PIB en Belgique (si l’on considère qu’elle regroupe les coopératives, mutuelles, fondations et associations qui respectent les quatre principes qui la définissent). À ce titre, elle n’est sûrement pas majoritaire mais pèse suffisamment pour proposer un modèle alternatif. Qu’est-ce que l’économie sociale ? Ce débat illustre assez bien la caractéristique première qui définit l’économie sociale : les entreprises d’économie sociale ont pour première finalité les services aux membres, à la collectivité. La poursuite du profit ne constitue donc pas l’objectif central, il est la conséquence possible, souvent nécessaire mais non obligatoire de la poursuite de la finalité. L’économie sociale est porteuse de sens pour la collectivité. Les activités d’économie sociale le plus souvent ancrées dans leur localité, leur territoire organisent leur production ou leurs services en réponse aux besoins de populations en essayant d’être au plus près de leurs attentes. Et s’il y a profit ? Les bénéfices ou excédents sont bienvenus, mais ils sont soit réaffectés aux finalités de l’entreprise soit mis partiellement en réserve pour faciliter une organisation plus durable. L’économie sociale vise aussi à une meilleure répartition des gains qu’apportent la croissance, avec des pratiques de limitation de la tension salariale (la société à finalité sociale accepte par exemple une tension de 1 à 4). Mieux encore, en insistant sur la primauté du travail sur le capital dans la répartition des richesses crées et en se dotant de statuts qui limite la lucrativité voire la supprime (Coopératives, SFS, a.s.b.l), l’économie sociale est moins soumise aux pressions de performance financière puisque la rémunération du capital est strictement encadrée et limitée. En matière de démocratie, outre la poursuite d’objectifs ayant un sens pour la collectivité, l’économie sociale promeut la démocratie interne (avec le principe d’un homme, une voix) et la gestion fait la part belle à la participation des travailleurs et des utilisateurs ce qui conduit à une augmentation de la qualité et de la prise en compte des besoins de tous dans le processus de production et dans la définition des services qui sont réalisés.

Ce qu’il reste à développer

Outre les évolutions sociétales, politiques, économiques telles que proposées par Tim Jackson, quelques conditions restent à remplir pour que l’économie sociale puisse contribuer à rendre la démocratie prospère. Il faut d’abord s’assurer que le sens de la production intègre réellement les besoins des collectivités, ici et ailleurs, de ce jour et de demain. Dans le contexte de libéralisation des services, de mise en concurrence de tous les services, d’utilisation par les pouvoirs publics de l’économie sociale uniquement pour servir utilement à la réinsertion des personnes les plus éloignées de l’emploi dans des niches d’activités fort restreintes, il faudra encore beaucoup d’énergie à l’économie sociale pour que les pouvoirs publics lui permettent de déployer réellement toutes ses possibilités de développement dans tous les secteurs d’activités, pour tous les publics. Les profits ne devront jamais devenir l’objectif central faute de quoi l’économie ne pourrait plus être « sociale ». Il faudra également davantage préserver l’économie sociale de la « libre concurrence ». Enfin, reste le problème central de la « démocratie ». Tant que les pouvoirs publics ne parviendront pas de manière collective à imposer le sens de production (et donc à définir ce qu’est la prospérité), y compris à l’économie sociale ; tant que dans l’économie « classique », les salariés ne pourront être pleinement associés tant à la prise de décision concernant la distribution des revenus qu’à celle relative à l’objectif de la production, la quête de profit individuel qui régit l’économie classique continuera de sévir et rendra impossible toute tentative de répondre au dilemme de la croissance.

L’économie sociale peut se donner comme ambition de transformer le système économique à l’œuvre ou alors, imaginer, avec les acteurs concernés un modèle d’économie plurielle où coexistent et coopèrent autour d’une vision partagée de la société et de l’économie au service de cette société, l’Etat régulateur, les services publics et collectifs, l’économie « classique » et l’économie sociale. Son développement passe sans doute par un changement de paradigme mais aussi par la capacité qu’elle aura aux cotés d’acteurs et de mouvements sociaux à promouvoir une autre croissance plus qualitative, plus durable. C’est la responsabilité sociale que l’économie sociale peut assumer, loin des impératifs de rendement financiers subis par les acteurs de l’économie classique.


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