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Publié dans Le Soir, 17 février 2010
Femmes musulmanes, foulard et engagement public
 
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La présentation par Ecolo de Fatima Zibouh, de l’Université de Liège,
comme membre suppléant du conseil d’administration du Centre pour
l’égalité des chances a créé la polémique.
Un collectif d’universitaires propose de dépasser ces polémiques stériles
en stimulant un débat raisonné et informé sur la question complexe de la
place du religieux dans l’espace public.

Le port du foulard par des jeunes filles musulmanes a déjà suscité de nombreux débats
passionnés en ce qui concerne l’enseignement. La polémique s’étend à présent à d’autres
domaines de la vie publique : assemblées élues, conseils d’administration d’institutions ou
d’organismes d’intérêt public. Le propos de cette intervention n’est pas de chercher à
répondre à la question de savoir s’il est souhaitable ou non d’autoriser le port du foulard
dans ces lieux. Les polémiques soulevées sur ce point peuvent difficilement être apaisées par
la simple convocation des principes fondateurs de la démocratie libérale (séparation de
l’Église et de l’État, libertés de culte). Entre le respect des principes hérités de notre tradition
démocratique et les nécessités de gestion du pluralisme culturel et religieux doit pouvoir se
constituer un espace de négociation pour des questions comme le port du foulard. Dans son
principe, cette négociation s’oppose à la fois à l’idée d’une gestion fondée exclusivement sur
la mobilisation du principe de l’interdiction et au principe de la légitimité naturelle de toutes
les demandes particulières. En ce sens, l’enjeu du foulard ne doit pas être soustrait du
champ de la délibération démocratique. Comme l’a rappelé la Cour européenne des Droits de
l’Homme (Arrêt Sahin, 16/11/2005), la place du religieux dans la vie publique ne connaît pas
de traitement uniforme dans les démocraties avancées. En soi, il n’est donc ni surprenant, ni
illégitime que s’expriment des positions politiques et philosophiques profondément
divergentes sur le sujet.

Le débat sur la place du religieux dans la sphère publique et son éventuelle réglementation
sont parfaitement légitimes. Il conviendrait que ce débat participe à inventer de nouvelles
réponses institutionnelles adaptées au monde pluriel dans lequel nous vivons. Il devrait
également permettre de contribuer à façonner la couleur locale de traditions religieuses
comme celles de l’islam et aider les musulmans à approfondir leurs débats internes sur la
problématique de la tradition et de la modernité, de l’authenticité et de l’innovation. Si
l’échange des points de vue en la matière est souhaitable, il doit néanmoins se faire dans de
bonnes conditions. Or certaines interventions médiatiques récentes ne manquent pas
d’interpeller par leur tendance à réduire l’enjeu démocratique de la gestion du pluralisme
religieux dans l’espace public à des fantasmes alarmistes. Tout indique que ces débats
prennent une tournure exacerbée par rapport à la présence des musulman-e-s dans l’espace
public. Il y a quelques années déjà, un rapport du gouvernement fédéral mettait en garde
contre cette tentation de réduire la question de l’interculturel à l’interreligieux, la question de
l’interreligieux à l’islam et la question de l’islam au foulard. On constate aujourd’hui que cet
écueil est rarement évité et qu’il se double même d’une forme d’essentialisme. Sous couvert
de lutter contre l’immixtion du religieux dans la sphère publique se construit une
représentation de la femme musulmane portant le foulard débarrassée de tout libre arbitre
et de toute singularité. Ainsi, celles qui veulent s’engager dans la vie publique et faire valoir
leurs compétences au coeur de la cité s’exposent à être soupçonnées d’intentions inavouées
et caricaturées comme les parangons d’une tradition rigoriste, politiquement réactionnaire et
négatrice de la liberté des femmes.

Autant dire que le débat démocratique a peu à gagner en termes qualitatifs à se fonder sur
des analyses aussi expéditives. Tout cela serait somme toute assez bénin si cette vision
appauvrie des positionnements sociaux, politiques et identitaires de nos concitoyennes
musulmanes portant le foulard ne connaissait une aussi grande circulation médiatique, au
risque de nous faire subrepticement dériver vers une situation inquiétante où des femmes se
retrouvent victimes de formes de disqualification et d’atteinte à leur réputation
professionnelle simplement parce qu’elles manifestent une conviction religieuse dans leur
mode vestimentaire.

Ainsi, une polémique a-t-elle été lancée autour de la personne de Fatima Zibouh, chercheuse
et doctorante à l’Université de Liège. Certains, dont des parlementaires, se sont émus de sa
désignation par Écolo comme membre suppléant du Conseil d’administration du Centre pour
l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. Les arguments avancés par les initiateurs
de cette controverse nous conduisent malheureusement vers une gestion de ce débat de
société de première importance sur base de l’économie de la peur et du commerce de la
rumeur. Cette approche ne fait qu’exacerber les positions et rendre la définition de solutions
encore plus problématique.

Tous les signataires du présent texte ont pour point commun soit d’avoir travaillé avec
Fatima Zibouh soit de l’avoir connue via ses écrits et ses activités scientifiques. Tous
connaissent la rigueur de ses travaux et reconnaissent qu’elle pourrait utilement investir ses
compétences au sein de l’organe public où sa candidature a été proposée. Nous avons
également peine à croire que la politique anti-discriminatoire de notre pays s’en sortirait
grandie à faire du Conseil d’administration du Centre pour l’égalité des chances et la lutte
contre le racisme un lieu entaché, précisément, d’une pratique de discrimination à l’encontre
d’une personne parfaitement qualifiée et digne de toute confiance.

Ilke Adam (Vrije Universiteit Brussel)
Hassan Bousetta (FNRS, Université de Liège)
Fabienne Brion (Université catholique de Louvain)
Felice Dassetto (Université catholique de Louvain, Académie royale de Belgique)
Farid El Asri (Université catholique de Louvain)
Nadia Fadil (KULeuven)
Éric Florence (Université de Liège)
François Gemenne (FNRS, Université de Liège)
Marie Godin (Université libre de Bruxelles)
Henri Goldman (auteur et journaliste)
Sonia Gsir (Université de Liège)
Sophie Heine (Université libre de Bruxelles)
Marc Jacquemain (Université de Liège)
Dirk Jacobs (Université libre de Bruxelles)
Jérôme Jamin (Université de Liège)
Jean-Michel Lafleur (FNRS, Université de Liège, City University of New York)
Renaud Maes (Université libre de Bruxelles)
Marco Martiniello (FNRS, Université de Liège)
Alice Poncelet (Université de Liège)
Andrea Rea (Université libre de Bruxelles)
Éric Remacle (Université libre de Bruxelles)
Corinne Torrekens (Université libre de Bruxelles)


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