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« Il ne faut pas avoir peur de freiner notre croissance par des mesures porteuses sur le long terme. »

« Dans les pays industrialisé, il faut apprendre à vivre simplement pour que dans les pays en voie de développement on puisse simplement... vivre. »

Dr R.K. Pachauri, président du GIEC (Exposé à l’UCL, le 31 mars 2009)2


La gravité des évolutions humaines, sociétales et écologiques que nos subissons nécessite un sursaut qui passe par des analyses et des mises en cause radicales des modes de production et de consommation. Pour y arriver il faut casser les représentations et (fausses) évidences largement partagées qui les soutiennent. Voici un essai pour construire une approche plus radicale, basée sur 14 thèses.

La croissance est au service des puissants

« Pour nous, dans le monde industriel, diminuer le niveau matériel de notre vie devient une nécessité. Ce qui ne signifie pas une croissance zéro, mais une croissance négative […] L’incitation à la croissance n’est qu’un objectif politique immédiat servant les intérêts des minorités dominantes. ». Cette phrase de Sicco MANSHOLT (ex Président de la Commission européenne) en 1972 est, pour le moins, à la fois prémonitoire des débats à venir et résolument au cœur de la problématique : un monde en croissance – dans l’espace et en intensité – est à la fois la conséquence et la cause de la compétition entre puissants3, qui en retirent à la fois des ressources économiques et un pouvoir d’influence, politique ou autre. Ces puissants peuvent être à la fois des Etats, les oligarchies, les grands « capitaines d’industrie », les experts patentés (par exemple les spécialistes de certaines techniques financières sophistiquées) et tous ceux – les mercenaires du capitalisme conquérant – qui, à des niveaux plus modestes, pensent pouvoir en profiter aussi. Une telle croissance ne profite que rarement ou marginalement aux ménages pauvres et précaires. Les catégories sociales intermédiaires sont, elles, pour partie aliénées. Les puissants peuvent être des politiques. L’obsession d’une partie de la classe politique de maintenir le Grand Prix de Formule 1 de Belgique à Spa-Francorchamps relève d’une logique semblable.

Les limites de la croissance ne sont pas seulement d’ordre matériel, elles tiennent aussi aux limites humaines

Les êtres humains ne sont pas tous bien « armés » – en termes de santé, de résistance, de compétences... - pour vivre bien et survivre dans un monde où la complexité, la mobilisation, la mobilité (d’esprit, de réaction...) sont consubstantielles à la croissance économique. D’où les décrochages, plus ou moins volontaires, qui peuvent prendre des formes multiples. Le changement et la compétition permanents, sans lesquels il n’y a plus de croissance possible, sont trop difficiles à supporter pour beaucoup. Ils épuisent.

L’aliénation est plus que jamais un concept clé pour comprendre notre monde

L’usage du concept d’aliénation, un des concepts clé de la critique du capitalisme, est passé de mode4. Il est pourtant plus que jamais pertinent. Le Petit Robert définit ainsi l’aliénation (définition englobante) : « Etat de l’individu qui, par suite des conditions extérieures (économiques, politiques, religieuses), cesse de s’appartenir, est traité comme une chose, devient esclave des choses et des conquêtes même de l’humanité qui se retournent contre lui. »5. L’homme devient étranger à lui-même. Accepter des conditions de travail difficiles pour s’aligner sur des modèles de consommation proposés (imposés ?) par des représentations sociales est la forme la plus achevée de l’aliénation. Les modes de consommation eux-mêmes peuvent être aliénants. L’obsession pour une maison quatre façades dans un environnement (pseudo)rural est toujours vivace. Un tel choix façonne pourtant un mode de vie où les satisfactions d’ordre du paraître (« la plus belle allée de la rue » comme le suggère une publicité radiophonique pour l’édition 2009 de Batibouw) sont souvent contrebalancées par les contraintes quasi-quotidiennes (déplacements professionnels sur des routes embouteillées, parents-taxi pour les loisirs des enfants, courses impossibles sans auto...). La prudence de nombreux intellectuels rend ambivalente leur dénonciation de l’aliénation télévisuelle. Il n’est pas question ici des critiques superficielles de la publicité (ce qui fait l’objet des parodies) mais bien de ce qui rend les publicités aliénantes : leur participation à la construction des représentations de ce qu’est supposée être une vie réussie (typiquement : une voiture représentée sur un arrière-fond composé d’une maison quatre façades, deux enfants, un jardin).

Des représentations sociales prégnantes nous empêchent de réfléchir par nous-mêmes et participent donc à cette aliénation

Les exemples abondent. On vient d’évoquer les maisons quatre façades. L’hygiénisme généralisé et quasi-obsessionnel stimule la consommation d’un nombre élevé de produits d’entretien (les lingettes antibactériennes comme symbole d’une vision du monde où on peut tout nettoyer par un coup de baguette magique) et de soins personnels, avec de nombreux effets contreproductifs (par exemple la mise en place d’une plus grande sensibilité allergène). L’achat d’eau en bouteilles, avec le poids à transporter et la gestion des bouteilles en plastique à recycler, 150 fois plus coûteuse que l’eau de distribution, est pourtant perçu comme un choix évident par de nombreux consommateurs. Le nombre, qui reste élevé, d’emballages à l’utilité limitée ou douteuse n’est plus remis en cause par grand monde. Convaincre une majorité de décideurs et de citoyens que les vols de nuit sont une nécessité économique constitue un exemple réussi de construction de représentations au service des profits de quelques-uns et au détriment du bien-être de beaucoup. Les représentations qui entourent l’usage du vélo sont intéressantes à décoder : positives (la balade en famille dans un paysage de rêve), elles alimentent tout un circuit d’achats ; négatives (le vélo en ville c’est forcément dangereux), elles renforcent l’automobiliste dans ses choix de mobilité. Bingo sur tous les tableaux. Comme indiqué ci-dessus, le rôle de la publicité dans la construction de ces représentations est crucial. C’est la raison pour laquelle il faut aider la société à se désintoxiquer de la publicité. Réussir à faire croire que les pouvoirs publics sont limités dans leurs possibilités de réguler l’économie constitue une des victoires les plus efficaces des puissants pour consolider leur mainmise sur le développement socioéconomique.

Le système de production ne produit pas ce que nous recherchons vraiment

Comme le montre la psychologie sociale, la surabondance d’options ne fait qu’accroître notre insatisfaction. Dans tous les domaines de la vie il est communément admis que plus on a de choix, mieux c’est. Or la multiplication des choix dans notre monde moderne est au mieux un cadeau empoisonné et au pis une malédiction. Il est de plus en plus clair que les gens ont du mal à gérer cette pléthore de choix. Comme le montrent plusieurs études, nous sommes capables de prendre une décision sensée à partir de six options, par exemple. En revanche, si nous sommes face à une trentaine de possibilités, soit nous baissons les bras, soit nous choisissons de façon totalement arbitraire. « L’accroissement du nombre de choix, comme c’est le cas dans notre culture consumériste, nous donne une autonomie, une maîtrise et une liberté qui sont très positives, écrit le psychologue social américain Barry SCHWARTZ dans son dernier ouvrage.6 Mais, si le nombre de choix continue d’augmenter, les effets négatifs de cette surabondance commencent à apparaître. Et plus la palette s’élargit, plus ces effets négatifs s’intensifient, au point de nous submerger. Dès lors, le choix ne nous libère plus mais nous démoralise, voire nous tyrannise. (...) Les personnes à qui l’on propose un nombre d’options limité ont plus de chances d’en choisir une et d’être contents de leur choix que celles à qui on a présenté un éventail plus vaste. (…) Les gens n’ont ni le temps, ni l’énergie, ni les connaissances suffisantes pour peser le pour et le contre d’une multitude de possibilités avant d’en arriver à une conclusion parfaitement rationnelle. ». De même, la plupart des produits technologiques, voire également les équipements ménagers, sont trop sophistiqués par rapport à nos besoins de consommateurs et/ou par rapport à notre maîtrise des multiples fonctions, fonctionnalités, programmes... qu’ils proposent (imposent en fait). Globalement, l’efficience du système socioéconomique (mesurée par le rapport entre les biens et services finaux réellement utilisés et l’ensemble des ressources qu’il mobilise, y compris le temps dans et hors le travail) est loin d’être optimale, sans même qu’il faille évoquer les externalités négatives, c’est-à-dire des coûts qui sont reportés sur d’autres acteurs que ceux qui décident. Il n’est pas nécessaire d’ouvrir à tous vents les flux économiques (de marchandises et financiers) pour garantir la bonne dose d’émulation et de rendements d’échelle. Il faut construire des zones économiques régionales plus petites, où les états qui y participent définissent leurs propres arbitrages entre le développement économique et les vraies priorités. Comme le disait KEYNES, « Ne nous exagérons pas l’importance du problème économique, ne sacrifions pas à ses nécessités supposées d’autres affaires d’une portée plus grande et plus permanente. » Ce sont en priorité les hommes, les idées et la culture qui doivent voyager, non les marchandises.

Nous exploitons des hommes et la nature au-delà de tout entendement

Beaucoup de travailleurs sont moins aliénés par les modes de consommation qu’ils entendraient suivre qu’exploités dans la sphère du travail. Je pense, par exemple, aux travailleurs à mi-temps qui travaillent la nuit dans des centres de fret aérien, aux très nombreuses techniciennes de surface à qui on en demande toujours plus, etc. Les revenus que leur apportent leurs activités sont médiocres, chèrement payés et suffisent à peine à faire bouillir la marmite. Les témoignages de travailleurs sur le point d’être licenciés par Volkswagen Forest en 2006 sur leur consommation de diverses béquilles médicamenteuses pour tenir le coup sur les chaînes étaient poignants. La baisse relative du coût de l’automobile est pourtant à ce prix (à ce coût plus exactement). De nombreux travailleurs, y compris en Europe, sont soumis à des produits toxiques, dangereux pour leur santé. Ce type d’exploitation vaut aussi pour beaucoup de biens importés de pays qui sont moins regardants sur les normes sociales. Il en va de même pour l’environnement. La connaissance du grand public reste fragmentaire, à l’exception, peut-être, des craintes liées au réchauffement climatique. Les liens entre problèmes environnementaux et choix de production et de consommation ne sont pas faits, en partie parce que leur popularisation n’est pas assurée. L’exemple des dérèglements de comportements animaux par les rejets dans la nature de résidus de médicaments ou de parfums synthétiques (les bonnes odeurs de la lessive de grand-mère) est représentatif d’une telle ignorance. Quel ministre de l’Environnement osera dénoncer les impacts désastreux des diffuseurs de parfums de toute nature ?

Les effets « rebond » empêchent la mise en place d’une société vraiment durable

Jusqu’ici en tout cas les effets « rebond » empêchent les progrès en matière d’efficience et de réutilisation/recyclage de se traduire par une baisse absolue de l’empreinte écologique. On appelle effet rebond toute situation où une économie faite dans un domaine se traduit par un surplus de consommation ailleurs (exemple : voiture consommant moins d’essence, plus de kilomètres parcourus 7) ou par un « relâchement » des comportements (à quoi bon éteindre mon ordinateur s’il est doté d’un système de mise en veille...8). Tout est bon pour se donner bonne conscience et finalement entretenir la logique du système. Le succès foudroyant du commerce de seconde main de vêtements permet à la fois d’augmenter la taille moyenne des garde-robes et donne bonne conscience pour réduire le cycle de vie des habits. La baisse des coûts des cellules photovoltaïques dope un nouveau marché : l’éclairage nocturne des jardins et allées. Le caractère « recyclable » d’emballages, même si une proportion importante de certains emballages n’est pas vraiment recyclée, a fait largement taire les critiques sur les emballages jetables. Il est possible, voire probable, c’est en tout cas un des ressorts de la publicité dans ce domaine, que les économies d’énergie (chauffage, éclairage, automobile) se traduisent par un surcroît de mobilité voyageuse. Globalement, ces « progrès » sont contre-productifs si l’objectif est de réduire en absolu les émissions polluantes et la consommation de matières premières. L’amélioration de la productivité des ressources est, en l’état, une impasse. D’une manière générale on a trop misé sur les changements technologiques, pas assez sur les changements de comportement. C’est plus compliqué sur le plan politique de lutter contre le mitage du territoire que de soutenir l’installation de panneaux photovoltaïques.

L’intégration de la dimension sociale dans la mise en place d’une société durable est à la fois insuffisante et ambivalente

La détérioration de la (re)distribution des revenus est incontestée. Elle a comme pendant une répartition inégalitaire de l’empreinte écologique, entre pays et au sein de chaque pays. Elle est insuffisamment dénoncée et insuffisamment documentée en ce qui concerne l’inégale répartition des dégâts environnementaux. Les excès de la classe dite supérieure sont pipolisés plutôt que dénoncés. Mais en même temps la faiblesse des revenus et des conditions de vie difficiles d’une partie des ménages justifient – aux yeux de certains (politiques de gauche, syndicalistes) – le maintien de choix de consommation socialement et écologiquement peu porteurs. L’immense majorité des ménages peut pourtant, par exemple, pour un même coût global d’alimentation, acheter des produits locaux (qui n’ont pas parcouru de grandes distances). Il serait plus porteur, pour les progressistes, de reconnaître l’aliénation de nombreux consommateurs (y compris dans les classes dites populaires) et de la combattre sans complaisance. Le manque d’appétence pour des activités culturelles, sportives, associatives constitue à mes yeux une des formes les plus inquiétantes de la précarité de nombreuses personnes. Il ne fait pas l’objet de beaucoup de constats, moins encore d’analyses. Présenter l’accès à des techniques de « relookage » de travailleurs faiblement qualifiés comme un progrès (est-il social ? économique ? productiviste ? humain ?) revient finalement à étendre un marché tout en mettant tout à fait à l’aise toutes les élites qui s’y adonnent depuis plus longtemps. Des formes de solidarité chaudes, de proximité, peuvent, en complément à une sécurité sociale forte, consolider des modes de consommation plus durables. Encore faut-il admettre que ces formes de solidarité ne sont pas uniquement des contraintes nées d’une baisse du pouvoir d’achat. Partager une voiture avec un de ses enfants sans emploi peut certes être vu comme une dégradation des perspectives socioéconomiques de la génération montante ; il peut aussi être envisagé comme la mise en place de choix de vie plus solidaires et plus écologiques à la fois. Il ne s’agit plus seulement de mieux répartir l’empreinte écologique mais aussi de la réduire globalement. « Malgré la pauvreté, on continue à vivre, à s’amuser. Ce principe d’indifférence n’est d’ailleurs pas une caractéristique de notre société : il est là depuis toujours. »9 Il faut donc revenir aux fondements qui ont construit la prospérité sociale et économique de l’après-guerre : des impôts progressifs, plus progressifs qu’aujourd’hui, qui tiennent compte de l’ensemble des revenus.

Le « bobo » polluera toujours plus que le « pauvro »10

Le bobo, terme repris ici de manière générique, même très conscientisé et respectant à la lettre les commandements d’un bon écologiste, polluera souvent (beaucoup) plus qu’un ménage pauvre même totalement inattentif aux enjeux écologiques. Parce que son mode de consommation est structurellement plus polluant (taille moyenne du logement, consommation de papier, nombre et longueur des déplacements...) même s’il met un gros pull chez lui, même s’il trie consciencieusement ses vieux papiers, même s’il se déplace à vélo, même s’il roule en hybride. On ne peut pas ne pas mentionner la contradiction suivante : les bobos, ou ceux qui les ont précédés dans l’histoire, sont aussi ceux qui font avancer les idées et changer les points de vue. Mais ceci ne les exonère pas de leurs responsabilités individuelles et collectives dans un environnement social, économique et écologique dont la situation est très critique et d’une autre nature que par le passé.

Voir les choses telles qu’elles sont constitue une étape incontournable pour parvenir à infléchir les comportements

Les promenades dans les galeries commerciales comme des formes de mobilité automobile sont vécues (très) positivement par de nombreux consommateurs. « On part toujours de l’idée que les déplacements ont une destination. Or, de nombreux déplacements en voiture n’ont pas de destination. (On le fait) pour le simple plaisir de faire des tours en voiture... Parce que les gens aiment voir le paysage défiler. Parce que cela les défoule ou (...) parce qu’ils ne savent pas quoi faire. (...) Le phénomène est (...) général. Il touche (aussi, par exemple,) les personnes âgées, des catégories de la population qu’on n’attendrait pas dans ce registre. Ce sont des gens qui s’ennuient. (...) Les modèles économétriques de prévisions de la demande en transports (...) reposent sur l’idée que l’individu qui se déplace est un être rationnel qui minimise le temps et le prix de ses trajets. Dans les années 1970, ces modèles devaient encore être relativement justes, mais ils sont de plus en plus faux ; selon eux, de plus en plus de comportements seraient irrationnels. (Pourquoi ?) Tout simplement parce que, dans certaines circonstances, (les gens) aiment se déplacer. (...) Les gens profitent des infrastructures rapides non par pour minimiser leurs temps de déplacements, mais pour aller plus loin. »11. Le plaisir de la découverte n’est pas en soi illégitime. Ce qui peut l’être ce sont ces conséquences sociales et environnementales. Les ressorts et les conséquences de nos consommations doivent faire l’objet de campagnes d’intérêt général plus nombreuses mais surtout plus radicales. Comme l’écrit Marc REVEILLON, « Nous sommes restés des prédateurs envieux, avides et cupides »12. Comme si nos cerveaux, dans leurs composantes génétiques et culturelles, n’avaient pas encore assimilé que la période de la chasse au mammouth, avec ses aléas, était derrière nous. De manière positive, nous avons tout à gagner à reconstruire nos sociétés et leur fonctionnement en nous basant sur les conclusions des études sur le bonheur. Elles nous enseignent, par exemple, que les hommes ont besoin de relations « chaudes », de stabilité, de proximité, de sens, etc. Le non marchand (dans toutes ses composantes) ne peut se contenter de dénoncer les dérives du capitalisme, dont le productivisme n’est pas la moindre. Ce secteur aussi est de plus en plus productiviste en ce qu’il génère une foultitude d’activités (colloques, publications...) et de contraintes (administratives par exemple) qui nous noient tout autant que la multiplication des productions marchandes. Le besoin d’exister à tout prix est un des moteurs de l’activité marchande et non marchande. Il doit être régulé si on veut aller vers une société décroissante. D’une manière générale, on rappellera que l’autorégulation ne marche quasiment jamais, expériences à l’appui.

Mobiliser le citoyen-travailleur-consommateur-parent (en permanence) est une des grandes réussites du système pour garantir sa survie

D’une manière ou d’une autre il nous faut être en permanence actif, branché, préoccupé, informé... La libéralisation des marchés de l’énergie constitue un archétype d’une telle injonction aliénante. Comme le dit Thomas BERNS, « J’aimerais mieux ne pas devoir choisir le fournisseur de l’énergie que je consomme, ne pas être celui qui doit toujours tout choisir individuellement sans avoir pourtant de maîtrise sur les informations qui lui sont fournies sur les choses, si bien que les institutions devraient l’aider dans ses choix. Par contre, je suis intéressé par des définitions collectives sur la nature des choses, par la décision collective que certaines des choses avec lesquelles nous devons entrer en relation ne seront pas simplement disponibles pour des mauvais et pénibles choix individuels, mais seront l’objet d’une négociation commune en vue d’en définir l’accessibilité. »13. D’une manière générale les attitudes consuméristes, peser en permanence le pour et le contre, constitue finalement aussi un assujettissement à la logique du système. La réduction tendancielle du temps consacré au sommeil – MARX dirait qu’on ne laisse même plus le temps au prolétaire de reconstituer sa force de travail – libère du temps pour consommer tout en générant des externalités négatives. Etre un bon parent oblige à s’interroger et à (se) comparer. Cela fait tourner le système. Illustration : faut-il, comme les y invitent la plupart des enseignes de puériculture, encourager les parents à installer des appareils destinés à contrôler l’humidité de l’air ambiant dans la chambre du bébé ? Quelques articles14, un reportage radio ou l’autre, une amie qui en a acheté un, des réponses ambivalentes de spécialistes, une mise en garde prudente par d’autres… et voilà un filon ouvert à une exploitation (journalistique, publicitaire et commerciale) qui, elle, peut être durable.

La ressource stratégique pour une société durable c’est le temps, dans tous ses usages

Aucune évolution significative vers des modes de consommation durable ne peut se faire sans autre affectation, individuelle et collective, du temps. Rouler plus lentement, se freiner pour méditer, prendre le temps de tout fermer en quittant des locaux, préparer soi-même des repas, trier plus consciencieusement encore, réfléchir quelques instants avant d’imprimer un mail et le fichier joint, utiliser des modes de déplacement plus lents… permettent progressivement de ralentir son métabolisme socioéconomique pour mieux métaboliser les apports d’un formidable développement des technologies et connaissances. Jacques SOJCHER dit ceci : « Je parle du fait d’arrêter le temps. Pour quoi faire ? Rien. Rêver, se promener, déambuler. Pas pour prôner une société du rien faire. Pour être davantage présent à soi, à l’autre, à la nature... »15. Une réduction importante du temps de travail, parfaitement possible, est indispensable mais ne suffit pas si ce temps récupéré se fait au détriment du rythme du travail contraint16 et au profit d’activités creuses.

Des changements sont possibles, ici et maintenant

Autant nous avons collectivement et individuellement besoin de projets dont la concrétisation dépend de décisions transnationales (régulation des flux économiques internationaux et des modes de production le long de chaînes logistiques mondialisées), autant des changements sont possibles ici et maintenant. Le pouvoir régional wallon peut prendre des décisions radicales (au moins à l’aune de ce qui a été fait jusqu’à maintenant) en matière de déchets, de mobilité, d’aménagement du territoire, de tarification de l’électricité et de l’eau, etc. Il ne faut pas attendre la fin du capitalisme pour recourir à des logiciels libres. D’une manière générale il serait souhaitable de faire connaître et de développer des démarches collaboratives qui s’inspirent de la fabrication de logiciels open source17. Une voiture de fonction – quelle que soit le statut de son bénéficiaire – peut être modeste dès aujourd’hui. Réduire la vitesse moyenne des déplacements est possible dès maintenant.

L’objectif à atteindre – une société humainement durable – doit être désirable

Soit, c’est entendu, le développement durable ne ferait, en gros, que prolonger ces tendances, sans remise en cause radicale de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la nature par l’homme. Mais si la décroissance soutenable est la solution, comment la rendre désirable ? C’est pourquoi, plus que d’évoquer les moyens (hier la croissance, aujourd’hui le développement durable, demain la décroissance soutenable), il faut définir, décrire, expliciter l’objectif à atteindre. Comment fonctionnera au quotidien – concrètement – la société que nous voulons (re)construire ? Quelles règles et signaux économiques guideront, par exemple, notre mobilité ? Et quels sont les traits qui rendent désirable cette autre société ? Comment se fera la transition ? Avec quels moteurs ? L’aliénation est telle que les envies, désirs, rêves sont eux aussi formatés. Les modèles de consommation supposés idéaux conduisent à souhaiter une villa de rêve, un voyage de rêve, etc. Or nous avons besoin d’autre(s) chose(s) : une société ralentie (du temps pour bien travailler, à son aise, du temps pour soi, du temps pour se réaliser...), une société de coopération (à l’école, en politique, au boulot...), une société paisible, une société plus juste envers ceux que les exigences d’un modèle de croissance ont disqualifiés. L’allocation universelle fera probablement partie d’une société décroissante.

1 Ce texte (terminé le 20 avril 2009) est une version étendue d’un texte publié sous le même titre par la Revue Nouvelle en mars 2009 (voir : http://www.revuenouvelle.be/rvn_abstract.php3?id_article=1445).

2 Phrases citées dans l’article : « Réchauffement : de l’action, vite », Le Soir du 1er avril 2009 (p.15).

3 Comme le rappelle Pascal Bruckner dans une chronique dans Le Soir du 1er avril 2009, « cette ostentation, le sociologue américain Thorstein Veblen l’avait théorisée avant la Première Guerre mondiale lorsqu’il étudiait les mœurs des grandes familles d’alors, les Rockfeller, les Vanderbilt rivalisant entre elles à coups de gratte-ciel toujours plus hauts, de manoirs toujours plus grands, de yachts toujours plus longs. Il fallait éblouir ses concurrents, sinon les écraser, leur faire subir la morsure de l’envie... ».

4 En exagérant à peine on est tenté de dire que c’est devenu un « gros mot ».

5 Le Petit Robert 1, Edition de 1986

6 « The Paradox of Choice : Why More Is Less », The Ecco Press, New York, 2004 (article reproduit dans le n° 695 du Courrier International du 26/02/2004)

7Les publicitaires ne s’y sont pas trompés. Par exemple le Groupe T.Palm vantait ainsi ces maisons à moindre consommation énergétique : « Economisez l’énergie et profitez-en » ; ce slogan était agrémenté d’un petit pavé représentant un vol pour les Seychelles.

8Voici, à titre d’illustration, la publicité de Philips, il y a quelques années, pour une gamme de lampes à basse consommation : « Avec les lampes ECOTONE vous pouvez laisser les lumières allumées, longtemps... et garder le sourire à la lecture de votre facture ‘électricité ! »

9Interview au Soir, 13.03.09.

10Sur ce thème on peut regarder la vidéo suivante : http://www.dailymotion.com/video/x5lp0j_ecolo-bobo-y_fun. Elle compare les émissions de gaz à effet de serre d’un pauvre caricaturé, parfaitement insensible aux enjeux du réchauffement climatique, avec celle d’un bobo conscientisé et actif.

11Voir les thèses de Vincent KAUFMANN sur le binôme temps-mobilité telles qu’exposées dans l’article « La liberté d’une personne n’a rien à voir avec les distances qu’elle parcourt » (La Revue Durable, numéro 31, octobre-novembre 2008).

12Marc REVEILLON, « Des prédateurs déguisés en Saint François », Opinion, La Libre Belgique, 10.03.09.

13Thomas BERNS (Centre de philosophie du droit, ULB), « Ne serons-nous que des individus libres, qui choisissent seuls ce qu’ils consomment ? », Carte Blanche, Le Soir du 24 octobre 2006.

14Voir, par exemple, l’article consacré à cette question par Le Ligueur du 4 mars 2009 sous le titre « Bonne affaire – Humidificateurs d’air ».

15Interview au Soir, 13.03.09.

16Voir, à cet égard, les effets des 35 heures en France : moins de temps « creux » au boulot et plus de déplacements hors boulot.

17Voir, comme exemple récent, la démarche de Brewster KAHLE avec son projet Internet Archive (http://www.archive.org/index.php). The Economist a consacré un article à cette démarche dans son supplément The Economist Technology Quarterly le 7 mars 2009 (http://www.economist.com/science/tq/displaystory.cfm?story_id=13174399).


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