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Réécrire l’avenir de l’enseignement technique

 

Les discours sur notre système d’enseignement francophone sont particulièrement nombreux en cette période et prennent des formes diverses selon les milieux qui les déclinent ; ils ont cependant en commun d’en montrer les limites et le coût important. Au hit parade des récriminations, on peut compter le décret « mixité » qui aura réussi à mobiliser l’énergie des responsables des réseaux et du cabinet du ministre de l’Education, la violence dans et aux abords des écoles qui aura amplifié une politique sécuritaire, les piètres résultats mesurés à l’aune des enquêtes Pisa qui justifieraient un renforcement des contenus à dispenser aux élèves. Ces phénomènes relativement nouveaux dans le paysage éducatif n’auront suscité qu’à de rares occasions la proposition d’une refonte globale du système.

Aucun politique n’en a le culot, les réseaux s’accrochent à leurs prérogatives, peu d’enseignants et de leurs représentants syndicaux n’en ont l’envie : il faudrait pour cela modifier des statuts coulés dans le béton. L’enseignement technique et professionnel est bien davantage concerné par ces symptômes et semble plus profondément en crise que l’enseignement général. Alors qu’il n’y a pas un décideur, politique, syndical ou économique qui ne plaide pour sa « revalorisation », on n’y a jusqu’à présent vu aucun parent planter sa tente devant une de ces écoles pour y inscrire son enfant.

L’enseignement technique est majoritaire

Mais à défaut d’y planter notre tente, plantons-en le décor. Environ 350.000 jeunes fréquentent l’enseignement secondaire de la Communauté française. Chaque année, une cohorte de 50.000 jeunes sortis de l’école primaire, viennent l’alimenter. Ils s’engagent majoritairement dans un premier degré général. Mais environ 5.000 d’entre eux intègrent une 1ère accueil (ancienne appellation) parce qu’il ne dispose pas d’un certificat d’études de base solide… On ne retrouvera que 55 % du total des entrants au premier degré en 3e générale. Les autres, soit une majorité si on y ajoute les élèves issus des premières d’accueil qui ne ré-intégrent que rarement l’enseignement général, s’orienteront vers l’enseignement technique et professionnel, après avoir connu la sanction du modèle C qui qualifie l’échec ou du modèle B qui suggère une nouvelle orientation scolaire pour éviter un redoublement. Ce processus, réalisé avec tout le sérieux nécessaire dans les conseils de classe par les équipes pédagogiques, se base sur un constat d’inadéquation entre le niveau de l’élève et les résultats d’examens conformes aux programmes.

Ségrégation scolaire, ségrégation sociale

Sans surprise, les jeunes qui rencontrent les problèmes dits d’« orientation » proviennent majoritairement de catégories socioéconomiques défavorisées. À l’école, la ségrégation sociale est une réalité ; les résultats des enquêtes PISA, décortiqués à la lumière des origines socioéconomiques, montrent clairement que les résultats des enfants de riches sont équivalents aux meilleurs des autres pays de l’OCDE. Poussons le constat plus loin : le développement constant de l’enseignement spécialisé et le nombre de plus en plus important d’enfants des familles populaires qui y sont orientés, ressemblent furieusement à de la relégation poubelle.

Une représentation reste fortement ancrée dans la pensée des enseignants et des parents : pour être crédible, notre système d’enseignement doit être sélectif. Il l’est d’autant mieux que la ségrégation existe aussi entre écoles et que c’est devant les écoles considérées comme les plus exigeantes qu’on a fait la file pour inscrire son rejeton (duquel on n’a que rarement demandé l’avis). Si l’on croise la variable de l’origine socioéconomique des parents et la variable du niveau académique des études (mesuré notamment par le taux d’échec), en Communauté française, coexistent trois modèles d’école : des écoles d’enseignement général, où se concentrent les enfants des plus riches, et qui ont une population scolaire en forme pyramidale (beaucoup d’élèves en 1ère et nettement moins en 6 e) ; à l’opposé des écoles principalement de type professionnel où les enfants des catégories les plus pauvres poursuivent leur scolarité, qui n’accueillent que peu d’élèves en 1ère mais dont les effectifs augmentent progressivement, année après année, en fonction des échecs et des réorientations dans les écoles mieux classées. Au milieu, on trouve des établissements plus hétérogènes qui organisent souvent les trois types de filières et qui ont une structure de population plus rectangulaire.

Reprendre le problème à la base

Et comme aucune étude n’a jusqu’ici montré que l’hérédité transmettait un niveau d’intelligence proportionnel à la fiche de salaire ou aux conditions sociales d’existence des parents, il faut s’interroger sur les objectifs de notre système et sur les processus d’apprentissage. Car tous les enfants sont théoriquement égaux devant l’apprentissage à condition qu’ils soient confrontés à des stimulations diversifiées. L’échec et toutes ses conséquences : stigmatisation des élèves, découragement, décrochage, souffrance des enseignants, violence dans les rapports,… sont des produits du système. En outre, l’école ne sert pas la promotion sociale d’un grand nombre de jeunes : 34 % quittent le secondaire avant la fin de la 6e et près de 60 % des demandeurs d’emploi wallons n’ont pas de certification. Et cet échec coûte cher : on estime à 335 millions d’euros le coût de la prise en charge des 40.000 jeunes qui doublent chaque année.

Mais la crise de l’enseignement et particulièrement des filières professionnelles et techniques, n’est généralement considérée qu’à partir du déficit en personnes qualifiées dont les entreprises ont besoin pour assurer leur développement. On en évoque tantôt l’inadéquation avec les technologies du marché, tantôt la désaffection de certaines filières. Et on prône, généralement en termes choisis, sa revalorisation, sa refondation,… Certains secteurs professionnels, comme la construction ou les fabrications métalliques ont ainsi mené, à grands frais, des campagnes de recrutement, mais sans effets particuliers sur les inscriptions dans les profils métiers visés. Les autorités publiques ont aussi favorisé les synergies entre le monde de l’enseignement et l’entreprise en développant notamment les centres d’excellence, accessibles aux travailleurs et aux étudiants. Mais ces efforts sont insuffisants et ne reposent pas le problème à la base. Il faut repenser l’école pour la rendre attractive pour les jeunes de toutes les origines sociales, y faire acquérir les compétences nécessaires à l’entrée dans la vie, qu’elle soit citoyenne ou professionnelle.

Les employeurs les plus performants ne s’y trompent pas : les travailleurs dont ils ont besoin doivent avoir une solide formation générale et des compétences transversales. Les entreprises recherchent des employés et des ouvriers ayant une bonne base d’enseignement général pour conduire des travaux de plus en plus complexes et aider à la promotion de celles et ceux qu’ils embauchent, car ces travaux ne peuvent absolument pas être assurés par des élèves formés strictement et prématurément à des compétences professionnelles, sauf à les confiner dans des tâches subalternes.

Deux pistes sont à poursuivre prioritairement : la mise en place d’une réelle « école du fondement » et des offres de qualification articulées avec le développement (durable) de notre système économique.

L’école du fondement

La transformation la plus pertinente à mettre en oeuvre serait donc d’abord l’organisation d’un tronc commun, de 6 à 15 ans, pour l’acquisition des compétences de base, pensée sur le mode de la solidarité et le rejet des pédagogies compétitives. Pendant cette période, il n’y aurait ni spécialisation précoce, ni redoublement, mais la mise en œuvre d’une pédagogie différenciée, une formation à la fois théorique et pratique, générale et polytechnique, une approche aussi complète que possible des sciences, des technologies, de la philosophie, de l’histoire, des relations économiques et sociales, des cultures. La césure entre école primaire et école secondaire devrait aussi être reconsidérée. Et en finale, nous aurions un cursus mesuré par une épreuve externe de telle façon que les enseignants soient davantage des coaches de la réussite que des juges. La formation technologique devrait y occuper une place majeure et être proposée à tous. Il s’agirait de rétablir et d’améliorer cette connaissance des techniques du monde du travail dans le milieu protégé de l’école, et notamment, de construire progressivement des outils transversaux de compréhension du monde de la technique qui permettent à tous les étudiants à la fin du cursus , de pouvoir décoder systémiquement toutes les activités, les produits et les technicités sans aucune exception, avec notamment une pédagogie du projet technique à l’image des activités de projet dans le monde du travail.

Travailler par bassins pour réguler le rapport avec les entreprises

À l’issue de cette école du fondement, un cursus scolaire de deux à trois ans serait organisé pour terminer le secondaire et distinguer ceux qui veulent poursuivre des études et ceux qui aspirent au monde du travail. Alors, et alors seulement, la spécialisation pourrait commencer. Trois voies possibles : le général, le technologique et le professionnel. Cette dernière filière rassemblerait les options techniques qualifiantes et professionnelles actuelles. Elle s’organiserait en alternance dans sa dernière année au moins, avec l’octroi d’un statut de travailleur pour ces jeunes qui aspirent à entrer dans le monde adulte. Cette hypothèse présuppose aussi de revisiter la relation école-entreprise. L’expérience des bassins scolaires menée à Charleroi montre qu’au-delà des incantations des uns et des positions de repli des autres, une régulation peut s’opérer à partir d’un territoire socioéconomique.

Mais toute analyse et formulation de propositions de missions, puis de contenus, pour l’enseignement technique et professionnel, à l’intérieur d’une scolarité obligatoire, ne peut se passer d’une réflexion sociétale préalable et de grande envergure. On ne pourra se dispenser de regarder, outre les technicités mises en œuvre, ce que sont, dans une perspective de développement durable :

  • les activités des femmes et des hommes et leur rapport au travail,
  • les produits matériels et immatériels que ces femmes et ces hommes produisent.

Replacés dans une dimension électorale, ces enjeux ne pourraient être rencontrés que par une coalition politique qui oserait la rupture avec la conception de l’enseignement technique fournisseur de main-d’œuvre qualifiée pour l’entreprise mais plus encore avec le concept d’« intelligence de la main » qui justifie la ségrégation dont sont victimes les enfants de travailleurs.

Au-delà des enjeux de système, l’enseignement technique, ainsi refondé, devrait donner à chacun un accès à la culture, tant dans un sens de dépassement vers un monde commun que comme ancrage dans le monde quotidien de l’élève.


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